Droit à l'oubli et manipulation de l'information, le cauchemar d'Internet

2014-2018 48
En bref
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Crédits : Vox Efx (CC BY 2.0)
Web EDITO
Nil Sanyas

Wikileaks continue ses révélations sur l'affaire des manipulations réalisées par les principaux géants américains pour le compte de l'administration Clinton. Après les flux de Facebook cachant tous les statuts négatifs au sujet de la guerre en Irak, voilà que nous apprenons cette fois que Google, sous prétexte du droit à l'oubli, a désindexé tous les articles critiquant les principaux élus politiques. Certains pointant du doigt les procédés de plus grands groupes (dont Monsanto) ont aussi été censurés.

Facebook sondage Today

Résultat d'un sondage réalisé sur Today.com

Aujourd'hui, en juillet 2014, le droit à l'oubli fait ses premiers pas en Europe, mais enrobés d'une bonne couche d'opacité. Pendant ce temps-là, on apprend que Facebook joue avec l'information afin d'étudier le comportement des internautes, ce qui a d'ailleurs valu l'ouverture d'une enquête par la CNIL anglaise. Nous nous sommes demandé alors ce que cela pourrait donner en 2018. Récit d'une fiction qui commence aujourd'hui.


Élue présidente depuis à peine deux ans, Hillary Clinton est aujourd'hui en 2018 en pleine tourmente. Il faut dire que l'affaire fait passer celle d'Edward Snowden, de la NSA et de PRISM pour un évènement secondaire. Le mois dernier, épaulé par Médiapart, The Guardian et le Washington Post, le célèbre Wikileaks, avait déjà créé une onde de choc. Il dévoilait que plusieurs réseaux sociaux, dont Facebook, avait manipulé l'affichage des messages publiés sur les flux d'actualités de ses membres américains entre novembre 2017 et janvier 2018, soit précisément durant la guerre en Iran.

Les messages en eux-mêmes n'ont pas été modifiés. La technique était plus simple encore : tous les statuts affichant des propos trop critiques envers l'administration Clinton et la guerre en Iran n'ont tout simplement pas été révélés dans les flux de leurs amis. Une manipulation d'autant plus simple que depuis 2015, l'affichage chronologique n'est plus possible. Depuis trois ans, c'est le réseau social qui se charge de l'ordre d'importance des messages publiés sur votre flux. Officiellement, tous sont affichés, mais ceux en haut sont censés correspondre le plus à vos attentes. Mais les révélations de Wikileaks annoncent que Facebook et ses acolytes sont allés bien plus loin en cachant l'intégralité des statuts visés.

Des articles compromettants désindexés

L'affaire a créé un scandale sans précédent outre-Atlantique, divisant l'opinion comme le Congrès. Les prévisions pour les élections de mi-mandat ne sont guères positives pour l'administration en place. La nouvelle révélation de Wikileaks, dont l'existence est d'ailleurs menacée par les États-Unis et tous ses pays alliés, devrait enfoncer un peu plus Hillary Clinton. Les derniers documents publiés sur le site indiquent en effet que depuis plus de six mois maintenant, les principaux moteurs de recherche, dont Google, n'affichent plus dans leurs résultats tous les articles de presse anglophones abordant le détournement des fonds Obamacare et les personnalités politiques liées à cette affaire. Or la plupart sont du côté des Démocrates, parti de l'actuelle présidente.

Le scandale ne s'arrête cependant pas là. Outre le passé peu glorieux de certains députés et anciens membres de l'administration Obama, les moteurs de recherches ont aussi purgé de leurs résultats tous les articles critiques envers de grands groupes, dont Monsanto, Nestlé, Coca Cola, PepsiCo, Kellogg's, Kraft Foods, ainsi que de grandes banques et assurances américaines et internationales. Et toutes ces sociétés sont, quelle coïncidence, les principaux donateurs privés du parti démocrate.

Notez que les moteurs de recherche ont réalisé pareille purge grâce au système de droit à l'oubli, généralisé au monde entier il y a deux ans. Ce droit à l'oubli a toutefois une spécificité : si en Europe, le moteur de recherche doit aviser le site « censuré » de la suppression de l'indexation de l'article, aux États-Unis, nul besoin d'avertir qui que ce soit. Cela explique ainsi pourquoi les révélations de Wikileaks ont un tel impact de l'autre côté de l'Atlantique.

Tout était écrit en 2014

On se rappellera surtout que ces deux scandales avaient en quelque sorte été annoncés il y a quatre ans. 2014 fut en effet une année charnière. Sous la pression de la justice européenne, Google mis tout d'abord en place son système de droit à l'effacement (ou droit à l'oubli). Et la « censure » d'articles de presse ne mit pas longtemps à faire son apparition. Nous-mêmes en avons été victimes au milieu de l'année, sans réellement en comprendre les raisons. La même semaine, nous apprenions qu'une personnalité était aussi concernée et qu'un article de la BBC était en partie effacé des résultats de Google, mais uniquement avec l'association de mots clés bien spécifiques.

Toujours en 2014, Facebook fit aussi la une. Non pas pour ses acquisitions avec le rachat de Twitter pour 80 milliards de dollars, mais pour avoir manipulé ni plus ni moins que 689 003 comptes anglophones durant une semaine. L'objectif était de vérifier les conséquences sur chaque membre de l'affichage de statuts majoritairement positifs ou négatifs sur son flux d'actualités. Le scandale était de nature multiple à l'époque, puisque non seulement les tests ont été réalisés deux ans et demi avant la révélation de l'expérience, mais ils ont de plus été massifs et surtout, aucune autorisation n'avait été demandée aux membres.

Ces deux nouvelles, si elles ont fait couler beaucoup d'encre à l'époque, ont néanmoins été sous-estimées par la plupart des internautes et par le grand public. Ce dernier n'a ainsi fait aucune pression, ni sur les moteurs de recherche ni sur les réseaux sociaux, afin d'obtenir une plus grande transparence et un respect plus important de leurs droits. Certes, la CNIL britannique s'est penchée sur le sujet, et divers acteurs du Web, Reporters Sans Frontières et même certains députés ont pointé du doigt les problématiques potentielles liées au droit à l'effacement, sans conséquence toutefois. L'apathie de l'époque est peut-être la grande responsable de ce qui nous arrive aujourd'hui.


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