Charlie Hebdo n° 1178 : de l'intérêt du papier face aux éditions numériques

Lorsque l'objet est supérieur aux octets 262
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Crédits : David Legrand (Licence CC-BY-SA 3.0)
Solidarité
David Legrand

Aujourd'hui, tout le monde cherche à s'acheter le dernier Charlie Hebdo. Un numéro 1178 qui restera sans doute dans l'histoire, tiré à plusieurs millions d'exemplaires, qui pousse à réfléchir sur l'intérêt du papier et de la presse au format numérique. Mais aussi sur la capacité des lecteurs à soutenir et à financer l'information.

Ce matin, vous avez été des millions à courir dans un kiosque à journaux pour acheter le n° 1178 de Charlie Hebdo, un hebdomadaire satirique qui existe depuis 1970. Habituellement vendu à 30 000 exemplaires, il a cette fois été annoncé pour un tirage à 1, puis 3 et jusqu'à 5 millions d'exemplaires, qui seront mis sur le marché afin de satisfaire les lecteurs qui veulent garder auprès d'eux un morceau de ce moment de notre histoire.

Numéro historique, kiosques en rupture...

Une pratique qui n'a rien d'inhabituelle, si ce n'est par son ampleur. En effet, à chaque grande élection, à chaque grand évènement qui touche le pays, on s'arrache les journaux qui se préparent en général en augmentant leur tirage. Mais à chaque fois il arrive à peu près la même chose : tôt le matin des queues se forment et les kiosques sont rapidement en rupture.

Et là, on pourrait se dire que le numérique a un rôle à jouer. En effet, quel meilleur moyen de distribuer à l'infini et dans n'importe quel pays un média si ce n'est le dématérialisé ? Le monde de la musique et du cinéma l'ont bien compris, l'affaire de « The interview » nous l'a montré, et le monde de la presse s'y est déjà mis avec plus ou moins de réussite, notamment à travers la distribution sur tablette (voir cette émission de nos confrères d'Arrêt sur images).

... mais le numérique n'est pas une solution

Ainsi, de nombreux kiosques numériques existent déjà : Le kiosk, Relay, ou encore ePresse qui est géré par un GIE regroupant de très nombreux titres. Il est donc assez facile de trouver un numéro historique de votre journal préféré et de l'acheter sans avoir à le réserver ou à faire la queue pendant des heures. Cela ne vous intéresse pas ? Vous n'êtes pas seuls. Et c'est bien là tout le problème, mais aussi une réponse à ceux qui prédisent la fin du papier.

Car comme nous l'évoquions un peu plus haut, ce que l'on cherche à acheter dans ce genre de cas, c'est un morceau de l'histoire. Un objet, quelque chose de concret et d'une certaine manière quelque chose que tout le monde n'a pas réussi à avoir. Pour certains, c'est aussi la démarche derrière la recherche de ce fameux n° 1178 de Charlie Hebdo qui compte, et la possibilité de la raconter, ou tout simplement s'en rappeler, comme l'on se remémore parfois des moments importants. Puis après tout, préfèreriez-vous un morceau du mur de Berlin ou une photo d'un morceau du mur ?

Et le numérique, froid et dupliqué à l'infini ne peut pas répondre à ce besoin. Téléchargé en quelques minutes, mis de côté dans une application ou un service en ligne, un numéro de journal n'aura pas la même saveur, ni la même valeur sentimentale. Puis il n'aura pas non plus la même durée de vie. Car si certains gardent précieusement ces unes, ou les collectionnent, qui pourra vous assurer que le service dans lequel vous avez acheté votre exemplaire numérique existera encore dans 50 ans ?

Presse dématérialisée, DRM à la clef : quid de la durée de vie de nos achats ?

Car dans le numérique tel qu'il existe encore bien souvent, on n'achète pas vraiment, on loue à plus ou moins long terme. Et surtout, on reste tributaire de l'existence et des conditions d'un service qui verrouille encore souvent le bien qu'il dit vous vendre. Et si l'on peut désormais télécharger des musiques achetées en ligne au format MP3, n'essayez pas de récupérer un journal acheté dans un kiosque au format PDF. ePresse l'explique d'ailleurs assez bien dans sa FAQ. Notez que l'on trouve le même son de cloche du côté de Le kiosk :

ePresse PDF

Et dans le cas de Charlie Hebdo, le problème est double puisque le journal n'existait pas en format numérique. Impossible de l'acheter en ligne à l'unité donc, pas plus aujourd'hui que dans les années passées. Néanmoins, une édition spéciale en quatre langue est évoquée par nos confrères de Libération pour demain, ce qui facilitera surtout sa distribution à l'étranger. Reste à voir sous quelle forme.

Ce n'était d'ailleurs pas le seul hebdomadaire satirique qui avait fait ce choix, puisque le Canard enchaîné, s'il dispose désormais d'un site et d'un compte Twitter, est aussi connu pour être farouchement opposé à ce mode de distribution. Vous pouvez néanmoins vous y abonner en ligne.

