Free tacle le plan fibre, YouTube, la TV de rattrapage, Montebourg et Alcatel

Ballon d'or ou ballon de plomb 221
Nil Sanyas

Lors du dernier colloque de l'ARCEP qui s'est tenu il y a quelques jours, la plupart des dirigeants du secteur télécom français étaient invités. Maxime Lombardini, le directeur général d'Iliad (Free), n'a pas gardé sa langue dans sa poche, en particulier au sujet des éditeurs de contenus et de leur rétribution aux opérateurs. Il a aussi indiqué ne pas trouver réaliste le souhait de fibrer l'intégralité du pays. Enfin, il n'a pas hésité à tacler durement Arnaud Montebourg et Alcatel-Lucent.

Maxime Lombardini ARCEP collloque

« Le tout FTTH partout, on est les seuls au monde à le vouloir »

Dans son dernier plan très haut débit, le gouvernement français prévoit l'investissement d'environ 20 milliards d'euros d'ici 2023 afin de proposer du très haut débit partout dans l'Hexagone. Une partie de cette somme sera publique et donc l'autre privée. Mais pour Free, tout ceci n'a aucun sens. Questionné par une journaliste des Échos lors du colloque de l'ARCEP centré sur les « perspectives de création et de répartition de la valeur pour les télécoms », Maxime Lombardini a tenu tout d'abord à indiquer qu'il « faut éviter les grands plans administrés. (...) Le plan câble, c'était 40 milliards de francs » a-t-il ainsi rappelé, faisant référence au choix dans les années 1980 d'investir massivement dans des réseaux câblés.

Mais pour la fibre optique, le plan est encore plus ambitieux. Trop ambitieux, même, pour le DG d'Iliad : « Le tout FTTH partout, on est les seuls au monde à le vouloir. Alors peut-être que ça mérite d'y aller un peu plus raisonnablement, un peu plus progressivement, en jouant de la complémentarité entre le cuivre et la fibre là où elle est nécessaire ». Des propos qui laissent entendre que le FAI mise plutôt sur le VDSL2 ou d'autres types de technologies moins dispendieuses que la fibre optique afin d'augmenter les débits. Il est d'ailleurs bon de rappeler que si Orange recrute de nombreux abonnés FTTH chaque trimestre et que SFR a passé la barre des 100 000 clients très haut débit cette année, Free, lui, est en queue de peloton. Le discours de l'opérateur n'est donc guère étonnant.

« Il faut une égalité de traitement entre les grands acteurs et les opérateurs »

La fibre n'était toutefois pas le sujet principal de ce débat. Lombardini a ainsi longuement abordé le cas des OTT (Over The Top), ces éditeurs dont les contenus passent par internet, ce qui intègre tout aussi bien les entreprises 100 % web (YouTube, Dailymotion, etc.) ainsi que certains services des chaînes TV traditionnelles, et notamment la télévision de rattrapage (catch-up TV).

Et pour le patron de Free, il n'y a à long terme qu'une seule solution : ils doivent partager un bout du gâteau, et il n'est pas question que seuls les FAI et les opérateurs mobiles encaissent tous les frais sans aucun partage des gains financiers. « Il faut une égalité de traitement entre les grands acteurs, essentiellement américains, et les opérateurs, aussi bien les éditeurs de chaines que les opérateurs télécoms. Chaque fois que l'on crée un nouveau service, on se retrouve avec un nouveau décret (...) avec des taxes. Quand iTunes s'installe au Luxembourg, il n'a aucune contrainte. »

Free lenteurs YouTube

« Une petite contribution, (...) que les opérateurs fassent attention à ce qu'ils envoient »

Pour Lombardini, l'explosion de la vidéo entraîne une explosion de la consommation et donc des coûts qui n'a plus de sens aujourd'hui sans contrepartie financière : « Ceux qui rentrent sur nos réseaux, avec des produits qui sont souvent de qualité, ils viennent déséquilibrer toute l'économie. On a un flux totalement asymétrique, avec des volumes considérables, de produits de qualité, que nos abonnés souhaitent. Donc, ce que nous voudrions, c'est arriver à un modèle dans lequel il y a une petite contribution, qui n'a rien à voir avec le coût des réseaux, pour qu'il y ait quand même une petite douleur, que les opérateurs fassent attention à ce qu'ils envoient. »

Mais concrètement, à quoi servira cette « petite contribution », surtout si elle ne sert pas à financer le réseau ? Le cadre de Free précise qu'en réalité, le but est de mieux responsabiliser les éditeurs : « Ça suffit à mettre de bons réflexes ». Maxime Lombardini donne ainsi un exemple concret avec son partenariat avec Canal+. « Quand on fait de la télévision de rattrapage avec Canal+, pour que les abonnés, chez nous, à Canal+, puissent accéder aux programmes, on met en place une économie réciproque, dans laquelle des flux, des serveurs, sont cofinancés par le groupe Canal+, pour qu'il y ait un service de qualité. Il y a donc un intérêt des deux parties à délivrer un service de qualité, pour que les abonnés au bout aient un accès parfait au réseau. »

