Le filtre anti-porno britannique multiplie les dommages collatéraux

Du poppers pour les sites d'outre-Manche 103
Nil Sanyas

Déployé depuis quelques semaines, le filtre bloquant les sites pornographiques au Royaume-Uni fait régulièrement la une outre-Manche. Non pas pour ses résultats bénéfiques, mais pour ses effets secondaires. De nombreux sites n'ayant rien à voir avec la pornographie ont ainsi été touchés par le filtre mis en place par les opérateurs britanniques, dont des sites de fichiers BitTorrent, des pages officielles de distribution Linux, des sites de films indépendants ou encore notre confrère TorrentFreak.

 bt controle parental 

« Un régime de censure inexplicable » 

Annoncé en juin 2013, le filtre anti-porno est mis en place par certains grands FAI britanniques depuis le milieu du mois de décembre dernier, et même en novembre pour Sky et il y a plusieurs mois pour TalkTalk. Exclusivement dédié aux sites dits classés X, ce filtre est activé par défaut pour tous les abonnés, sachant qu'il peut être désactivé très aisément en décochant une case via l'administration des fournisseurs d'accès à internet (mais tous les abonnés sont-ils au courant ?). L'objectif officiel est de protéger les enfants, un argument difficilement critiquable et contestable. Mais la presse outre-Manche le voit d'un tout autre œil.

The Guardian explique ainsi que leur premier ministre, David Cameron, en s'appuyant sur la peur des parents, « propose de faux espoirs, et impose un régime de censure inexplicable ». New Statesman n'a pas non plus la langue dans sa poche et fait remarquer que le filtre de David Cameron dépasse largement le cadre de la pornographie, et que cela « a toujours été le plan » de départ. Pour notre confrère londonien, l'objectif réel de ce filtre est de diviser internet en deux en séparant d'un côté les contenus acceptables et de l'autre les contenus moins tolérables.

De Fedora à uTorrent, en passant par TorrentFreak

Mais que se passe-t-il concrètement depuis plusieurs semaines ? Sans surprise, qui dit filtre global, dit surblocage. Le sujet est connu depuis des années, et chacun sait que seule une attaque ciblée empêche ce type d'effet secondaire. Très rapidement, il a ainsi été remarqué par la presse anglaise, par la BBC ou encore Politics par exemple, que des sites d'éducation sexuelle étaient bloqués, uniquement du fait de leurs contenus rédactionnels. Le même type de surblocage a aussi concerné des sites sur la dépendance au porno, ainsi que ceux abordant les thèmes des abus sexuels et des viols, ou encore supportant la cause des homosexuels.

Les blocages dépassent toutefois largement le cadre des sites ayant un lien direct avec le sexe. TorrentFreak, dont le sujet de prédilection est le téléchargement ou encore le droit d'auteur, indiquait ainsi en début d'année qu'il était lui-même indisponible outre-Manche, tout du moins pour les abonnés au FAI Sky. Mais un site majeur comme BitTorrent.com, qui n'a strictement rien d'illégal, a aussi été filtré par certains opérateurs. Il en a été de même pour une page de téléchargement du site de Fedora, le portail Linuxtracker, ainsi que Vodo, une plateforme légale destinée aux films indépendants. Des sites dédiés au BitTorrent comme uTorrent, TransmissionBT ou encore Vuze ont aussi été impactés.

Pour Open Rights Group, qui tente de recenser tous les sites surbloqués, de nombreux outils et services sur internet liés à l'anonymat, au hacking et au partage de fichiers sont en fait filtrés. La situation est telle que Jim Killock, le directeur d'ORG, a déclaré à TorrentFreak que ce filtre pourrait « réduire l'apprentissage d'une génération, ainsi que la compétitivité de l'industrie informatique au Royaume-Uni. Les sites et les discussions sur l'informatique devraient toujours être disponibles pour les jeunes car ils font partie de leur droit à l'éducation. » Un constat peut-être exagéré, mais qui démontre bien les inquiétudes de certains groupes au Royaume-Uni.

Des filtres aux qualités variables

Il est important de noter que les filtres réagissent différemment selon les opérateurs. Selon un article de la BBC, il a ainsi été remarqué que le filtre de TalkTalk est particulièrement médiocre et ne bloque qu'une minorité de sites pornographiques, a contrario, celui de Sky est performant dans ce domaine, tout en empêchant la vision de sites qui n'ont rien de pornographique. Il en est d'ailleurs de même pour celui de British Telecom, pointé du doigt pour ses débordements.

