Entretien avec la « directrice du numérique » à l'Éducation nationale

Avec Catherine Becchetti-Bizot 6
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Loi
Xavier Berne

Catherine Becchetti-Bizot, nommée « directrice du numérique pour l'éducation » au sein du ministère de l'Éducation nationale le mois dernier, a accepté de répondre aux questions de Next INpact. L’occasion pour nous de revenir sur la toute nouvelle « Direction du numérique » créée il y a quelques mois, ainsi que sur l’éveil au code dès le primaire, ou bien encore sur la place des logiciels libres dans les établissements scolaires. 

Catherine Becchetti-Bizot

Où en est la mise en place de la « Direction du numérique pour l’éducation » ?

La création de la  Direction du numérique pour l'éducation a été actée par décret et par arrêté en date du 17 février 2014. J’ai été chargée de la préfiguration de cette direction pendant huit mois et je viens d’être nommée à sa tête, le 23 avril dernier.

La Direction du numérique pour l’éducation est donc en train de se mettre en place, avec des équipes mixtes qui viennent à la fois de la DGESCO (Direction générale de l’enseignement scolaire) et du Secrétariat général, en ce qui concerne les systèmes d’information et la relation avec les autres directions de l’administration centrale.

La DNE incarne l’ambition du gouvernement de « faire entrer l’École dans l’ère du numérique », qui constitue un enjeu majeur de transformation pour le système éducatif. Elle est chargée de mettre en synergie tous les acteurs et partenaires du numérique éducatif et des systèmes d’information, au niveau national comme au niveau déconcentré, au service de la Refondation de l’École, et de mettre en place le « service public du numérique éducatif », inscrit dans la loi de refondation de l’école du 8 juillet 2013. C’est elle également qui doit définir la stratégie du  ministère dans ce domaine et en assurer la mise en œuvre et le suivi.

La DNE est à présent organisée autour de deux services : 

  • Le service du développement du numérique éducatif, qui pilote la conception et la mise en place du service public du numérique éducatif, en assure le déploiement, le suivi et la valorisation (DNE A),
  • Le service des technologies et des systèmes d’information, qui contribue à l'élaboration des grandes orientations en matière de systèmes d’information et qui conduit la mise en œuvre opérationnelle du schéma stratégique des SI et télécommunications (DNE B).

La direction dispose également de structures transversales qui permettront de construire une vision d’ensemble des actions à mener par ces deux services, notamment le Numérilab’, structure d’incubation de grands projets numériques pour l’École, chargée d’encourager et de valoriser l’innovation à tous les niveaux du système éducatif.

Plus concrètement, quelles sont les missions et tâches relevant désormais de la DNE ?

La DNE assure la mise en place et le déploiement du « service public du numérique éducatif » et exerce une compétence générale en matière de pilotage et de mise en œuvre des systèmes d’information (article 11 du décret). Les missions « cœur de métier » de la DNE sont de : 

  • Stimuler la production de ressources, contenus et services numériques répondant aux besoins de la communauté éducative, et déployer les usages du numérique sur tous les territoires.
  • Faire du numérique un levier de modernisation, d’innovation et de démocratisation du système éducatif, qu’il s’agisse des pratiques pédagogiques, de l’administration du système ou de la gestion des données de l’éducation.
  • Encourager, valoriser l’innovation et mutualiser les initiatives à tous les niveaux du système éducatif (pédagogique et administratif) par la mise en place d’un mode d’animation en réseaux avec les académies.
  • Renforcer la formation « au » numérique et « par » le numérique des enseignants, des cadres et des agents de l’éducation.
  • Être force de proposition en matière d’éducation aux médias, à l’information et au numérique pour préparer les élèves à vivre et à travailler en citoyens autonomes et responsables dans la société de demain.
  • Mettre en place une « gouvernance partagée » avec les collectivités territoriales, qui sont des partenaires incontournables de l’Éducation nationale pour la stratégie de déploiement du numérique dans les établissements scolaires. Il s’agit ici d’accompagner la construction de projets partenariaux avec les académies, prévoyant toutes les dimensions nécessaires à la réussite des actions engagées : infrastructures, équipements, formation, expérimentation, évaluation, ressources et services.
  • Conduire la politique partenariale avec les acteurs publics et privés de la filière industrielle du numérique éducatif, en relation avec les ministères du Redressement productif et du Numérique.
  • Renforcer la tutelle pédagogique des opérateurs de l’enseignement scolaire (CNED, Canopé, Onisep), dont la DNE doit coordonner le volet numérique et faciliter la transition.
  • Préparer les orientations stratégiques et les éléments de programmation en matière de numérique éducatif et de systèmes d’information.

Pourriez-vous nous donner des exemples concrets d’actions menées depuis la création de la DNE ?

Depuis l’annonce par le ministre de l’Éducation Vincent Peillon de la création de la DNE en 2013, la mission de préfiguration de cette nouvelle direction a piloté et suivi les projets de la stratégie numérique ministérielle tout en commençant à mettre en œuvre une nouvelle gouvernance dans les académies.

