Stéphane Richard (Orange) parle Bouygues, sécurité et neutralité du net

Tout tout vous saurez tout 91
En bref
image dediée
FAI
Sébastien Gavois

À l'aube de son deuxième mandat, Stéphane Richard était l'invité de l'émission Soft Power sur France Culture. Durant près d'une heure, le PDG d'Orange a répondu à des questions diverses et variées concernant son éventuel mariage avec Bouygues Telecom, le bilan de l'arrivée du quatrième opérateur, ses liaisons avec la DGSE, ses récentes failles de sécurité et fuites de données personnelles, l'arrivée de Netflix ainsi que le principe de neutralité du net. De quoi dégager une tendance concernant le chemin qu'empruntera Orange.

stephane richard 4g

Stéphane Richard, PDG d'Orange devrait, sauf surprise de dernière minute, être renouvelé à la tête d'Orange pour quatre ans. En effet, le conseil d'administration avait déjà annoncé qu'il reconduisait son mandat, mais cela doit encore être voté à l'assemblée générale qui se tiendra le 27 mai prochain. C'est dans ce contexte qu'il était dimanche soir l'invité de l'émission Soft Power sur France Culture avec Enguerand Renault (Figaro) et Pierre Haski (Rue89) pour l'interviewer. C'est donc tout naturellement qu'une des premières questions portait sur les grandes lignes de son prochain mandat. 

En effet, l'actuel a été fortement marqué par l'arrivée de Free Mobile, mais aussi par d'importants problèmes sociaux, avec notamment des suicides. Stéphane Richard annonce que la suite sera « plus axée sur la stratégie, sur les mouvements, je crois qu'on est un peu dans une guerre de tranchées ». Comme nous avons déjà pu le voir avec la vente de SFR et de Virgin Mobile à Numericable, mais aussi avec la situation difficile de Bouygues Telecom, il va clairement y avoir de nombreux mouvements et des réorganisations dans le paysage des télécoms. 

C'est donc aussi l'occasion pour le PDG de revenir sur l'arrivée de Free Mobile. Il précise une nouvelle fois qu'il n'était d'ailleurs pas favorable à l'entrée d'un quatrième opérateur, « les autres non plus » ajoute-t-il.

Le bilan de l'arrivé de Free Mobile : baisse des prix, mais pas seulement

Le dirigeant évoque ensuite des conséquences de son arrivée : « On ne peut pas tout avoir et son contraire. Moi ce que je n'aime pas c'est le côté systématique qui a consisté à présenter l'arrivée de ce quatrième opérateur comme l'alpha et l'oméga, le truc qui allait bouleverser de façon magique et améliorer les choses. Que ça ait procuré un bénéfice aux consommateurs, c'est une évidence à court terme. Les prix moyens ont baissé de 30 % »,  un point relativement rare alors que les prix des transports et de l'énergie augmentent régulièrement par exemple. Par contre, il ajoutera un peu plus tard que « vous ne pouvez pas baisser vos prix de 30 % sans une économie de coûts fixes. Sans réduire vos coûts, c'est pas possible »

Il ajoute ensuite que « moi je pense que le jour où on fera le vrai bilan de cette affaire en termes d'emploi de toute la filière, pas seulement des opérateurs, des sous-traitants, des centres d'appels, des fabricants d'équipements comme Alcatel, etc. Le jour où on fera le bilan sur le commerce extérieur, notamment en regardant ce qu'on fait venir de Chine en matière de smartphones ou d'équipements électroniques, le jour où on fera le bilan des recettes pour l'état avec les plus et les moins, je ne suis pas sûr que ce bilan-là, pour l'ensemble de la collectivité, soit si positif que cela ».

Tout ceci n'est pas sans rappeler l'enquête de l'UFC-Que Choisir, mais avec une conclusion qui n'est pas du même acabit. Pour rappel, la FFTélécoms (Bouygues Telecom, Orange et SFR en sont membres, mais pas Free Mobile) avait déjà réagi en indiquant que « contrairement à l’image biaisée donnée par l’étude de l’UFC Que Choisir, la situation du secteur des télécoms s’est fortement dégradée depuis trois ans, au point d’en menacer la soutenabilité même ».

Rapprochement entre opérateurs : « Celui qui a un problème, c'est Bouygues »

La suite de l'interview se penche ensuite sur le « mariage » dont il est question entre Bouygues Telecom et Orange. Stéphane Richard tient tout d'abord à préciser que « dans cette affaire, celui qui a un problème c'est Bouygues, ce n’est pas Orange ». En outre, il ajoute qu'« on peut très bien continuer comme ça, on n'a pas besoin, nous, de grossir, d'absorber, etc.  Ce n'est pas un besoin pour nous [...] celui qui n'a apparemment plus d'espace économique, c'est Bouygues. S'il est dans l'intérêt d'Orange et de Bouygues de trouver une forme de rapprochement, qui n'est pas forcément un rapprochement capitalistique, il y a d'autres façons de se rapprocher, on verra ».

