Pour l'Hadopi, il n'y a aucun lien entre usage illicite et dépenses culturelles

Si c'est l'Hadopi qui le dit 46
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Nil Sanyas

L'Hadopi vient de publier les résultats d'un sondage commandé à l'IFOP il y a quelques mois. Son objectif, déterminer qui consomme le plus de biens et produits culturels, que ce soit légalement ou non, et plus précisément, « savoir s’il existe un lien entre les pratiques illicites et les dépenses culturelles ». Et le bilan est sans appel : « il n'y a pas de lien de causalité entre la consommation illicite et les dépenses culturelles ». Une conclusion étonnante, alors que cette même Hadopi avait démontré début 2014 un constat différent.

 Tester gratuitement avant d'acheter, un comportement rare ou commun ? 

« Les usages gratuits, parfois illicites en particulier, sont-ils un moyen de découvrir de nouvelles œuvres, incitant, dans un deuxième temps à payer ? » Cette question majeure, posée dans la dernière étude commandée par l'Hadopi, revient souvent ces dernières années. Plusieurs sondages, dont un réalisé récemment par la haute autorité, ont d'ailleurs montré dans le passé un lien direct entre la consommation illégale et les dépenses. Les conclusions de ce type d'étude étaient souvent les mêmes : les plus gros « pirates » sont aussi les plus grands consommateurs. En somme, s'attaquer aux adeptes du téléchargement illégal, c'est aussi s'attaquer à ses principaux clients.

Ce message, envoyé par divers sondages ces dernières années, a même été celui de l'Hadopi en février dernier suite à une étude réalisée en France entre le 1er et le 15 octobre 2013 auprès de 1 504 internautes. Le constat était simple : ceux qui déclarent consommer illégalement ont un panier moyen de biens culturels supérieur aux autres. Le sondage montrait d'ailleurs les « pirates » déclaraient d'une manière générale dépenser bien plus que les non-pirates.

Afin d'y voir plus clair, la haute autorité a donc décidé de contacter l'IFOP. Sa mission, répondre à cette question : « Est-ce que les consommateurs de biens culturels qui ont des usages illicites dépensent plus dans la culture (qu'il s'agisse de biens physiques ou dématérialisés) que les consommateurs ayant des usages licites ? ». Pour cela, l'institut de sondage devait obligatoirement s’appuyer sur un panel minimal de 1 500 personnes. L'Hadopi proposait jusqu’à 50 000 euros (hors taxes) pour réaliser une telle étude.

« Plus on pratique, plus on dépense »

La question de base est importante dès lors que selon l'étude, plus des trois quarts des sondés ont avoué consommer gratuitement sur internet. Ceci sachant que 46 % l'ont fait exclusivement, c'est-à-dire sans jamais payer le moindre denier. Établir un lien entre consommations illicite et licite n'est donc pas anodin, car c'est tout une politique voire une philosophie anti-piratage qui pourrait être mise à mal. Si télécharger illégalement augmente l'achat, cela signifie donc que ralentir l'accès illicite (peu importe le moyen) revient à réduire la consommation légale.

Hadopi etude IFOP

Pour mieux comprendre la situation, l'IFOP a donc tout d'abord cherché à savoir quelles étaient les différentes raisons de réaliser une consommation légale. Et si sans surprise, le revenu du consommateur est un facteur important, deux autres points le devancent néanmoins : la fréquence des pratiques et l’appétence pour la culture. « Plus on pratique, plus on dépense », c'est-à-dire que plus l'écoute de musique ou le visionnage de films et de séries est important, plus on est susceptible de les acheter. Une donnée qui devrait donc pousser les gros consommateurs « illégaux » à passer à la caisse. Mais vous l'aurez deviné, ce n'est pas la conclusion de l'étude.

