ZeniMax tente le tout pour le tout et poursuit Oculus VR en justice

Le méchant n'est pas toujours celui que l'on imagine 57
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Justice
Kevin Hottot

Le feuilleton entre Oculus VR et ZeniMax concernant la paternité d'une partie du code utilisé dans l'Oculus Rift vient de prendre un tournant des plus sérieux. ZeniMax, la maison mère d'idSoftware, vient de déposer plainte contre Oculus VR et son fondateur Palmer Luckey, pour sept chefs d'accusation, notamment pour la violation de ses propriétés intellectuelles et concurrence déloyale.

John Carmack Oculus VR Rift

 

L'affaire ZeniMax contre Oculus VR est loin d'avoir fini de faire parler d'elle. En effet, l'éditeur américain vient de prendre le taureau par les cornes et a porté plainte contre la firme de Palmer Luckey pour violation de ses propriétés intellectuelles. L'ancien employeur de John Carmack affirme, preuves à l'appui, avoir fourni une quantité non négligeable d'améliorations sur le plan logiciel et matériel sur les prototypes de l'Oculus Rift, et entend bien à ce titre, récupérer « des dommages et intérêts qui compenseront pleinement et justement » les violations perpétrées par Oculus VR sur les travaux de ZeniMax. 

ZeniMax assure avoir débuté ses recherches dans le domaine dès 2011

Aux yeux de ZeniMax, maison mère d'idSoftware, et ancien employeur de John Carmack, parti en août 2013 de chez id pour rejoindre Oculus VR, le début du contentieux entre les deux entreprises remonte à 2012. John Carmack, alors directeur technique d'idSoftware menait des recherches avec d'autres employés sur le principe de réalité virtuelle depuis 2011. Recherches dans lesquelles son employeur aurait « investi des dizaines de millions de dollars », selon une copie de la plainte récupérée par nos confrères de Polygon.

 

Palmer Luckey serait entré en contact en avril 2012 avec John Carmack pour lui présenter l'un des premiers prototypes du Rift. Dans la plainte, ZeniMax décrit le produit comme un « casque de réalité virtuelle primitif » et un « prototype grossier dénué de support, de logiciel spécifique à la réalité virtuelle, de capteurs de mouvements intégrés et d'autres caractéristiques critiques pour en faire un produit viable ». Palmer Luckey est quant à lui décrit comme « un amateur de jeux vidéo en âge d'aller à l'université ».

 

L'équipe de John Carmack y aurait alors ajouté certains de ces composants essentiels et ainsi « littéralement transformé le Rift en y ajoutant des composants matériels et développé des logiciels nécessaires à son fonctionnement ». En plus de cela, il est également fait mention d'une adaptation de Doom 3 BFG Edition afin de permettre son fonctionnement  sur l'appareil de Luckey. 

ZeniMax a dévoilé ses travaux à Oculus VR sous couvert d'un NDA strict

Toutes ces modifications, Carmack, et donc ZeniMax, les auraient montrées aux équipes d'Oculus VR, sous le couvert d'un accord de non divulgation (ou NDA) et lors de l'E3 2012, Carmack a effectué quelques démonstrations en privé devant les médias et d'autres développeurs, à partir d'un prototype très largement modifié du Rift. Ce NDA dont quelques extraits accompagnent la plainte, stipule clairement que Luckey n'avait pas l'autorisation de faire usage des technologies et des secrets commerciaux de l'éditeur.

Un point qu'Oculus VR réfutait complètement en affirmant début mai que « ZeniMax a mal interprété la raison d'être du NDA signé par Palmer Luckey. ». 

NDA Zenimax Oculus

Après avoir publiquement remercié l'éditeur pour l'intérêt que la firme a su générer pour la réalité virtuelle avec ses démonstrations, Palmer Luckey a fondé Oculus LLC quelques jours après l'E3, une entreprise devant lui permettre de commercialiser le Rift.

Les mois suivants, Palmer Luckey est resté en contact régulier avec John Carmack ainsi que son employeur, afin d'obtenir de l'aide sur le développement de son produit. Luckey aurait alors même utilisé un kit de développement logiciel (ou SDK) crée par ZeniMax, que l'éditeur appelle dans le cadre de cette plainte le « Rift SDK ».

Les correspondances régulières de Carmack et Luckey

Par la suite, Carmack et Palmer Luckey ont continué à correspondre, le premier mettant même à disposition du second un serveur FTP sur lequel il diffusait régulièrement ses avancées, avec notamment divers firmwares pour le Rift. 

Carmack Oculus VR Zenimax FTP

 

« Tout au long du mois de juin 2012, Luckey a contacté ZeniMax de manière répétée afin d'obtenir l'accès à des informations dont ZeniMax était propriétaire, ses secrets commerciaux et son savoir-faire », poursuivent les avocats de l'entreprise dans leur plainte. En juillet, Luckey demandera notamment à Carmack comment flasher les capteurs maison qu'il lui a envoyés, ainsi que le code source qu'il a développé pour ces capteurs. Toujours sous le couvert du NDA signé quelques mois auparavant, l'éditeur a tout fourni à la start-up, via le FTP mis en place un mois plus tôt.

