Le renseignement anglais considère certains journalistes comme une menace

La plume et l'épée 75
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Crédits : Steve Rhodes (licence CC BY-NC-ND 2.0)
Securité
Vincent Hermann

Alors même que de nouveaux détails sont apparus très récemment sur le fonctionnement de la NSA, voilà que de nouveaux documents émanant d’Edward Snowden sont révélés par The Guardian. Le journal anglais indique ainsi que l’agence GCHQ a espionné directement de nombreux journalistes dans le monde.

Des emails récoltés dans des journaux du monde entier

BBC, le Guardian, Le Monde, NBC, le New York Times, Reuters, le Sun, le Washington Post : tous ces journaux ont été espionnés par le GCHQ, l’équivalent anglais de la NSA. Pendant une certaine journée de novembre, 70 000 emails ont ainsi été récupérés en l’espace de seulement dix minutes. Une opération réalisée en analysant directement les flux de données sur certains câbles en fibre optique et réalisée grâce à la loi RIPA (Regulation of Investigatory Powers Act), active depuis l’an 2000. Cette dernière permet aux analystes du GCHQ de récupérer certaines informations sans qu’ils aient besoin d’un mandat délivré par un juge. Il suffit qu’ils obtiennent une autorisation délivrée par un responsable, mais non impliqué dans leur enquête.

Parmi les emails, le Guardian indique qu’il se trouvait bon nombre de communiqués de presse simplement envoyés à des confrères. Mais des discussions beaucoup plus précises ont été enregistrées, portant sur la rédaction d’articles en cours entre journalistes et éditeurs. Des révélations qui tombent dans un climat particulier puisque l’Europe discute actuellement des mesures à prendre pour combattre le terrorisme, beaucoup craignant l’arrivée d’équivalents du Patriot Act américain et donc un recul de la liberté d’expression.

Par ailleurs, rien n’indique dans les documents obtenus par le journal anglais que ce recueil d’informations ait en fait été souhaité par le GCHQ. Les données ont en effet été capturées et stockées par des outils qui venaient justement d’être mis en place en 2008 et qui avaient pour objectif de filtrer les informations n’ayant pas d’intérêt immédiat dans les enquêtes de l’agence. Ce qui supposerait, dans un premier temps en tout cas, que les journalistes n’ont pas été visés directement. Mais la situation pourrait avoir fortement évolué.

De la collecte accidentelle à la récupération ciblée ?

Le Royaume-Uni est en effet depuis quelques jours le théâtre d’intenses protestations des journalistes et éditeurs qui ne veulent plus que le gouvernement les espionne. Une lettre signée par une centaine d’éditeurs a ainsi été envoyée au Premier ministre britannique, David Cameron. Une action d’autant plus marquante qu’elle prend place dans le contexte trouble qui suit l’attentat contre Charlie Hebdo, alors même que les demandes pour préserver la liberté de la presse sont vives.

Le débat est d’autant plus tendu que la loi RIPA arrivera cette année à expiration, poussant David Cameron à préparer le terrain pour un texte de remplacement, notamment dans le délicat domaine des communications chiffrées qui permettent aux terroristes de masquer leur présence. Or, cette loi autorise actuellement le GCHQ à mettre à disposition des autres agences toutes les données collectées par ses programmes, le tout sans mandat de recherche. Une information capitale classée « Top secret strap 2 », soit deux niveaux au-dessus du Top secret habituel.

Il n’existe qu’une exception à la disponibilité de ces données : elles ne doivent pas être le résultat d’une collecte de masse, autrement appelée « bulk ». Par exemple, si les 70 000 emails collectés en 2008 sont le résultat d’une procédure automatisée pour extraire des données sans intérêt immédiat dans les bases du GCHQ, elles n’ont probablement pas été mises à disposition. Mais si des opérations ciblées ont pris place depuis, alors la mise à disposition a pu se faire.

Le journaliste d'investigation est une « menace »

Mais pourquoi le GCHQ aurait-il espionné directement des journalistes ? Parce que, comme le révèle un autre document top secret, ils sont parfois considérés par l’agence anglaise comme dangereux, même si les terroristes restent la priorité. Le GCHQ s’inquiète particulièrement des journalistes d’investigation qui se font une « spécialité des sujets liés à la défense », soit pour leur propre profit, soit parce qu’ils « estiment qu’il en va de l’intérêt public ». Ils peuvent donc tenter d’obtenir des informations de manière plus ou moins détournée, ce que l’agence considère comme une réelle « menace ». Toute tentative détectée doit donc être rapportée sur le champ à un responsable.

Pour Bob Satchell, directeur de la Society of Editors, la loi a tout simplement été détournée de son but premier : « Les politiques disent que les lois antiterroristes devraient être utilisées quand elles sont pertinentes et proportionnées. La police a utilisé la loi RIPA quand ce n’était ni l’un, ni l’autre. Le journalisme n’est ni du terrorisme, ni criminel. Un puissant groupe d’éditeurs et de sociétés de diffusion nationaux, régionaux et locaux, qui ont fréquemment des opinions différentes, sont unis dans leurs inquiétudes au sujet de la loi RIPA. Ce n’est pas une question de terrorisme : c’est une question de police se servant d’une loi pour des objectifs qui n’ont jamais été prévus par le Parlement ».

Interrogé à ce sujet, le GCHQ s’est retranché derrière son habituelle ligne de défense : « Nous avons depuis longtemps la politique de ne pas commenter les problématiques de renseignement. De plus, tout le travail du GCHQ se fait dans un cadre strictement légal, qui assure que nos activités sont autorisées, nécessaires et proportionnées, et qu’il existe une supervision rigoureuse, y compris celle du secrétaire d’État […] ».


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