Rachat de SFR : la curieuse préférence de Montebourg pour Bouygues

Ma préférence à moi 155
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Société EDITO
Nil Sanyas

Si Vivendi est en négociation exclusive avec Altice pour encore deux semaines, cela n'a pas empêché Bouygues de dévoiler officiellement une nouvelle offre afin de chambouler un plan qui semblait bien trop parfait. Cette troisième proposition présentée par le professionnel du bâtiment a surtout confirmé que le gouvernement, et en particulier Arnaud Montebourg, souhaitait ardemment voir Bouygues remporter la mise. Mais pourquoi donc ?

Montebourg RTL

Arnaud Montebourg ne cache plus depuis longtemps ses préférences

« Vous, vous êtes contre les ententes, et moi, je les organise »

Depuis plusieurs semaines et l'officialisation de la vente de SFR, les opérateurs s'agitent, ce qui est somme toute logique, mais aussi le gouvernement. Historiquement, le secteur télécom est public, que ce soit par la mise en place du réseau d'Orange (France Télécom) ou même du câble. Néanmoins, aujourd'hui, toutes les entreprises du secteur sont privées, et la part de l'État chez Orange est minoritaire, même si importante. Certes, le gouvernement et les collectivités mettent parfois la main à la poche pour fibrer les zones les moins denses et boudées par le privé, mais le secteur n'en est pas public pour autant. Pourtant, Arnaud Montebourg multiplie les petites phrases sur cette fusion, ne cachant pas son souhait de voir Bouygues remporter la timbale. Pourquoi ? Pour mieux le comprendre, retraçons tout d'abord les évènements clés de ces dernières semaines en rapport direct et indirect avec notre sujet :

Vendredi 31 janvier - propos tenus par Arnaud Montebourg lors des vœux 2014 de la Fédération Française des Télécoms :  « Ce n'est pas à elles (les autorités indépendantes, ndlr) de dire ce qui est bon ou mauvais dans le secteur des télécoms. C'est à nous. Et nous ferons respecter cette légitimité. (...)  Lorsque je reçois l'Autorité de la concurrence, qui vient à mon bureau, je lui dis : "Vous, vous êtes contre les ententes, et moi, je les organise. Vous, vous êtes nommé, moi je suis élu." Donc, qui a raison ? Forcément moi. »

Samedi 8 mars - trois jours après l'officialisation des deux offres d'Altice et Bouygues pour croquer SFR, voici les propos tenus par Arnaud Montebourg au journal Le Parisien au sujet de ses demandes aux opérateurs : « L’arrêt de la guerre des prix, la stabilisation du secteur, la reprise des investissements notamment dans la fibre où il faut injecter 30 Mds€ et la relocation des centres d’appels. »

À propos de sa préférence : « La concurrence par la destruction s’arrêtera si nous revenons à trois opérateurs mobiles tout en maintenant des prix bas. Elle ne s’arrêtera pas si Numéricable conquiert SFR puisque la concurrence restera à quatre dans le mobile. Et au final, soit Free soit Bouygues, sera à ramasser à la petite cuillère avec des milliers d’emplois perdus. Se pose aussi la question des investissements : est-ce que le repreneur privilégiera le Plan fibre très haut débit du gouvernement ? Le câble, c’est du bon débit, alors que la fibre c’est du très haut débit et la France a besoin de haute performance, c’est vital dans la compétition mondiale. Nous demandons que le rachat de SFR se traduise par une accélération du plan fibre. Nous attendons des engagements clairs. »

« C'est vrai, on peut aimer ou ne pas aimer monsieur Bouygues »

Mardi 11 mars mars - propos tenus par Arnaud Montebourg au micro de RTL : « Numericable laisse subsister le problème de la guerre des prix. Notre crainte, c'est que soit Bouygues, soit Free, sera à ramasser à la petite cuillère, avec des dizaines de milliers d'emplois derrière, avec les sous-traitants inclus. (...) Maintenant, le moment est venu d'organiser en quelque sorte la renaissance du secteur des télécoms. (...) Ça va nous permettre de fibrer la France. (...) On veut pas lever les impôts pour financer ça. (...) Nous avons une préférence d'intérêt général. (...) La consolidation est nécessaire. (...) Gouverner c'est choisir, c'est exprimer une préférence. Je n'oublie pas que Numéricable est une holding au Luxembourg cotée à la bourse d'Amsterdam avec une participation personnelle du principal dirigeant à Guernesey et qu'il est lui-même résident suisse. Évidemment, ça crée quelques réactions de la part du ministre que je suis. (...) » Avant de terminer par une phrase symptomatique : « C'est vrai, on peut aimer ou ne pas aimer monsieur Bouygues, ça, c'est pas le sujet, nous n'avons pas à nous positionner autrement que par rapport à l'intérêt général. »

