Opérateurs mobile, fixe et TV : la concentration mondiale inéluctable

Et la concentration, Orange connait ça 27
En bref
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Crédits : Tom Grill/iStock/Thinkstock
Société EDITO
Nil Sanyas

Dans un futur à moyen ou long terme, le marché des télécoms ne comptera pas trois ou quatre grands opérateurs par pays, mais plutôt une poignée d'acteurs par continent, voire dans le monde entier tout simplement. Un futur crédible pour deux raisons principales : se renforcer afin de ne pas être croqué par un concurrent étranger et lutter contre les géants du Net comme Google et Facebook.

Comcast Time Warner Cable

Pour Comcast, sa fusion avec Time Warner Cable est bonne pour ses clients. Vraiment ?

Des centaines de milliards en jeu

Depuis près de deux ans, le marché des télécoms explose de tous les côtés. En France, le rachat de SFR par Altice (Numericable) a bien entendu fait la une de tous les journaux, et celui potentiel de Bouygues Telecom fera couler autant d'encre. Mais les mouvements sont tout aussi impressionnants si ce n'est pas plus au-delà des frontières. Outre-Manche, Vodafone a commencé en avril 2012 en croquant Cable & Wireless Worldwide (CCW) pour un petit milliard de livres, avant de frapper bien plus fort il y a trois mois en mettant la main sur Ono, le leader espagnol du marché FTTH, ceci pour la très modique somme de 7,2 milliards d'euros.

Un mois plus tôt, les géants américains Comcast et Time Warner Cable, qui dominent le marché du réseau fixe outre-Atlantique, ont annoncé leur mariage, pour la bagatelle de 45,2 milliards de dollars. Une somme gigantesque qui prouve l'importance du sujet, les deux sociétés disposant d'un marché très lucratif à la concurrence limitée, ce qui n'est pas sans créer quelques problèmes aux yeux du patron de Netflix. Mais les mouvements aux États-Unis ne se sont pas limités à cette fusion gigantesque et les sommes astronomiques ne sont pas terminées.

Dans le mobile, cela se resserre aussi petit à petit. Si AT&T, opérateur mobile et internet majeur, a tenté en vain de croquer T-Mobile pour une question de concurrence l'an passé, T-Mobile et MetroPCS se sont officiellement réunis cette même année. Et depuis quelques mois, des rumeurs envoient ce nouveau groupe dans les bras de Sprint, le troisième opérateur mobile du pays (derrière Verizon et AT&T). On parle d'une acquisition entre 30 et 32 milliards de dollars. Mais ce n'est pas tout. Il y a quelques semaines, AT&T a mis la main sur Direct TV, roi de la télévision par satellite aux États-Unis, ceci pour la petite somme de 48,5 milliards de dollars.

À l'instar de la France, les secteurs du mobile, du fixe et même de la distribution de télévision convergent donc outre-Atlantique. Comcast, encore lui, a d'ailleurs racheté 51 % de NBC Universal (groupe TV) en 2011, pour prendre les 49 % restants l'an passé. Et dans la même mouvance, des rumeurs poussent Dish Network, le concurrent de Direct TV, dans les bras de... Verizon. Le patron de l'opérateur mobile a toutefois démenti toute volonté de rachat, mais infirmer une telle nouvelle ne signifie pas pour autant qu'elle est fausse.

Et cette forme de consolidation ne s'arrête pas aux frontières de chaque pays, elle s'internationalise. Outre le cas Vodafone cité plus haut, il faut aussi rappeler que le câblo-opérateur américain Liberty Global a croqué le Britannique Virgin Media en février 2013, pour 23,3 petits milliards de dollars, ainsi que le Néerlandais Ziggo pour 10 milliards d'euros. Et aujourd'hui, tout pousse à ce que les opérateurs européens fusionnent entre eux, avec une forte convergence entre le mobile, le fixe et la distribution TV. Les premiers pas sont toujours internes, à l'image de SFR et Numericable, mais d'ici peu, les acquisitions se feront entre grands acteurs européens, c'est désormais une quasi certitude. On parle certes d'une telle éventualité depuis de nombreuses années, mais ce scénario a toujours été balayé d'un revers de la main, surtout dès lors que cela concernait les géants que sont Orange, Deutsche Telecom ou encore Telefonica. Mais ça, c'était avant.

Orange et Deutsche Telecom, un futur géant

Aujourd'hui, avec l'émergence des géants Chinois et Indiens, le renforcement des opérateurs américains, la montée en puissance des entreprises africaines (MTN) et Sud-Américaine (América Movil), les acteurs européens sentent qu'ils doivent grossir rapidement. C'est une question de survie, d'autant que leur valorisation boursière est sous évaluée contrairement aux entreprises américaines et asiatiques. Cela explique pourquoi Orange, pourtant leader en France, songe à croquer Bouygues Telecom. Cela explique surtout pourquoi un mariage avec Deutsche Telekom commence à être pris au sérieux.