Cette dernière a réalisé divers profils parmi les 2 101 internautes sondés au début de l'année. L'une des données les plus importantes est que plus l'internaute est jeune, plus sa consommation illicite est forte. Les 15-24 ans représentent ainsi la quasi majorité des gros consommateurs illicites, alors qu'ils sont minoritaires chez les petits consommateurs illégaux.

Boulimiques vs Jeunes Digitaux : des profils communs et différents à la fois

Six profils distincts ont même été réalisés afin de bien séparer les différents types de consommations. On retrouve ainsi les Boulimiques (9%), les Distants (18%), les Accros à la scène (17%), les Sélectifs (22%), les Matérialistes de la culture (13%) et les Jeunes digitaux (21%). Si les Distants ne sont pas intéressants dès lors qu'ils ne consomment rien (que ce soit légalement ou illégalement), les cinq autres profils sont par contre plus attrayants en matière d'analyse.

Les premiers, les Boulimiques, sont des fans de culture, « des ultras consommateurs », qui « multiplient les types de consommation, tous les biens, dans tous les formats, très souvent en payant. Ils ont également recours à la consommation gratuite ainsi qu’à des sites illégaux. » Selon l'étude, ils sont spécifiquement le cas cité en début d'article, à savoir qu'ils accèdent illégalement aux biens culturels plus que la moyenne, tout en ayant un panier moyen là aussi largement supérieur à la moyenne, avec 264 euros par mois contre 80 euros pour la moyenne. Mais ils sont une minorité.

Hadopi etude IFOPHadopi etude IFOP

Les Jeunes Digitaux, l'autre groupe très adepte de la consommation illicite, sont dans une situation opposée. Leur panier moyen est ridicule (52 euros) et est le plus faible de tous les groupes si l'on excepte les Distants (32 euros). Un bilan logique dès lors que ce groupe est aussi le plus pauvre. « Cette population jeune est attirée par la culture de l’image : une appétence pour les séries TV, le Cinéma, les jeux vidéos. Leur maîtrise des nouvelles technologies leur permet de profiter facilement de l’offre dématérialisée. Cette maîtrise combinée à de faibles revenus les poussent à favoriser une large consommation gratuite notamment illicite. » Effectivement, selon l'étude, ils affichent le plus fort taux de consommation illégale. Ils impliquent donc une conclusion opposée aux Boulimiques, puisqu'ils dépensent très peu tout en ayant une consommation forte (car illicite). La contradiction pourrait donc laisser à penser que le lien entre les deux données n'est pas forcément établi, que ce soit positivement ou négativement.

Concernant les autres groupes, on retrouve les Accros à la scène, qui, pour leur part, adorent les spectacles vivants. Leur taux de consommation illicite est « quasi nul ». Les Sélectifs, de leur côté, ont une moyenne de dépenses « un peu plus élevées que la moyenne en livres et en cinéma », mais cela ne les empêche pas de consommer parfois de manière illégale, à des degrés moindres que les Boulimiques et les Jeunes Digitaux toutefois. Enfin, reste les Matérialistes de la culture, « de véritables passionnés des biens culturels grand public ». Sans surprise, ils dépensent un peu plus que la moyenne, surtout en biens physiques. « Leur consommation gratuite n’est pas négligeable mais n’engendre pas de comportement illicite au-delà du niveau moyen » indique l'étude.

« Pas de lien de causalité entre la consommation illicite et les dépenses culturelles »

Pour l'Hadopi, le bilan est sans appel : au regard des raisons qui poussent à l'achat, le téléchargement illégal n'est pas une donnée à prendre en compte. « Le coefficient observé pour la nature licite/illicite de la consommation (0,14) ne permet pas de considérer que ce paramètre soit corrélé au montant de la dépense. A fortiori, il n'y a pas de lien de causalité entre la consommation illicite et les dépenses culturelles » conclut d'ailleurs la haute autorité. Cette dernière remarque de plus que les Jeunes Digitaux sont bien plus nombreux que les Boulimiques. Leurs profils opposés confortent toutefois ses conclusions.


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