Les pistes du rapport Lemoine pour la « transformation numérique » de l’économie française

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En bref
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Loi
Xavier Berne

Après plus de neuf de mois de travaux et d’auditions, Philippe Lemoine a remis la semaine dernière son rapport sur la « transformation numérique » de l’économie française. De très nombreuses pistes sont mises en avant, visant aussi bien les entreprises que les pouvoirs publics, les particuliers, les associations de promotion des biens communs, etc. Petit tour d’horizon de ces préconisations qui pourraient inspirer le futur projet de loi numérique d’Axelle Lemaire.

Le 16 janvier dernier, quelques semaines seulement après l’incompréhension du monde numérique vis-à-vis des règles imposées aux VTC, le gouvernement confiait à Philippe Lemoine le soin de diriger une mission visant à anticiper et accompagner la « transformation numérique de notre économie ». Le rapport final du patron du groupe LaSer et président de la fondation Internet nouvelle génération (FING) était alors promis pour le mois de juillet. Mais c’est finalement vendredi que ce volumineux document de plus de 300 pages a été remis à l'exécutif.

Philippe Lemoine en tire pour principale conclusion que la transformation numérique est bel et bien « en cours », mais surtout qu’elle est « davantage porteuse d’opportunités que de risques pour l’économie française ». L’intéressé avait pour rôle d’ausculter cette évolution en se penchant sur toutes les activités économiques du pays, et non pas uniquement sur certains secteurs ayant eu à faire récemment face aux mutations technologiques, à l’image de la filière musicale par exemple.

« Pour réussir sa transformation numérique, la France doit se fixer un cap [qui] doit s’ancrer dans de nouveaux modèles d’affaires et des réformes structurelles » affirme le rapporteur. Pour cela, ce sont pas moins de 180 propositions qui sont mises sur la table ! Certaines sont présentées comme étant d’application immédiate, tandis que d’autres pourraient s’échelonner sur trois ans. La plupart se veulent fédératrices, ce rapport étant le fruit de plus de 500 auditions.

Des propositions articulées autour de neuf projets « emblématiques »

Mais tout d’abord, Philippe Lemoine a mis sur pied neuf projets sectoriels jugés emblématiques, et qui pourraient être selon lui mis sur les rails sans attendre. « Leur choix a été guidé à la fois par leur incarnation des différents effets de la transformation numérique, leur caractère renversant pour l’économie et pour l’imaginaire collectif, la nécessité de recourir à une grammaire du numérique pour gérer leur complexité » explique-t-il. Tous ne dépendent d’ailleurs pas de l’État, et pourraient par conséquent être déployés par les professionnels et/ou particuliers concernés.

  • Création d’un « pass mobilité universel ». L’idée : un titre de transport unique (train, vélib’, bus...), utilisable partout en France, lequel serait payé via un smartphone. Des services complémentaires pourraient être proposés pour choisir le meilleur itinéraire, par exemple en prenant en compte certaines contraintes – de type équipement pour les personnes handicapées.
  • Développer une solution « sûre et peu coûteuse » de paiement anonyme sécurisé, basé sur la technologie des blockchains (de type Bitcoin), afin que les banques françaises proposent des solutions alternatives aux « wallets » des géants américains du numérique.
  • La « librairie du futur ». L’idée est de lancer un « plan de modernisation des 7 logisticiens qui relient les 450 éditeurs et les 4 000 libraires français afin de permettre un réapprovisionnement en 24 heures, la mutualisation des stocks et la mise en réseau des libraires, une évolution des libraires vers un métier de prescripteurs de support et de livre numériques, et l’expérimentation de solutions printlab d’impression des livres in situ ».
  • Création d’un « écosystème d’innovation ouverte sur les maladies chroniques au service de l’amélioration du suivi des patients et de la médecine prédictive », le tout en s’appuyant sur les bases de données de l’Assurance maladie et sur les données provenant de l’utilisation des objets connectés.
  • Permettre à chaque foyer d’accéder à une plateforme sécurisée contenant leurs données de consommation énergétique (électricité, gaz...). L’idée est ici de « stimuler des comportements vertueux par une meilleure information, et de permettre à des acteurs innovants de créer des API et des applications d’aide à la maîtrise d’énergie », selon le modèle américain du « Green Button ».
  • Mise en place d’un « Emploi Store ». Il s’agit cette fois de développer des applications d’aide au retour à l’emploi à partir des données détenues par Pôle Emploi et ses partenaires.
  • Une automobile connectée « répondant aux nouvelles attentes en matière de mobilité et prototypée en fablab ».
  • Création d’une application dédiée à la mobilité des fonctionnaires. Celle-ci permettrait aux agents des trois fonctions publiques (territoriale, d’État et hospitalière) de trouver plus facilement des postes ouverts, de candidater en ligne, etc.
  • Mise en place d’un « réseau d’innovation territoriale », c’est-à-dire un maillage d’espaces physiques où les citoyens pourraient accéder à l’ensemble des services publics en ligne, tout en bénéficiant d’un accompagnement adapté.