« Avec YouTube ou avec d'autres, il y a zéro échange économique »

Cet exemple fonctionne néanmoins du fait que Canal+ est essentiellement une chaîne payante, qui implique un abonnement. Mais qu'en est-il pour les éditeurs qui misent principalement sur le gratuit, notamment du côté des sites internet ? « Quand on a la même chose avec YouTube ou avec d'autres, il y a zéro échange économique. Si on veut un réseau administré proprement dans la durée, il ne peut pas y en avoir un qui paie et l'autre qui ne paie rien et qui se promène comme il veut. »

La logique de Lombardini est donc limpide : Free souhaite que les éditeurs de contenus redistribuent une part de leurs gains avec les opérateurs. Bien sûr, « on ne va pas faire financer nos réseaux par les Over The Top » a-t-il tenu à clarifier, mais il demande clairement une contribution, afin de permettre au FAI d'offrir un meilleur service et surtout afin de réduire ses coûts.

Et si Free est en conflit direct avec les entreprises du Web et en particulier Google (« le blocage de la publicité, c'était plus pour mettre le doigt sur le problème »), l'opérateur a aussi un peu de mal avec les chaînes TV gratuites. Certes, Free « a des relations équilibrées avec tous les éditeurs de chaînes et de services. On a une stratégie qui prête peu au conflit puisqu'on distribue tout le monde, sans exclusivité et sans privilégier l'un ou l'autre. Dans une logique de partage de revenus. »

TV de rattrapage : « ces chaînes (...) ne nous laissent aucune partie de la publicité »

Mais cette « logique de partage de revenus » ne concerne pas la télévision de rattrapage, tout du moins pour les chaînes en clair. « Sur les chaînes payantes, il n'y a pas de soucis puisqu'il y a un abonnement et le prix de l'abonnement quelque part finance les frais de serveurs pour la télévision de rattrapage. En revanche, quand vous avez une grande chaine, avec sept jours de programmes, sur 5 millions et demi d'abonnés, vous avez un volume de flux sollicité qui est colossal, et c'est un modèle dans lequel je pense que les opérateurs télécoms ne peuvent pas durablement prendre en charge la totalité des coûts. »

Le problème pour Free des chaînes gratuites et des services de télévision de rattrapage, c'est qu'à l'instar de YouTube et de ses acolytes, il n'y a pas d'échange économique : « C'est-à-dire, aujourd'hui, ces chaînes sont rémunérées pour le service, ne nous laissent aucune partie de la publicité, qui est mise en « pré-roll » des programmes, et nous avons également à notre charge les coûts des serveurs. Donc c'est un très bon service, qui est très apprécié, mais dans lequel on a une économie qui n'est pas encore stabilisée je pense. (...) Ce qu'on veut, c'est un peu de vertu dans le système. On ne peut pas avoir une consommation sans limites de bande passante et de flux qui n'a aucune conséquence économique sur celui qui produit le service. »

En attendant cette « vertu », Free a donc opté depuis plusieurs années pour un Pass Prioritaire à 0,99 euro la soirée ou 3,99 euros par mois, afin d'offrir d'excellents débits aux amateurs de TV de rattrapage, même aux heures de pointe. France Télévisions n'avait d'ailleurs pas caché son agacement suite à cette nouvelle.

Freebox Pass Prioritaire Vincent Hermann

Lombardini tacle Montebourg et Alcatel-Lucent

Enfin, le directeur général de Free est revenu sur les difficultés d'Alcatel-Lucent, et sur la demande par Arnaud Montebourg de faire preuve de patriotisme en optant pour le Français plutôt qu'un équipementier étranger. Une remarque du ministre qui n'a pas été sans réaction : « On ne change pas d'équipementier en cours de route. Ceux qui pensent, qu'on peut comme ça, du jour au lendemain, parce qu'un ministre le sollicite, passer de l'un à l'autre, ne connaissent pas les réseaux télécoms. Ce sont des architectures spécifiques, qui se mettent en place dans la durée et donc il n'y a pas de modification brutale imaginable. »

Quant à Alcatel-Lucent lui-même, Free a rappelé qu'il était équipé chez le Finlandais Nokia Solutions and Networks (NSN) et non chez Huawei, et qu'il y a bien peu de chance qu'Alcatel devienne l'un de ses fournisseurs d'ici peu, non seulement pour des raisons techniques et stratégiques, mais aussi pour un autre motif. « Je ne suis peut-être pas politiquement correct, mais quand j'entends le discours de Michel Combes (NDLR : le patron d'Alcatel-Lucent), qui est une critique en règle du quatrième opérateur et de la concurrence, ça ne me donne pas spécialement envie de lui mettre immédiatement des contrats entre les mains. Et si vous regardez les archives des Echos, vous avez l'une des plus violentes tribunes contre le quatrième opérateur, qui est signée de ? Michel Combes. Avant qu'il soit chef d'Alcatel-Lucent. »

Au regard du climat actuel entre les deux sociétés, il est donc peu probable que Free réponde à l'appel de Montebourg d'épauler Alcatel afin de limiter ses pertes sur le territoire français.


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