Vendredi 14 mars - quelques heures après l'annonce de Vivendi d'entrer en négociation exclusive avec Altice - propos tenus par Arnaud Montebourg sur France 2 : « Je ne suis pas certain - il y a trois semaines de discussions - que les banques aient envie de s'exposer outre-mesure. D'abord parce qu'il y a un certain nombre de recours qui vont s'exercer par les concurrents de SFR, certainement, et il y a des questions qui vont être posées par les autorités de la concurrence européenne et française. (...)  Je vais vous expliquer pourquoi nous avons besoin que SFR mette de la fibre dans toute la France. Parce que ça coûte 30 milliards d'investir en fibre chez la quasi totalité des Français. Ces 30 milliards, nous voulons, avec le gouvernement et le président de la République, que ce soient les opérateurs qui paient, et non pas les contribuables, en levant des impôts. » Il précisera ensuite que l'affaire SFR n'est pas encore terminée.

Bolloré : « J'aime beaucoup M. Montebourg »

Samedi 15 mars - propos tenus par Vincent Bolloré au micro de l'AFP, connu pour ne pas être un grand ami de la famille Bouygues mais qui pourrait plutôt apprécier son offre : « Je ne suis pas pour l'eau tiède : Arnaud Montebourg donne une vision, sa vision, elle n'est pas toujours bonne, mais il donne un souffle. (...) J'aime beaucoup M. Montebourg, homme dynamique, dans son rôle. Il n'est pas propriétaire des affaires, mais il a le droit de donner son avis, je trouve qu'il donne une flamme, et dans une France où on est un peu dans la sinistrose, sa voix est sympathique. (...) » Au cours de cet entretien avec l'agence de presse française, Bolloré (futur président de Vivendi), a aussi indiqué qu'au-delà des trois semaines de négociations avec Altice, « les jeux étaient toujours ouverts ». De quoi laisser à nouveau entrer le loup Bouygues dans la bergerie.

Lundi 17 mars - propos tenus lors d'une entrevue aux Échos par Jean-Pierre Jouyet (directeur général de la Caisse des dépôts et consignations) : « Dans un secteur stratégique en restructuration comme les télécommunications, bpifrance ou la Caisse des Dépôts pourraient avoir un rôle à jouer dans une perspective de stratégie industrielle. Mais si nous voulons le faire, il nous faudra faire des choix. En l’occurrence, la Caisse des Dépôts, qui est actionnaire de Vivendi, pourrait, si l’hypothèse se concrétisait, et sans engager bpifrance, accompagner en capital un rapprochement entre Vivendi, SFR et Bouygues. »

Jeudi 20 mars - Bouygues offre 13,15 milliards d'euros en cash et 21,5 % du nouvel ensemble à Vivendi, contre 11,3 milliards d'euros en cash et 43 % du groupe dans sa précédente offre. Altice a pour sa part proposé 11,75 milliards d'euros en cash et 32 % du nouvel ensemble. Afin d'augmenter son offre, le groupe Bouygues a trouvé trois alliés de poids : 

  • Artémis, qui appartient à François Pinault, ami de Martin Bouygues et dont les deux sociétés sont liées depuis 1998 avec le rachat des actions de... Vincent Bolloré (futur patron de Vivendi). L'apport d'Artémis devrait être de 150 millions d’euros.
  • JCDecaux, le géant de la publicité urbaine, détient déjà des parts de Bouygues Telecom. Il devrait injecter 100 millions d'euros environ.
  • La Caisse des Dépôts et Consignations, une institution financière publique qui gère des milliards d'euros par an, et qui devrait tout de même investir 300 millions d'euros dans cette fusion.

De la fibre partout et un retour à trois

Officiellement, trois grandes raisons poussent donc Arnaud Montebourg à préférer Bouygues à Altice :

  1. sa crainte que SFR se contente du FTTLA de Numericable et arrête donc d'investir dans la fibre optique.
  2. son souhait de voir le marché revenir à trois opérateurs mobiles afin de calmer la guerre des prix et remonter les marges des opérateurs.
  3. sa peur de voir SFR rejoindre Numericable, une société « étrangère » sur plusieurs points, que ce soit via certains de ses actionnaires ou la holding au Luxembourg.

Concernant le premier point, nous avons déjà abordé ce sujet dans notre précédent édito, et le ministre peut effectivement craindre le pire quant à la politique que mènera SFR/NC en matière de FTTH. Le deuxième point est plus complexe. SFR n'est certainement pas la société qui dynamise le plus le marché mobile aujourd'hui. Le fait qu'il soit croqué par Altice/Numericable devrait donc avoir peu d'incidence sur la concurrence et sur les prix. Allié à SFR, Bouygues pourrait par contre réaliser de fortes économies et augmenter ses marges.