Une première salve de mesures à prendre rapidement

Dans un second temps, ce sont 53 mesures d’application immédiate qui sont proposées, et ce afin d’« incarner l’ambition numérique de la France ». Parmi ces préconisations, on retrouve :

  • Former les dirigeants, les administrateurs des entreprises et les responsables syndicaux à la transformation numérique et à sa « grammaire ». Il serait ainsi question de les sensibiliser à plusieurs « règles d’or », tels qu’ « ériger l’expérience client en juge des stratégies numériques », « adopter les méthodes d’innovation ouverte, et libérer les capacités financières pour l’innovation », ou bien encore « développer l’énergie intergénérationnelle ».
  • Créer une obligation visant à ce que les entreprises rendent publiques leurs politiques d’exploitation des données personnelles.
  • Mettre en place des incitations fiscales et valoriser les dirigeants des grands groupes français qui lancent des actions bienveillantes à l’égard des start-ups françaises : parrainage médiatique, partage de données, amorçage, etc.
  • Consacrer une part de l’achat public aux start-ups et, pour ce faire, poursuivre la simplification des processus de commande publique.
  • Soutenir, y compris financièrement, les fondations de type Wikipedia, Mozilla ou OpenStreetMap pour créer des liens entre service public et biens communs.
  • Définir un cadre pédagogique pour former au numérique.
  • Diffuser massivement les usages du numérique pour contribuer à la transformation de l’école.
  • Accroître la part de formation au numérique et aux métiers du numérique dans la formation professionnelle.
  • Lancer un compte personnel de formation numérique pour accéder aux formations professionnelles en ligne.
  • Utiliser le Big Data pour passer à une gestion prédictive des compétences par secteur et par région.
  • Encourager chaque citoyen à créer son propre nom de domaine.
  • Développer la collaboration entre usagers et services publics en créant un « DansMaRue » des services publics, permettant en temps réel de référencer, de géolocaliser et d’échanger sur l’état des services publics à proximité de chez soi.
  • Mettre en place la diplomatie du numérique à la française.
  • Organiser en France la première exposition numérique universelle.
  • Créer un sommet annuel de la transformation de l’économie française par le numérique, impliquant les différents acteurs économiques, les ministères concernés et les collectivités territoriales.

Une seconde série de mesures à plus long terme

Outre cette première série de mesures « immédiates », Philippe Lemoine préconise la fixation d’un « agenda global et triennal pour le numérique de la France intégrant les enjeux de la transformation numérique et les conclusions de la concertation nationale menée par le CNNum ». Ce sont 118 recommandations ayant vocation à se retrouver dans cet agenda qui sont ainsi mises en avant. Petite sélection :

  • Lancer une application de service public mobile, labellisée et gratuite, à partir de laquelle les usagers pourraient accéder à un bouquet de services administratifs personnalisés et contextualisés en fonction de leurs besoins (carte d’identité, passeport, carte vitale, etc.).
  • Lier tout ou partie des subventions publiques des établissements et opérateurs publics sous tutelles à la quantité d’open source et d’open access.
  • Favoriser l’auto partage et le covoiturage en faisant évoluer le cadre réglementaire : dispositif de voiture et de places de parking partagées dans les immeubles, voies réservées aux véhicules transportant plus de 3 personnes.
  • Créer le « Bison futé » des transports publics en temps réel connectant tous les moyens de transport sur un territoire donné, afin de permettre aux usagers de disposer d’une information en temps réel sur l’état du réseau grâce aux informations mises à disposition par les opérateurs et enrichies par celles des usagers selon le principe du crowdsourcing.
  • Mettre en place des formations au numérique pour les commerçants et les artisans de proximité.
  • Promouvoir et soutenir l’accès mutualisé des petits commerçants aux nouvelles formes de commerce (drive, click & collect, autres innovations, etc.).
  • Lancer un réseau social d’échanges de pratiques entre professionnels de la santé.
  • Créer des incubateurs de cabinets médicaux connectés.
  • Lancer un plan national numérique sur l’hospitalisation à domicile donnant notamment lieu à la structuration d’un pôle de compétitivité.
  • Rembourser ou subventionner les objets connectés et les applications mobiles dont le rôle en matière de prévention ou de suivi des malades est reconnu par les autorités compétentes.
  • Créer des parcours patient 100 % numérique : prise de rendez-vous en ligne, prescription en ligne, ordonnance dématérialisée, dématérialisation des résultats d’analyse, paiement en ligne des consultations, etc.
  • Renforcer la sensibilisation aux enjeux de protection des données personnelles cachées derrière les usages numériques dès le plus jeune âge.
  • Inculquer les notions comme la transversalité, le mode projet, l’innovation et la créativité dès l’école primaire.
  • Créer une filière professionnelle « numérique » dès le lycée, pré-Bac.
  • Créer un CAPES du numérique.
  • Ouvrir une place de marché des offres d’alternance et de stages.
  • Créer un passeport numérique de compétences certifié.
  • Créer une filière cobotique (collaboration Homme/Robot) à des fins de gains de productivité et de lutte contre la pénibilité au travail.
  • Créer une filière nationale de champions de l’impression 3D et investir dans la recherche pour le développement de nouveaux matériaux.
  • Améliorer l’efficience de la production grâce au Big Data (exemples : non-qualité, pilotage des procédés, maintenance prédictive).
  • Rendre les Conditions Générales d’Utilisation (C.G.U.) plus accessibles et lisibles à chaque transaction.
  • Rendre obligatoire, et normaliser, la connectivité des appareils et des compteurs d’énergie pour assurer leur interopérabilité (ex. protocole d’échange).
  • Développer des modèles prédictifs d’identification pour lutter contre la fraude et le blanchiment d’argent (Big Data).

Des recommandations qui devraient servir à l'élaboration du projet de loi numérique

Toutes ces propositions sont désormais entre les mains du gouvernement, mais aussi – et surtout – du Conseil national du numérique, qui devrait remettre l’année prochaine un rapport préalable à l’élaboration du grand projet de loi numérique promis par Axelle Lemaire. Cette dernière n’avait d’ailleurs pas caché qu’elle attendait beaucoup des travaux de Philippe Lemoine pour rédiger son texte.


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