Adblock : Canal rentre dans la danse, reste à se poser les bonnes questions

Remember, remember... la guerre contre Napster 205
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le lundi 08 décembre 2014 à 18:40
David Legrand

Un nouveau soldat, de taille, fait son entrée dans la guerre contre Adblock Plus et ses dérivés : le groupe Canal. Pendant ce temps, la bataille se déplace de plus en plus sur le terrain médiatique, mais les forces en présence se focalisent sur des détails sans oser regarder le problème en face.

Comme nous avons pu le voir récemment, la guerre contre les bloqueurs de publicité se fait de plus en plus intense. Et sans forcément chercher à se remettre en question pour ce qui est de leurs pratiques ou leur modèle économique, les éditeurs de sites renforcent leur artillerie et sont de plus en plus nombreux à passer à la vitesse supérieure. Ainsi, si nous avions déjà évoqué le cas de TF1 ou de L'Equipe qui tentent d'empêcher la lecture de leurs vidéos à ceux qui veulent se passer de la publicité, un petit nouveau vient d'entrer dans la danse : le groupe Canal.

Canal+ lutte contre les bloqueurs de publicité et joue au jeu du chat et de la souris

En effet, certains ont remarqué que depuis peu, les publicités n'étaient plus bloquées par des outils classiques. Si vous tentez de lire une vidéo sur le site de Canal+ par exemple, avec Adblock d'installé, vous aurez tout de même une publicité en amont. Les campagnes restent les mêmes, les durées aussi. Ainsi, il pourra vous arriver de devoir attendre 30 secondes avant de pouvoir regarder un programme court de moins d'une minute trente.

Comme toujours, le système peut être contourné et on peut bloquer la publicité assez facilement via d'autres outils. Mais un message nous invitant à ne plus l'utiliser apparaît alors puisque le site vérifie le chargement des scripts de Videoplaza qui distribue les publicités. Un système plus efficace que celui utilisé par ses confrères. Depuis, une bataille a débuté entre ceux qui gèrent les listes de blocage et le site qui est pour le moment protégé. Il sera intéressant de voir en combien de temps le système sera définitivement contourné, ce qui devrait favoriser l'émergence de tutoriels qui expliqueront comment faire.

La sphère médiatique n'évoque plus Adblock pour ses nouvelles versions

Mais ces derniers jours, nous avons aussi pu constater que la bataille contre les outils permettant de bloquer la publicité était de plus en plus médiatique. En effet, ces derniers mois, les articles sur le sujet se démultiplient, et pas pour expliquer qu'une nouvelle version était mise en ligne comme c'était le cas il y a encore peu de temps chez certains.

Il faut dire que ces sujets sont susceptibles de faire de l'audience, même s'ils ne vont pas vraiment au fond des choses et que les lecteurs s'en donnent à cœur joie dans les commentaires. On a donc droit à des papiers traitant de cette problématique sur des médias bien plus larges qu'auparavant et de manière bien plus récurrente. De nouvelles publications apparaissent donc dès qu'un acteur bouge le petit doigt, ou qu'une régie publicitaire dévoile une étude dans laquelle elle explique que la publicité est une économie pour le lecteur, qui n'a ainsi pas à payer pour ses services et son information, sans aller plus loin que cette conclusion qui l'arrange bien.

Mais surtout sans poser la question du tracking des internautes liés à l'évolution de l'offre publicitaire (notamment comportementale) par des dizaines de scripts présents sur les pages des sites, celle du financement de l'information, ou même de la part que tout cela représente dans le coût des biens de consommation. Des sujets que l'on retrouve moins souvent, ou alors sur le prisme du tracking des services tels que Facebook ou de la NSA, plutôt que celui des sites français qui disposent pour certains de 50 ou même parfois de 80 trackers sur une même page.

L'IAB et le GESTE n'ont pas attaqué les bloqueurs de publicité en justice

L'un des derniers exemples en date concerne une éventuelle plainte des acteurs français. On a ainsi pu lire çà et là que l'IAB et le GESTE avaient ou étaient sur le point de déposer une plainte contre les bloqueurs de publicité au niveau national. Une information qui en soit n'est à la fois pas vraiment nouvelle, ni réelle en l'état. En effet, le groupement évoque depuis des mois sa volonté de vouloir aller sur le terrain juridique.

Mais cela ne concerne pas les bloqueurs au sens large, ce qui n'aurait pas de sens puisque ces outils sont développés en open source, peuvent être repris et améliorés puis diffusés par n'importe qui, ne sont pas toujours le fait de structures juridiques clairement identifiées, etc. C'est plutôt le cas d'Eyeo, en particulier, qui inquiète. 

Eyeo (Adblock Plus) fédère les critiques et bientôt les plaintes ?

Cette société, qui est derrière Adblock Plus, est accusée par de nombreux acteurs d'avoir des pratiques dignes d'un « racket ». En effet, dans un premier temps elle propose un outil gratuit permettant de bloquer la publicité en se présentant comme le défenseur des internautes, alors que dans un second temps, elle fait le tour des éditeurs afin de leur proposer ses services permettant de profiter de l'option « publicités raisonnables » en étant rémunérée au passage. Un modèle dont d'autres profitent comme PageFair par exemple.

Ainsi, en Allemagne, des éditeurs ont déjà attaqué Eyeo au civil en se fondant sur le principe de son modèle économique afin de tenter d'avoir gain de cause. En France, le GESTE et l'IAB voudraient faire de même, mais ils ne savent pas s'ils ont un fondement juridique pour procéder, et s'ils pourront ou non décider d'attaquer au pénal. Ils étudient ainsi la question et n'iront en justice que s'ils ont la certitude d'avoir un dossier solide. Rien n'est donc décidé pour le moment.