Quand Luckey fait la sourde oreille, mais reconnait en public les apports de ZeniMax

En juin 2012, à la veille du lancement de la campagne de financement du Rift sur Kickstarter, Palmer Luckey explique à John Carmack qu'il « serait fantastique de vous avoir à nos côtés dans le rôle qu'il vous conviendra de jouer (support, conseiller, investisseur, etc,) ». ZeniMax suggèrera alors la rédaction d'un accord formalisant tout cela. Une requête qu'ignorera Luckey.

Peu après, les relations ont commencé à se tendre entre les deux entreprises. Dans un premier temps, Palmer Luckey demandera à ses partenaires s'il pouvait utiliser des images de Doom 3 BFG Edition pour agrémenter une vidéo concernant le projet sur Kickstarter. Il ajoutera ensuite que « votre réputation (NDLR : celle de ZeniMax) a vraiment aidé à rendre notre projet crédible ». ZeniMax refusera et sommera l'homme de n'utiliser que des informations publiquement disponibles pour faire la promotion de son produit. Le 1er août, jour du lancement de la campagne sur Kickstarter, la page arborera une vidéo avec de multiples scènes où Doom 3 BFG Edition est affiché sur le casque. De plus, la page fait état de la livraison dudit jeu avec l'appareil (à partir du palier à 275 dollars). Une exposition qui n'était pas du tout du goût de l'éditeur.

Un autre point attirera l'attention de ZeniMax dans cette vidéo. Luckey y affirme que « l'un des plus gros problèmes avec la réalité virtuelle est la latence. La valeur ajoutée du Rift tient au fait qu'il a été conçu pour disposer d'une latence très faible ». Selon la firme, cela ferait directement allusion aux technologies qu'elle a fournies, sous couvert du NDA.

Le 5 août, lors de la QuakeCon, sur scène, Luckey reconnait publiquement les contributions essentielles de ZeniMax concernant le développement du Rift. L'homme affirmera sur scène être « incapable de développer le moindre logiciel », un point sur lequel l'éditeur insiste pour montrer que les technologies utilisées dans le Rift ne peuvent être issues de Luckey.

ZeniMax a insisté pour établir un accord concernant ses technologies, en vain

Quelques jours après le lancement de la campagne sur Kickstarter, et qu'Oculus ait récolté assez de fonds pour mener son projet à bien, la jeune pousse est entrée en contact avec l'éditeur pour discuter des termes d'un partenariat afin de « travailler de façon plus rapprochée » avec Bethesda Softworks, une des filiales de ZeniMax. Après discussion, l'éditeur a suggéré à Oculus qu'une participation dans la start-up serait une bonne compensation concernant le fait qu'elle utilise des technologies lui appartenant. Les équipes d'Oculus répondront qu'il en sera discuté avec la direction.

Trois semaines plus tard, ZeniMax réitèrera cette demande lors de la Gamescom, puis insistera régulièrement jusqu'au 10 septembre, date à laquelle Oculus enverra une première proposition à ZeniMax. 

En échange de 2 % des parts d'Oculus, ZeniMax devrait fournir une licence mondiale exclusive pour le code fourni par l'éditeur dans le cadre du NDA signé quelques mois plus tôt, à l'exception des codes source des jeux et des moteurs de jeux. ZeniMax s'engagerait également à créer une licence exclusive pour le Rift, tout en continuant de fournir des améliorations au SDK du Rift ainsi qu'à son matériel. De plus, ZeniMax fournirait également 10 000 copies gratuites de Doom 3 BFG Edition à distribuer aux personnes ayant participé à la campagne de financement. Enfin, il est offert à ZeniMax la possibilité d'acquérir 3 % supplémentaires, contre 1,2 million de dollars.

Oculus equity ZeniMax

Le 19 octobre, ZeniMax fera une contre-proposition suggérant une part plus importante du capital d'Oculus VR, plus représentative de la quantité de travail fournie par l'éditeur. Seules les clauses concernant le développement d'une nouvelle franchise et la mise à disposition des 10 000 copies de Doom 3 ont été mises de côté. Le 13 novembre, Oculus répondra que cette offre est « complètement hors de propos, si bien que nous nous demandons s'il y a le moindre espoir de conclure ».

Malgré l'absence d'accords, Oculus a continué de demander de l'aide chez ZeniMax

Du 22 au 27 novembre, les employés d'Oculus continuèrent de solliciter John Carmack afin de les aiguiller dans certains cas, demandant parfois ouvertement au développeur de détailler sa méthode. Des extraits des e-mails en question sont apportés au dossier par l'éditeur. Les questions sont d'ordre technique et concernent des points très précis comme un système de « correction de la gravité » ou encore une modélisation des mouvements de la nuque du joueur.