Le papier deviendra-t-il un objet de collection ?

C'est dans ce genre de cas que l'on voit que le papier (qui est encore largement présent) a toujours son rôle à jouer. Certes, celui-ci va sans doute évoluer avec le temps, tout comme les plateformes de vente des versions numériques. Mais on le voit bien avec le succès de certaines revues qui prennent le temps et misent sur un contenu de qualité, qui se reflète aussi dans le soin accordé à leur impression. Une tendance qui semble trouver son public.

Et alors que 20 Minutes a décidé de ne plus paraître le mardi au profit d'une édition PDF, du fait de l'absence de demande publicitaire, on peut se demander si les journaux ne vont pas chercher eux aussi à faire cohabiter un modèle numérique largement distribué et une version papier plus qualitative, et plus chère, qui pourra se collectionner. Une vision réfutée par Marc Feuillée du Figaro dans cet épisode de l'Instant M de France Inter, qui évoquait le passage de certains quotidiens à plus de 2 euros par numéro. Reste à voir ce qu'il en sera d'ici 5 à 10 ans.

Pour acheter ce numéro de Charlie Hebdo, la patience est une meilleure solution qu'eBay

Quoi qu'il en soit, nombreux sont ceux qui se demandent quoi faire pour acheter le dernier numéro de Charlie Hebdo, celui-ci étant déjà en rupture partout ? Déjà, ne pas foncer sur eBay où les vautours pullulent pour vendre cet exemplaire à prix fort. Récupérer les captures diffusées çà et là ne semble pas non plus être un choix à la hauteur de la situation. 

Sa distribution est de toutes façons prévue pour une durée de deux semaines. Ainsi, comme nous l'ont précisé certains kiosquiers ce matin, de petits points de vente ne recevront leurs exemplaires que vendredi et des réapprovisionnements sont prévus sur l'ensemble de la période. Patientez donc quelques jours, voyez pour réserver un exemplaire par sécurité si cela est possible et, surtout, profitez-en pour regarder aussi les autres journaux disponibles :

Car sans les lecteurs, la presse n'existe pas, dans son ensemble. Pas plus que ces kiosquiers chez qui vous avez accouru dans la matinée pour vous renseigner, en vain, et dont vous avez sans doute quitté la boutique aussi vite que vous étiez venus.

La liberté de la presse commence par le soutien de ses lecteurs, tout au long de l'année

Si le soutien à Charlie Hebdo est exceptionnel, il ne faut néanmoins pas oublier que l'hebdomadaire satirique était sur le point de disparaître, dans une indifférence presque générale. Un appel aux dons avait été lancé, notamment à travers l'association Presse & Pluralisme. Une structure reconnue par l'Etat pour accepter des dons au nom des entreprises de presse (le don à une entreprise n'étant habituellement pas possible). Elle permet à chacun de soutenir ses membres tout en profitant d'une défiscalisation pour les titres d'information politique et générale (IPG), de la même manière que J'aime l'info (voir les explications de Mediapart).

Dans une déclaration à l'AFP, Charb (Stéphane Charbonnier) indiquait il y a deux mois chercher à récolter 1 million d'euros. En 2013, la société avait perdu 50 000 euros et s'attendait à perdre le double en 2014.  « Tout compris, on vend 30 000 exemplaires chaque semaine, contre 55 000 il y a 5 ou 6 ans. Il faudrait en écouler 35 000 pour être à l'équilibre » précisait-il alors. En dix jours, 200 abonnements étaient enregistrés, un peu moins de 30 000 euros étaient récoltés. En 2012, la société enregistrait un peu moins de 6 millions d'euros de chiffre d'affaires, pour un résultat net d'un peu moins de 160 000 euros.

Soutenir la presse lors des drames, et après ?

Après la ruée dans les kiosques ce matin, il sera donc intéressant de suivre dans les semaines qui viennent le débat sur la modernisation de la presse, qui est en train d'aboutir sur la création d'un statut d'entreprise citoyenne de presse. Viendra ensuite le temps des discussion sur les fameuses aides à la presse (voir ce rapport de la Cours des comptes ainsi que cet avis du député Jean-Noël Carpentier). Des aides qui profitent surtout à quelques titres et sert parfois à des projets à l'intérêt contestable, alors que d'autres sont exclus du dispositif. Le monde diplomatique, touché par cette problématique, avait d'ailleurs récemment publié une tribune intéressante et détaillée qui prenait la forme d'un Projet pour une presse libre

Charlie Hebdo est proposé à 3 euros par semaine, soit un peu moins de 90 euros par an. Sans aucune publicité (qui nous prend pour des cons, selon Cavanna), il nécessitait donc 35 000 lecteurs pour arriver à son équilibre. Il n'y arrivait plus. Aujourd'hui, vous avez été des millions à l'acheter. Serez-vous capable de faire de même chaque semaine pour défendre la liberté de la presse, son pluralisme et la qualité de l'information quel que soit le ou les médias qui auront votre préférence ? La question est posée, à chacun d'y repondre.


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