On peut en effet voir sur cette page que son filtre parental compte de nombreuses catégories (drogues, tabac, alcool, armes, rencontre, paris en ligne, etc.), ce qui n'a rien d'anormal en soi dès lors qu'elles peuvent être activées ou désactivées individuellement. La dernière catégorie, portant sur l'éducation sexuelle, dispose toutefois d'une remarque spécifique, le FAI demandant aux parents d'être vigilants dans leur choix d'activer cette catégorie, cette dernière pouvant avoir des effets néfastes. Qui plus est, il y a encore quelques semaines, cette catégorie visait précisément les modes de vies gays et lesbiens, ce qui n'a pas manqué de créer une véritable polémique chez nos voisins. La référence a été supprimée, mais cela ne signifie pas pour autant que le filtrage de ces types de pages n'est pas fonctionnel.

« Il n'y a rien de plus mortel qu'un faux sentiment de sécurité »

Pour Cory Doctorow, qui a publié un texte dans le Guardian, cette situation est donc catastrophique, dès lors que les filtres des FAI ne sont que des leurres. D'un côté, ils n'empêcheront pas les enfants de tomber sur du contenu inapproprié, de l'autre, certains contenus intéressants ne sont plus accessibles. « Les parents qui comptent sur le filtre vivent dans une bulle de fausse sécurité. Il n'y a rien de plus mortel qu'un faux sentiment de sécurité » résume ainsi notre confrère.

Alors que la responsabilité des parents voudrait qu'ils surfent avec leurs enfants afin de mieux les éduquer et les protéger, le filtre pourrait en effet les pousser à se désengager et à laisser leurs têtes blondes cliquer n'importe où. Il s'agit donc d'un « faux espoir pour les parents effrayés » juge le romancier. « Ce n'est pas mal de vouloir aider les parents à cette tâche difficile. Mais c'est impardonnable de se plier à leurs craintes, de leur offrir de faux espoirs, et de leur imposer un régime de censure inexplicable sur le réseau internet de la nation afin d'attirer les votes des parents effrayés. »

Ce discours n'est pas unique. Martin Robbins sur New Statesman n'en dit ainsi pas moins : « Le filtrage semble être devenu une béquille pour les parents inaptes à rechercher le moyen le plus facile pour éviter d'avoir de vraies conversations avec leurs enfants sur le sexe, la pornographie et le monde en dehors de leurs petits culs-de-sac confortables (NDLR : c'est l'expression utilisée). »

Pour Robbins, l'existence même de filtres qui visent l'éducation sexuelle sur les homos par exemple est déjà une folie. Il se demande ainsi sur quelles bases cela a pu être jugé acceptable, et surtout, ce type de blocage est-il toujours en vigueur ? « Et si oui, pourquoi ? Ce sont des actes délibérés, qui prouvent que quelque chose de vraiment pourri est entré en plein cœur de l'industrie de l'internet britannique. Nous sommes en droit de demander une plus grande transparence et des réponses plus claires que celles nous avons reçues jusqu'à présent. » 

« Il n'y a pas de solution miracle quand il s'agit de la sécurité sur Internet » 

Du côté du Conseil britannique pour la sécurité des enfants sur Internet, il existe un groupe de travail pour discuter des surblocages, mais nous ne connaissons pas encore son bilan. Quant aux FAI locaux, leurs discours sont sensiblement similaires. Interrogés par la BBC, TalkTalk a ainsi expliqué qu' « il n'y a pas de solution miracle quand il s'agit de la sécurité sur Internet et nous avons toujours été clairs sur le fait qu'aucune solution ne peut être sûre à 100 % ».  L'opérateur se contente ainsi de déclarer que tous les commentaires sont bienvenus pour l'aider à améliorer son service.

Sky, pour sa part, est sur la même ligne concernant l'impossibilité d'avoir un outil parfait à la base. « C'est pourquoi nous avons un moyen rapide et facile pour les sites mal classés d'être débloqués. » Quant à BT, le FAI promet de mettre à jour constamment ses catégories et que des enquêtes sont réalisées pour répondre aux préoccupations des clients.


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