EE Orange Deutsche Telekom

Outre-Manche, Orange et DT dominent le pays et sont déjà associés depuis plusieurs années

Pour le moment, une fusion entre les leaders français et allemand est impossible dès lors que l'opérateur d'outre-Rhin vaut plus de 55 milliards d'euros en bourse et génère un chiffre d'affaires d'environ 60 milliards d'euros. Orange, lui, vaut un peu plus de 32 milliards d'euros en bourse, pour un chiffre d'affaires d'environ 40 milliards d'euros. La différence est donc trop importante pour un mariage à 50/50. La possible vente de T-Mobile USA pourrait toutefois changer la donne. Deutsche Telekom aura alors une valeur bien plus proche d'Orange. Certes, les deux groupes ensemble cumulent une dette colossale de 70 milliards d'euros (dont 40 pour l'Allemand), mais elle pourrait franchement se réduire avec la vente de T-Mobile USA et surtout, leur puissance sera phénoménale. Le duo génèrera un chiffre d'affaires supérieur à 100 milliards de dollars, il comptera des centaines de millions de clients à travers le globe (Orange en a près de 240 millions à lui tout seul), notamment grâce à sa position de numéro un dans les trois plus importants marchés européens (France, Allemagne, et Royaume-Uni), sans compter sa présence très importante en Afrique, au Moyen-Orient, en Europe centrale et en Europe de l'est.

Il y a quelques mois, Stéphane Richard n'a pas caché qu'un tel mariage serait une possibilité si l'Allemand venait à perdre T-Mobile. Cela semble anodin, mais dans un passé encore récent, jamais une telle porte ne se serait entrouverte. Et bien entendu, si le duo franco-allemand, déjà allié outre-Manche, devait se marier, les autres grands opérateurs européens n'auront plus le choix de suivre la tendance. Un Telecom Italia, déjà affaiblit, sera une cible de choix, tout comme le Norvégien Telenor ou encore le Fino-Suédois Telia Sonera. Rappelons d'ailleurs qu'Orange a tenté il y a six ans de mettre la main sur ce dernier, en vain. Et outre les opérateurs télécoms, dans la logique de la concentration vers d'autres secteurs liés à la télévision, on peut se demander si le Français Eutelsat ou encore le Luxembourgeois SES (Astra), des spécialistes du satellite, ne seront pas croqués par un opérateur télécom. De telles acquisitions ne sont toutefois pas à l'ordre du jour.

Retrouver du poids face à Google, Facebook, Apple et Netflix

Mais si les opérateurs télécoms tendent vers une concentration inéluctable dans le but de survivre, un autre objectif se dessine petit à petit : lutter contre les géants du net. Dès lors que les Google, Facebook, Apple et bientôt Netflix sont des sociétés au rayonnement mondial, les opérateurs, souvent plus nationaux ou continentaux, ne se battent pas à armes égales. Outre l'explosion du trafic, en particulier des sites spécialistes de la vidéo en streaming, les FAI doivent investir des milliards dans la fibre optique tout en ne pouvant élever les prix du fait d'une concurrence forte, même si cette logique dépend des pays en réalité.

Or depuis plusieurs années maintenant, ces fournisseurs d'accès à internet se plaignent ouvertement de devoir réaliser tous ces investissements pour que les géants du Net exploitent leur réseau et raflent la majeure partie de la valeur. Une situation qui commence à écœurer les opérateurs. Il faut dire qu'il y a peu encore, ils avaient une valorisation bien supérieure aux start-ups, leurs chiffres d'affaires étaient incomparables et la plupart s'appuyaient sur des réseaux financés par le gouvernement. Aujourd'hui, ils sont privés et les géants du Net sont devenus plus gros qu'eux. Une inversion des rôles qui impliquent des rapports de force différents et donc des niveaux de négociation complètement transformés. Et ce n'est pas l'ambition de Google et de Facebook de proposer eux-mêmes un accès à internet qui améliorera ces relations houleuses.

L'actuel feuilleton entre Netflix et Comcast, le premier ayant signé un accord avec le second avec d'obtenir de bons débits peu importe le moment de la journée, pourrait en tout cas donner des idées aux opérateurs européens. Cela leur permettrait d'augmenter leurs revenus sans tirer les tarifs vers le haut. Mais pour cela, il faut tout d'abord passer par des concentrations. Et bien entendu, cela implique une explosion totale de la neutralité du Net...


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