Quant au troisième point, il est vrai qu'Altice est une société luxembourgeoise cotée en bourse à Amsterdam (comme Airbus, Air France-KLM, etc.) et qui appartient à 75 % à Patrick Drahi, ceci par l'intermédiaire d'une holding située à Guernesey, une petite île britannique qui dispose de quelques avantages fiscaux... De plus, Patrick Drahi est résident suisse et aurait même tenté d'abandonner sa nationalité française pour garder uniquement sa nationalité israélienne. Pas de quoi rassurer vis-à-vis du patriotisme de l'homme si cher à Montebourg. Il faut toutefois rappeler que Numericable est lui coté en bourse à Paris. Qui plus est, Patrick Drahi a promis que la fusion NC/SFR restera à Paris (siège social et bourse) et qu'il sera d'ailleurs lui-même sur place un certain moment, alors qu'il est pourtant résident fiscal suisse.

Le patron Martin Bouygues a rencontré plus d'une fois Arnaud Montebourg ces 21 derniers mois

Mais le soutien d'Arnaud Montebourg à Bouygues peut-il s'appuyer uniquement sur la crainte de voir le plan très haut débit être ébranlé et d'autres considérations d'ordre fiscal, financier ou même d'emploi ? Les propos du ministre dénotent d'ailleurs avec les autres ministres, que ce soit par rapport à Benoit Hamon (Consommation) vis-à-vis de Free, ou encore de sa déléguée Fleur Pellerin vis-à-vis de plusieurs sujets. Cette dernière, lors d'une entrevue accordée au JDD le dimanche 16 mars dernier, a ainsi tenu des propos bien plus mesurés, moins pro-Bouygues et anti-Altice, demandant simplement à Drahi de respecter certains engagements. Une position neutre qui dénote avec celle de son ministre de tutelle. Dans le passé, Pellerin avait d'ailleurs aussi eu un discours bien plus nuancé que Montebourg au sujet de Free Mobile.

Docteur Arnaud et Monsieur Montebourg

Nous avons surtout pu remarquer que depuis sa prise de fonction en mai 2012, les discours du ministre en faveur des trois grands opérateurs et à la défaveur de Free se sont multipliés. Son retournement de veste vis-à-vis du quatrième opérateur nous a d'ailleurs rapidement étonnés, nous poussant à rédiger un article sur le sujet dès le mois de juin 2012. Si joyeux au mois de janvier de cette même année de l'arrivée de Free Mobile et de ses conséquences sur les prix, le ministre s'est d'un coup d'un seul transformé. Lors d'une entrevue accordée à Challenges mi-2012, le socialiste a ainsi fustigé le nouvel opérateur. Lors des mois suivants, son discours fut du même acabit, estimant que Free était responsable de tous les maux de la terre et qu'un retour à trois opérateurs était une idée qui germait.

Montebourg dans la majorité n'est donc plus le même que dans l'opposition. Une duplicité connue en politique, mais particulièrement marquée concernant le ministre du redressement productif. En tenant des discours qui pourraient sortir de la bouche même de Martin Bouygues et de ses confrères, on comprend rapidement que des discussions ont eu lieu. Le ministre l'a lui-même reconnu, quasi dès son entrée en fonction, il a « reçu chaque patron des entreprises des télécoms, de Xavier Niel, à Jean-Bernard Lévy, Stéphane Richard et Martin Bouygues ». A priori, les propos du premier nommé ont moins marqué le ministre que ceux des trois autres, tant l'angle d'attaque de Montebourg est net depuis le début.

Et preuve que le ministre n'a pas changé de cap depuis, il y a un an, en mars 2013, Pellerin et Montebourg ont publié une tribune dans Le Figaro très clairement orientée. Nous pouvions notamment y lire ceci à propos des réseaux 4G : « Ce déploiement ne sera possible qu’à deux conditions : d’une part les opérateurs doivent pouvoir partager certains investissements, dont le poids, porté seul, serait trop lourd dans un marché à quatre ; d’autre part il ne peut y avoir un passager clandestin et chacun doit prendre part à l’effort, y compris Free qui doit progressivement se passer d’Orange et s’affirmer comme un opérateur crédible et durable en investissant à son tour dans son propre réseau. » Hasard ou coïncidence, cette tribune a été publiée le 13 mars. Or qu'est-il arrivé la veille ? Un entretien officiel entre Martin Bouygues, Arnaud Montebourg et Fleur Pellerin. Trop gros pour être vrai ?

Rappelons enfin que début mars de l'année 2014, avant même l'officialisation de son offre pour racheter SFR, Martin Bouygues s'est invité plus ou moins par surprise à l'Élysée entre deux voyages internationaux du président, ceci après avoir rencontré Montebourg et Pellerin la même semaine. On se doute que Patrick Drahi n'a pas les mêmes connexions, même s'il a bien lui aussi été reçu par Montebourg au début du mois. Mais la réception de Xavier Niel au printemps 2012 prouve que cela ne signifie rien et que les arguments de certains pèsent bien plus que d'autres.


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