Le 11 décembre 2012, Oculus met une nouvelle proposition sur la table. ZeniMax peut obtenir une quantité plus importante de parts d'Oculus VR, mais cela uniquement contre une compensation financière de plusieurs millions de dollars, en plus des contributions précédemment demandées. De plus, Oculus a fourni une documentation réservée à ses investisseurs dans laquelle apparaissent clairement des éléments sous NDA, comme les dates de lancement de divers titres. Cerise sur le gâteau, l'entreprise laisse entendre avoir tout le soutien de ZeniMax, tout en omettant de signifier sa contribution au projet.

En janvier, Oculus fera le même type de proposition à ZeniMax, tout en continuant de demander de nouvelles informations à l'éditeur. Au vu de la teneur de la dernière offre de la jeune pousse, le géant ordonne à Carmack de cesser toute communication avec Oculus tant qu'aucun accord satisfaisant n'aura été trouvé entre les deux entreprises. Une déclaration qu'il est possible de corroborer avec celle d'Oculus début mai lorsque l'affaire a éclaté : « L'une des raisons principales pour lesquelles John Carmack a quitté ZeniMax en août 2013 tient au fait que l'éditeur l'empêchait de travailler sur la réalité virtuelle en plus d'avoir arrêté d'investir sur les jeux exploitant cette technologie. » Le point de vue semble toutefois très différent entre les deux parties.

En juin 2013, le contrat liant Carmack à idSoftware a pris fin, et le développeur a signifié à son employeur qu'il ne souhaitait pas le renouveler. Selon des termes convenus dans le contrat de Carmack, il poursuivra son activité chez idSoftware à mi-temps pendant trois mois avant de s'en aller.

John « Gaston Lagaffe » Carmack

En août dernier, Oculus VR a annoncé l'arrivée de John Carmack dans ses équipes au poste de directeur technique de l'entreprise, une nouvelle que l'éditeur n'a que très moyennement apprécié. D'autant plus que le 17 février 2014, cinq employés expérimentés de ZeniMax, tous ayant longuement travaillé avec John Carmack chez idSoftware ont déposé leur démission simultanément.

Aux dires de l'éditeur, tous ces employés ont eu un large accès aux secrets de l'entreprise et sont sujets à une clause de confidentialité à cet égard. Seul problème, au moins l'un des cinq employés a refusé de certifier à son ancien patron avoir rendu toutes les informations confidentielles en sa possession. Cela pourrait être anecdotique, sauf que ces cinq employés sont tous partis rejoindre les rangs d'Oculus VR.

Trois jours plus tard, Carmack se voit rappeler par ZeniMax qui lui est interdit de par les clauses de son ancien contrat de recruter d'anciens employés de la firme. Il lui est également redit à cette occasion que l'ensemble des inventions qu'il a conçues alors qu'il était sous contrat avec l'éditeur ne lui appartient pas. Le même genre de courrier a également été envoyé simultanément au directoire d'Oculus VR et malgré cela, la jeune pousse aurait continué de piocher dans les effectifs de son ancien partenaire.

John Carmack tweet Zenimax

Voilà qui n'est pas très malin John

 

Enfin, cerise sur le gâteau et argument final de ZeniMax, John Carmack en personne aurait tout simplement avoué sur Twitter avoir réutilisé du code déjà développé chez idSoftware pour l'implémenter dans le Rift, ce qui admettons-le est tout sauf une bonne idée. Surtout quand cela intervient un mois seulement après un rachat aussi médiatique que celui d'Oculus VR par Facebook.

 

Deux semaines plus tard, la start-up déclarera publiquement : « Il n'y a aucune ligne du code de ZeniMax ni aucune de ses technologies dans aucun des produits d'Oculus ». Pourtant, ces 20 dernières années, John Carmack n'a travaillé qu'au sein d'idSoftware, pour le compte de ZeniMax, il est donc difficile de voir dans quelles autres circonstances Carmack aurait pu reprendre du code écrit dans « un ancien travail ».

ZeniMax retient sept chefs d'accusation contre Oculus VR

L'affaire sera portée devant la cour fédérale du district Nord du Texas. Selon les documents présentés au tribunal, diffusés par nos confrères de Polygon, et visibles ci-dessous, l'éditeur souhaiterait que sept chefs d'accusation soient retenus contre Oculus VR : appropriation illicite de secrets commerciaux, violation de copyright, rupture de contrat, concurrence déloyale, enrichissement sans cause, violation de marque déposée, et tromperie sur l'origine d'un produit.

Au vu des éléments apportés par ZeniMax, il y a fort à parier que l'éditeur sera tenté d'aller jusqu'au bout de la procédure. Pour l'heure, Oculus VR n'a pas fait le moindre commentaire concernant cette affaire. De notre côté, au vu des pratiques de recrutement décrites par ZeniMax, nous nous demandons si d'autres éditeurs, dont Valve, ne pourraient pas eux aussi être tentés de suivre le mouvement et de demander des comptes à Oculus VR.

 

ZeniMax Media and id Software v. Oculus VR and Palmer Luckey by Polygondotcom


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