[Interview] L’ANPAA plaide pour le blocage des vidéos de Neknomination

Avec le Dr Alain Rigaud 49

La semaine dernière, l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA) a annoncé avoir déposé plainte contre X afin d’empêcher la diffusion des vidéos de « Neknomination » sur Internet. Le Dr Alain Rigaud, président de l’organisation, a accepté de répondre à nos questions. 

neknomination

Après que les pouvoirs publics soient montés au créneau sur ce dossier, l’ANPAA a remis le sujet sur le tapis la semaine dernière, en déposant plainte auprès du procureur de la République de Paris (voir notre article). Estimant qu’il pourrait y avoir mise en danger de la vie d’autrui, voire « provocation directe d’un mineur à la consommation habituelle et excessive de boissons alcooliques » - deux délits encadrés par le Code pénal - l’association a donc initié une procédure dont on ne connaît toujours pas les suites qui y seront données par le Parquet.

En attendant, le docteur Alain Rigaud, psychiatre et président de l’ANPAA, a bien voulu nous expliquer la démarche de son association et les raisons pour lesquelles il s’inquiétait de ce phénomène - dont le principe consiste pour rappel à se filmer en train de boire un verre d’alcool, si possible d’un seul trait, pour mettre ensuite au défi trois de ses ami(e)s d’en faire de même. Les vidéos ont vocation à être partagées sur les réseaux sociaux, et notamment sur Facebook, où chacun peut jauger des capacités et de l’inventivité des participants, ce qui pousse naturellement à la surenchère.

Votre association vient de déposer plainte afin que la justice fasse « cesser » la diffusion des vidéos de Neknomination. À quel vecteur pensiez-vous plus particulièrement ?

Aux réseaux sociaux ! La diffusion de ces vidéos est extrêmement incitative, puisque le but du jeu est de relever un défi en faisant la même chose - voire même en étant plus créatif - ce qui pousse à des alcoolisations massives et en plus peut concerner des mineurs... C'est donc parfaitement dangereux, et d'ailleurs il y a déjà eu plusieurs morts à l'étranger !

Ce genre de choses, induit par la propagation des réseaux sociaux, est une épidémie. Et une épidémie, il vaut mieux essayer de l'enrayer, ce qui est notre objectif. Enrayer le phénomène même de publication est particulièrement important : moins il y aura de notoriété, moins il y aura de publicité, moins il y aura d'incitation. On a vu déjà des réseaux sociaux prendre des dispositions limitatives, ce qui veut dire qu'il y a quand même des marges d'appréciation.

Plus concrètement, que souhaiteriez-vous ? Que les réseaux sociaux bloquent d'eux-mêmes les vidéos de Neknomination ?

Oui, ce serait une bonne chose. On sait qu'ils sont des hébergeurs, qu'ils peuvent soutenir qu'ils ne sont pas responsables des contenus qu'ils véhiculent. Mais si les réseaux sociaux sont capables de donner le meilleur, par exemple en favorisant les « ban neknomination » [page Facebook incitant à ne pas participer au fameux défi, ndlr], peut-être que bloquer la propagation de choses qui sont complètement dangereuses, c'est vraiment une question qui se pose...

Même si Facebook mettait en place un tel blocage, ce dernier ne risquerait-il pas d'être inefficace ?

Il n'y a pas de remède à tout... Il s'agit d'enrayer le phénomène, de le réduire dans sa diffusion, parce que les réseaux sociaux c'est quand même une propagation virale, large. Si ces réseaux ne sont plus accessibles et qu'il faille passer par d'autres canaux (on peut imaginer un envoi des vidéos par pièce jointe, via un email), cela réduirait malgré tout la propagation.

Maintenant, la question devient de savoir si Internet c'est le « Far West », où il n’y a aucune règle et où tout est possible, ou bien si c'est un lieu où la cohabitation des citoyens s'ordonne selon certaines règles. Il y a déjà des pays occidentaux, je pense notamment à l'Australie, qui réfléchissent à ces questions-là. On sait que ça peut donner des dictatures, qui elles ne font pas dans le détail et bloquent ce qu'elles veulent. Mais sans sombrer dans cet écueil, il y a des règles du « vivre ensemble » qui doivent se poser. Et la question des réseaux, comme celle de l'internet, est la suivante : est-ce que c'est le Far West ou bien est-ce qu'il y a des règles de vivre ensemble ?

Les responsabilités dans la diffusion de ces vidéos sont-elles uniquement du côté des réseaux sociaux ?

D'abord, le point de départ, ce sont ces jeunes qui s'alcoolisent, se filment et lancent le défi. Parmi ces jeunes, il a des majeurs et des mineurs. Si ce sont des majeurs, leur responsabilité dans ce à quoi ils incitent est grave. Ils doivent être conscients que non seulement ils se mettent en danger eux-mêmes, mais aussi qu'ils développent une mise en danger d'autrui, voire une incitation aux mineurs. Si ce sont des mineurs, ça pose la question de la responsabilité et de la protection parentale.

Ensuite, il y a la question des réseaux sociaux, qui sont de facto - même comme tuyau - responsables de ce qu'ils diffusent. Ce n'est pas une responsabilité juridique, puisqu'ils sont considérés comme des hébergeurs... Mais enfin tout de même : ils véhiculent des contenus, donc ça pose des questions de complicité ! Il y a des contenus qu'ils peuvent bloquer, on le sait... L'incitation à l'alcoolisation des mineurs, de mise en danger d'autrui, c'est quand même grave !

Connaissez-vous les suites accordées à votre plainte par le Parquet ?

Je ne le sais pas encore, parce que le procureur est en droit de ne pas juger recevable notre constitution comme partie civile. Mais si le Parquet trouve notre argumentation fondée, il est en droit de se saisir et de décider d'agir lui-même. Quand bien même notre plainte ne serait pas reçue, c'était aussi une manière d'interpeller les autorités publiques dans leur mission de protéger les plus vulnérables. Et les mineurs, les ados, sont un public vulnérable - surtout quand ils sont assez naïfs à l'égard d'un produit nouveau, qu'ils ont encore peu rencontré, dont ils ne connaissent pas la puissance toxique.

Merci Alain Rigaud.


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