Netflix paie Comcast pour de meilleurs débits, la neutralité du net en question

Qui paie gagne 50
Nil Sanyas

Hier, le géant de la vidéo à la demande illimitée a annoncé dans un communiqué laconique un accord avec l'opérateur américain Comcast afin d'offrir à ses clients haut débit une meilleure qualité de service. Une bonne nouvelle pour ces abonnés, mais qui soulève de nombreuses questions quant à la neutralité du net, même si Netflix assure ne pas avoir de traitement préférentiel.

Netflix

« Netflix ne reçoit pas de traitement préférentiel »

En plein débat sur la neutralité du net outre-Atlantique suite à la mésaventure de la FCC, le dernier communiqué publié conjointement par Netflix et Comcast a rajouté un argument supplémentaire à ceux qui craignent le pire. Extrêmement court, voici la traduction complète dudit communiqué : 

« Comcast Corporation et Netflix ont annoncé aujourd'hui un accord d'interconnexion mutuellement bénéfique qui offrira aux clients haut débit de Comcast aux États-Unis une expérience vidéo de haute qualité pour les années à venir. Après avoir travaillé en collaboration durant plusieurs mois, les entreprises ont établi un lien direct entre Netflix et Comcast, semblable à d'autres réseaux, qui dispensent déjà une expérience utilisateur encore supérieure aux consommateurs, tout en prévoyant la future croissance du trafic de Netflix. Netflix ne reçoit pas de traitement préférentiel dans le cadre de cet accord pluriannuel, dont les conditions ne sont pas divulguées. »

Concrètement, cela signifie donc que les millions d'abonnés de Comcast subiront moins de chargement et que la HD sera plus régulièrement au rendez-vous. Cela signifie-t-il que ces abonnés sont avantagés par rapport à ceux des autres opérateurs américains, et par conséquent que la neutralité a été bafouée ? Pour la presse américaine, la réponse est plutôt oui, dès lors que cet accord implique que Netflix a mis la main à la poche pour rémunérer Comcast et obtenir une meilleure visibilité. On parle ainsi de plusieurs millions de dollars, sans plus de précision. Notez toutefois que le communiqué officiel n'annonce pas explicitement un paiement de la part de Netflix. Nos confrères américains n'hésitent toutefois pas à l'affirmer.

 « Officiellement, l'accord entre Comcast et Netflix porte sur l'interconnexion »

Timothy B. Lee, qui dirige la section technologie du Washington Post, estime par exemple que cet accord va transformer le débat sur la régulation de la neutralité du net. « Officiellement, l'accord entre Comcast et Netflix porte sur l'interconnexion, et non pas sur une discrimination de la circulation. Mais il est difficile de voir une différence entre cet accord et le type d'accès à plusieurs niveaux que les défenseurs de la neutralité du net ont longtemps craint » commente-t-il sur son blog.

Pour Lee, cet accord implique aussi une probable défaite de Cogent vis-à-vis de son conflit avec Verizon, alors que les clients de ce dernier connaissent parfois des problèmes d'accès à Netflix. Des difficultés qu'ont aussi connues les abonnés de Time Warner mais aussi de Comcast. Cela pourrait aussi signifier que ce premier partenariat avec Comcast risque de faire des petits et multiplier ce type d'accord, que ce soit entre Netflix et les autres opérateurs, ou même entre les opérateurs et d'autres géants du Net. De quoi mettre à mal la neutralité, les petits acteurs étant mis de côté.

Mais pour Bloomberg, la situation est plus complexe qu'on ne le croit. L'agence de presse économique américaine, qui a semble-t-il obtenu quelques détails sur cet accord, nous explique ainsi qu'afin de respecter la neutralité du net, Comcast « a refusé d'installer des serveurs de mise en cache du contenu de Netflix (Open Connect) dans ses propres centres ». Selon ces mêmes sources, il s'agit bien d'un accord privé entre les deux sociétés et qui ne va pas à l'encontre de la neutralité du net. Des propos confirmés par Comcast dans le LA Times.

« Ce qui caractérise ces conflits de trafic est leur opacité »

Néanmoins, malgré ces beaux discours, de nombreux internautes ne sont pas dupes. Nos confrères de CNET notent ainsi que des observateurs craignent que cet accord soit un revers pour la neutralité du net. Pour John Bergmayer, avocat de Public Knowledge, association qui milite pour la neutralité et qui avait déjà attaqué Comcast il y a quelques années, ce partenariat est dangereux car il prouve que les opérateurs ont désormais tous les pouvoirs et qu'ils peuvent exiger ce qu'ils souhaitent des sociétés du web.

« Il est clair que le business des FAI résidentiels est de faire payer leurs clients pour accéder à Internet, et non pas de charger les sites internet pour l'accès à leurs utilisateurs. Cela garantit qu'ils placent les besoins de leurs utilisateurs en premier » a-t-il ainsi expliqué hier soir sur le site même de Public Knowledge. Cela rejoint les débats en France, où certains opérateurs ne cachent pas qu'ils souhaitent que certains grands sites et services tels que YouTube, iTunes, etc. mettent la main à la poche pour assurer de meilleurs débits et répartir les frais des investissements. L'été dernier, l'ARCEP avait d'ailleurs estimé que Free ne mettait pas en place des pratiques discriminatoires envers YouTube, bien qu'une congestion ait bien été constatée. « A fortiori, aucune pratique contraire aux principes de neutralité de l’internet n’a été relevée » rappellait de plus l'autorité indépendante.

L'avocat de Public Knowledge rajoute que le fait que les conditions ne soient pas divulguées laisse entendre qu'il y a quelque chose à cacher. « Ce qui caractérise ces conflits de trafic est leur opacité. Nous demandons à la Commission Fédérale des Communications (FCC), le ministère de la Justice, et les membres intéressés du Congrès, de faire en sorte que le marché du haut débit continue de répondre aux besoins de ses utilisateurs, et qu'il permette aux entreprises comme Netflix ( et le prochain Netflix) d'offrir les services qu'elles veulent. »

Retrouvez notre édition de 14h42 sur la neutralité du net ci-dessous :


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