En tout état de cause, Stéphane Richard indique que « notre intérêt à Orange est qu'on retrouve une forme de stabilité sur cette industrie, car elle est inévitable pour le pays. [...] La vraie question c'est qu'on a besoin de faire 25 milliards d'euros d'investissement dans les réseaux si on veut que la France ne manque pas le rendez-vous de l'internet très haut débit », ce que les opérateurs ne sont actuellement pas en état de faire.

Quid de l'Europe ?

Interrogé sur la faisabilité d'un rapprochement capitalistique entre Bouygues Telecom et Orange, l'homme d'affaires précise que « ce n'est pas une opération évidente ». Stéphane Richard évoque par contre un changement de discours depuis quelque temps du côté de Bruxelles et ce qui n'était pas possible il y a dix ans pourrait l'être maintenant, sous certaines conditions bien évidemment. 

Stéphane Richard reprend l'exemple des États-Unis et de la Chine qui ne comportent que trois ou quatre opérateurs alors qu'on en dénombre plus de 120 sur le vieux continent. Pour le PDG d'Orange, « il faut que l'Europe s'organise comme un véritable espace unifié en matière de communications électroniques, et donc que les 450 millions d'habitants en Europe soient considérés comme un vrai marché unique, où on efface les frontières, où on a un régulateur et une autorité de la concurrence ».

Orange et la DGSE : « Non, il n'y a pas de collecte de données massive par l'État »

Changement de sujet pour revenir à l'étroite liaison que l'on prête à Orange avec la DGSE suite à la révélation des documents d'Edward Snowden. De son côté, Stéphane Richard parle « d'hypothèses farfelues » et précise que « non, il n'y a pas de collecte de données massive par l'État ». Néanmoins, il y a des règles et des interceptions légales et, toujours selon le PDG d'Orange, c'est aux services secrets des États qu'il faut poser la question.

En ce qui concerne la sécurité des données, l'actualité d'Orange a été relativement chargée ces derniers mois avec deux importantes fuites de données. Stéphane Richard indique que « chez orange, on a plusieurs dizaines d'attaques par jour », sûrement comme dans d'autres sociétés d'ailleurs, et il ajoute ensuite que « personne ne peut dire aujourd'hui qu'il y a zéro risque », un point sur lesquels on ne peut que le rejoindre.

Failles de sécurité et fuite de données personnelles

On peut néanmoins sentir un changement de discours assez intéressant de la part du PDG. En effet, lors du dernier « Show Hello », il signait en direct une charte dans laquelle il était clairement stipulé que « nous vous garantissons la sécurité de vos données », alors qu'il annonce désormais que « je ne peux pas garantir, car ce serait malhonnête de ma part, qu'il y a zéro risque et qu'il n'y ait aucune faille de sécurité dans nos systèmes ».

Il n'en reste pas moins qu'Orange n'hésite pas à communiquer ouvertement sur ses failles et autres fuites de données, un point plutôt appréciable. Mais rappelons tout de même qu'il s'agit d'une obligation de la CNIL en cas de violation de données personnelles.

Autre point intéressant abordé par France Culture : l'arrivée de Netflix en France et la neutralité du net. Dans le premier cas, ce n'est plus qu'une question de semaines/mois, mais Stéphane Richard rappelle qu'Orange dispose de sa propre arme anti Netflix : OCS. Le bouquet de chaines est en train de s'ouvrir à tous les opérateurs, même si cela prend encore du temps notamment en ce qui concerne les applications mobiles. On aurait préféré que cela soit plus rapidement mis en place, sans forcément attendre que Netflix débarque.

Bientôt un internet à deux vitesses ? « Pourquoi pas » rétorque Stéphane Richard

Concernant la neutralité du net, Stéphane Richard tient un discours mi-figue, mi-raisin qui ne devrait pas plaire à tout le monde : « la neutralité du net, c'est pour moi typiquement l'exemple du faux débat, ou du débat mal présenté parce que bourré d'arrière-pensées des uns et des autres. Quand on dit neutralité du net, on voit tout de suite les libértariens, ceux qui défendent absolument la liberté d'internet, qui s'agitent en disant ouh là là on est menacé, il faut absolument faire respecter ce principe de neutralité du net ».

Il ajoute que « tout le monde est pour la neutralité du net en cela qu'elle représente le secret des correspondances [...]. Maintenant la vérité c'est qu'on est face à un jeu économique avec des intérêts considérables, qu'on a d'un côté quelques grands acteurs américains qui poussent des trafics sans cesse croissants sur les réseaux, sans trop se préoccuper de comment ces trafics sont acheminés [...] La neutralité du net, pour eux, c'est juste de pouvoir accéder aux plus grandes autoroutes de la planète, financées par les autres et sans payer ».

Pour rappel, la FCC a récemment soumis deux pistes pour s'occuper de ce problème : une régulation stricte en considérant qu'il s'agit d'un bien public, ou bien la création de deux internets : l'un où la neutralité perdure et l'autre « premium » où les grands acteurs du marché devront payer pour accélérer leurs contenus. Réponse de Stéphane Richard : « pourquoi pas, en tout cas ce sont des réflexions intéressantes » 

Pour écouter l'intégralité de l'interview de Stéphane Richard par Enguerand Renault (Figaro) et Pierre Haski (Rue89) sur France Culture, c'est par ici : 


chargement
Chargement des commentaires...