Des chercheurs assimilent le piratage de fichiers au marché de la drogue

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La répression exercée à l’encontre du partage de fichiers sur Internet, et notamment au travers de l’action de la Hadopi, a-t-elle favorisé la montée en puissance d’une sorte de réseau souterrain du « piratage de proximité », où les contenus s’échangeraient désormais davantage hors-ligne, via des clés USB par exemple ? C’est en tout cas l’hypothèse défendue au travers d’une étude menée par Sylvain Dejean et Raphaël Suire, chercheurs français rattachés au M@rsouin. Explications. 

usb

En juillet 2012, Eric Darmon, Thierry Pénard, Sylvain Dejean et Raphaël Suire affirmaient à l’appui d’une étude que le « piratage de proximité » était particulièrement vigoureux en France. Les chercheurs du Marsouin avançaient en effet que 51% des internautes s’étaient déjà procurés de la musique, des films ou des séries à partir de fichiers transmis par des proches via une clé USB ou un disque dur externe. Ce qui frappait surtout, c’est que cette pratique était présentée comme bien plus répandue que les échanges en peer-to-peer (reconnue par 15 % des internautes), le téléchargement direct ou même le streaming.

Quelques semaines plus tard, une étude commandée aux États-Unis par la RIAA, le lobby de l’industrie musicale, arrivait d’ailleurs elle aussi à la conclusion que ce partage de « main à main » était finalement plus important que le piratage de fichiers sur Internet.

marsouin musique

Le piratage, une filière souterraine avec des règles similaires au marché de la drogue

À l’appui de l’ensemble des chiffres et éléments obtenus au travers de leur première étude, Sylvain Dejean et Raphaël Suire viennent de publier les conclusions de nouveaux travaux (voir le détail ici), au travers desquels ils ont cherché à appréhender dans quelle mesure l’action de la Hadopi et des différentes actions de lutte contre le piratage avaient conduit au renforcement d’un marché parallèle et souterrain de « piratage de proximité ». À leurs yeux, ce marché et son organisation s’apparentent d’ailleurs directement aux réseaux criminels, et notamment à celui de la drogue.

Les deux auteurs font ainsi un parallèle entre l’organisation des marchés noirs et celui du piratage, qui repose selon eux sur quatre types d’agents : producteurs, importateurs, revendeurs et consommateurs. Comme pour le trafic de drogue par exemple, plus l’on grimpe dans la chaîne, plus les risques de sanctions augmentent. Celui qui télécharge un film via The Pirate Bay sait par exemple qu’il risque bien moins que celui-ci qui va filmer l’œuvre en question au cinéma, pour ensuite la mettre à disposition sur le Net.

Et de la même manière que pour les stupéfiants, les acteurs en présence peuvent retirer de leurs activités illicites des avantages autres que financiers (reconnaissance auprès d’une communauté, etc.). Les auteurs expliquent ainsi qu’en matière de piratage, des échanges sont motivés par « des récompenses symboliques, une quête de légitimité ou parce que certains utilisateurs veulent montrer leurs compétences à leurs proches et à leurs amis », de la même manière que d’autres protagonistes de certains marchés noirs.

Les« consommateurs » craignent la Hadopi, pas les « revendeurs »

Les chercheurs esquissent enfin des types de comportements différents en fonction de leur perception de la menace que représente à leurs yeux la Hadopi. Ceux qui la craignent vont ainsi être tentés d’arrêter d’échanger des fichiers en peer-to-peer, pour éventuellement se rabattre sur d’autres pratiques telles que le streaming par exemple. Sylvain Dejean et Raphaël Suire considèrent qu’il s’agit ici de simples  « consommateurs ».

À leurs côtés, se trouvent des internautes sachant éviter la riposte graduée et n’ayant pas peur de ses avertissements. Ces agents vont donc avoir tendance à continuer de télécharger des œuvres protégées, pour ensuite les partager avec des amis ou des proches, hors-ligne. Ce sont ces agents qui occuperaient ainsi la fonction de « revendeurs ». Dejean et Suire font d’ailleurs un parallèle très explicite avec les dealers de drogue : « Un dealer agit exactement de la même manière » expliquent-ils à cet égard, en s’appuyant sur ces cas de « pirates » qui partagent plus qu'ils ne téléchargent eux même. « Il manipule de grandes quantités, pour sa consommation personnelle ou pour y revendre. Il peut offrir une variété de produits différents à des consommateurs et la gérer en fonction de ses propres besoins. »

Un marché noir presque impossible à contrôler

Dans leur conclusion, les auteurs retiennent que le piratage demeure extrêmement difficile à arrêter, de surcroît au regard de l’importance de ce marché parallèle de « proximité ». « Étant donné que le piratage prend des formes très différentes et qu’il se produit même hors-ligne, il est presque impossible de le contrôler. Si elle s’avérait nécessaire, une politique publique optimale en la matière devrait ainsi passer par une autre méthode, et plus particulièrement par le développement d’une offre légale et de nouveaux modèles d’affaires tenant compte de la réalité des comportements numériques » terminent Dejean et Suire.


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