Parmi les grands chantiers ouverts, on peut citer le portail Eduthèque, qui vise à mettre à la disposition des enseignants les ressources des grands établissements publics à caractère culturel et scientifique, ou encore le dispositif M@gistère, qui permet de déployer des formations en ligne pour l’ensemble des 350 000 professeurs des écoles. Les « Collèges connectés », qui sont des lieux d’incubation, accélérateurs de changement, ont également vocation à se déployer largement sur tous les territoires au cours des prochaines années afin de favoriser le développement rapide des usages du numérique dans le quotidien de la classe et de l’établissement.

La création dans chaque académie d’un délégué au numérique (DAN), conseiller auprès des recteurs, permet d'autre part d’organiser la mise en synergie de tous les acteurs académiques mais aussi le dialogue avec les collectivités qui jouent un rôle essentiel en matière de numérique éducatif.

Qu’est-ce qu’est censée apporter cette institution qui n’existait pas auparavant ?

La création de la DNE marque d'abord une prise de conscience collective au niveau du ministère de l’Éducation nationale des enjeux considérables que représente le déploiement des technologies numériques pour la pédagogie et les apprentissages comme pour son administration. C'est aussi un signal donné à tous les acteurs du système éducatif, et notamment les responsables académiques – comme les corps d'inspection ou les personnels de direction, mais également en direction des collectivités locales qui trouveront désormais en académie comme au niveau national un interlocuteur privilégié pour dialoguer et organiser des modalités des partenariats efficaces.

En quoi est-ce une avancée ?

Il était urgent de mettre en place une stratégie globale qui ne se limite pas aux équipements et aux outils numériques, et de la faire porter par une organisation qui assure la coordination et l’animation des réseaux acteurs, la cohérence et la valorisation de leurs interventions.

Face à la multiplication des initiatives en matière de numérique éducatif, venant des collectivités comme des acteurs industriels, français ou internationaux, il est en effet capital que l’Éducation nationale puisse donner des orientations et faire des préconisations, définir des cadres juridiques et techniques des projets et défendre les valeurs de l’École républicaine. L’éducation et la formation sont devenues des domaines de concurrence que se disputent les grands industriels internationaux du marché de l’édition, de la diffusion de la culture et des savoirs. La DNE doit aussi contribuer au développement d’une filière industrielle française du numérique éducatif.

À ce propos, quelle place la DNE compte-t-elle accorder aux logiciels libres ?

La loi de refondation de l’école de la République invite le service public à utiliser les logiciels libres et les formats ouverts, tout comme la circulaire du Premier ministre du 19 septembre 2012 sur l’orientation des usages dans les administrations, dans toute la mesure du possible et en fonction du choix des équipes pédagogiques et de la prise en compte de leurs besoins. La DNE encourage tous les acteurs du système éducatif à proposer la plus grande ouverture et la plus grande interopérabilité possible.

La DNE entend en outre poursuivre l’effort entrepris à travers le dispositif SIALLE (Service d’information et d’analyse des logiciels libres éducatifs) en soulignant le caractère dédié à l’enseignement des logiciels évalués. Elle est sensible à la nécessité de promouvoir l’information sur les licences d’exploitation qui encadrent tout logiciel, ces derniers restant d’ailleurs toujours soumis au Code de la propriété intellectuelle. Comme pour toutes les ressources éducatives, il convient en effet de rendre lisible l’autorisation d’exploitation attachée à chaque logiciel utilisé : droit de représentation et de reproduction, soit sous une forme conforme à l’original, soit avec des modifications du code source, à titre gratuit ou payant selon la licence accordée. Licence GNU, licence CeCILL, ou Creative Commons, il faut aussi apprécier et mesurer l’impact ou la transcription de principes internationaux en droit européen ou français.

Que pensez-vous des appels récents à ce que les enfants soient sensibilisés au code dès l’école primaire, puis au collège via des cours d'informatique obligatoires  ?

Apprendre le numérique à travers de nombreuses activités dans divers enseignements permet aux élèves à la fois d’enrichir leur réflexion et d’acquérir des compétences tant dans l’usage de logiciels spécialisés que d’outils de production, de publication et de partage. Cela procède d’une bonne compréhension des outils, des services, d’une nouvelle forme d’expression et d’écriture que l’on peut valider à travers le B2i [« Brevet informatique et internet », ndlr], qui va être rénové, et cela ne saurait être réduit à de la bureautique. Il s’agit d’une véritable éducation aux médias, à l’information et au numérique, inscrite dans la loi de refondation et indispensable à la formation de tous les élèves.

Pour autant, nous n’ignorons pas les débats sur l’enseignement de l’informatique à l’École, en particulier l’idée d’enseigner la programmation dès le primaire, même si, comparé à d’autres pays, le choix a été de faire porter l’effort sur le lycée et de l’étendre à toutes les séries générales et technologiques. Nous sommes favorables aux initiatives et aux expérimentations, en particulier lorsqu’elles sont en lien avec des projets d’établissements ou dans le cadre d’activités périscolaires, mais il appartient aujourd’hui au Conseil supérieur des programmes – qui est saisi sur la question – de formuler des propositions sur un enseignement de la science informatique et sur les niveaux d’enseignement concernés.

Merci Catherine Becchetti-Bizot. 


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