Une position qui nous était confirmée dès mercredi dernier, et qui a été officialisée assez rapidement par Emmanuel Parody, secrétaire général du GESTE puis par un communiqué de presse officiel. Corinne Denis, sa présidente indiquait alors que « le GESTE poursuit ses consultations juridiques sur le sujet, aucune action n’est décidée à ce jour » et il était précisé que le groupement « recevra prochainement les conclusions d’un cabinet d’avocats indépendant sur le sujet, et tient à préciser qu’il s’agit d’une étape essentielle pour apprécier en connaissance de cause l’opportunité d’engager une éventuelle procédure contentieuse. »

Stéphane Hauser, délégué général de l'IAB France a de son côté confirmé la chose à son tour à l'occasion d'une interview donnée à Alice Antheaume et diffusée vendredi soir. Il a ainsi clairement précisé que « l'action en justice, c'est une réflexion. Nous ne déposerons pas de recours tant que nous ne serons pas sûrs qu'il puisse mener à quelque chose d'efficace. Si recours il y a, il ne serait que contre Adblock Plus. Il y a énormément d'Adblocks qui fleurissent sur le marché, mais c'est le seul qui préoccupe les éditeurs. »

Se focaliser sur une potentielle action en justice c'est passer à côté du problème

Mais quand bien même cette action en justice aurait lieu, même si elle était gagnée par le GESTE et l'IAB et même si Adblock Plus et Eyeo venaient à disparaître, cela ne changerait rien au problème de fond, qui est le plus souvent éludé. Car les bloqueurs de publicité existent du fait de la possibilité technique, mais aussi de la volonté des utilisateurs de ne plus se faire polluer à outrance, comme du temps où certains pensaient que les popups étaient le vecteur parfait pour la communication d'une marque.

Et il ne sera sans doute jamais question de chercher à légiférer sur la légalité du blocage de la publicité, pour toutes les raisons évoquées précédemment. Ils continueront donc à être une possibilité et à exister, même s'il sera possible de rendre leur usage plus complexe pour l'utilisateur moyen. Mais la guerre des majors contre le piratage, et la dizaine d'années mises par l'industrie avant de comprendre que le client n'était pas l'ennemi ont déjà été l'occasion de montrer que les solutions aux problématiques liées à l'émergence du numérique sont ailleurs et tout d'abord dans une offre légale bien pensée, adaptée, attractive et au modèle économique solide, quitte à intégrer des contenus et des fonctionnalités qui demandent à l'utilisateur de payer.

D'ailleurs, le financement participatif, les initiatives telles que Tipee et Patreon ou même des sites tels que Mediapart et Arrêt sur images montrent que le fait de payer n'est pas un problème en soi, même si tout n'est pas encore parfait de ce côté-là et que des offres unifiées devront sans doute voir le jour à plus ou moins long terme.

Les médias qui ont été nombreux à couvrir l'époque de l'émergence de Napster, de la loi DADVSI et la naissance de l'HADOPI seraient assez peu inspirés de retomber dans les mêmes travers qu'ils étaient parfois les premiers à critiques, sans chercher à comprendre. Car bien qu'il y ait un problème du côté des lecteurs qui veulent du contenu de qualité et des services, mais pour certains sans publicité et sans jamais rien payer, les éditeurs, les régies, les journalistes qui ne couvrent pas ces problématiques sur le fond et tous les acteurs de la chaîne publicitaire sont en cause, IAB et GESTE compris.

Les sites doivent évoluer avec leurs lecteurs, pas contre eux ou en les trompant

Car si le modèle de financement de la presse et des sites gratuits, qui passent par la publicité, est actuellement en danger, c'est aussi du fait des abus qui rend légitime l'utilisation des bloqueurs de publicités aux yeux de beaucoup de lecteurs. En parallèle de leurs réflexions juridiques, ces instances devraient donc sérieusement se mettre à plancher sur des règles de moralisation des pratiques que ce soit en terme de formats publicitaires, de nuisances imposées aux lecteurs ou même tout bêtement de la part d'une page qui peut être accordée à la publicité par rapport au contenu, et à la distinction entre les deux. De telles règles existent sur les autres médias, pourquoi ne pas les appliquer en ligne ?

Sans oublier que comme évoqué dans l'interview d'Hauser, les formats natifs et les contenus sponsorisés se répandent, parfois sur les sites, dont certains se présentent comme des médias d'information évoquant journalistes et rédacteurs en chef alors qu'ils sont édités par des sociétés de développement logiciel ou des régies publicitaires parfois tenues par une part de bénévoles, sans distinction claire. De quoi briser la confiance des lecteurs qui sont déjà exaspérés par les multiples dérives de l'offre publicitaire.

Internet : un centre-ville qui part à la dérive

Et c'est pourtant la confiance des lecteurs et leur respect par ceux qui publient des sites, des services ou de l'information en ligne qui continueront de faire d'internet un lieu toujours aussi intéressant et non pas un simple centre-ville de plus en plus bourré de boutiques, de rabatteurs et de centres commerciaux toujours plus puissants nommés Apple, Facebook ou Google (entre autres). Des lieux dans lesquels certains peuvent déjà passer des heures, enfermés, sans se préoccuper de tout ce qui se passe dans les petites rues aux alentours.


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