Les tablettes des élèves financées via la CAF ? L'interview de Pascale Luciani

Rentrée 2013 234
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le mardi 03 septembre 2013 à 11:34

Pascale Luciani-Boyer, adjointe au maire de Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne) et membre de la formation élargie du Conseil national du numérique, proposait hier que le financement de tablettes et/ou de smartphones pour les élèves français passe davantage par les Caisses d’allocations familiales (CAF), via l'Allocation de rentrée scolaire. L’élue (UDI) a accepté de répondre aux questions de PC INpact.

luciani

Photo Pascale Luciani-Boyer 

Pourquoi proposer un financement des smartphones et tablettes des élèves par la CAF ?

Depuis dix ans, la puissance publique finance comme il se doit - dans le cadre de la loi de décentralisation - les équipements visant à assurer la réussite scolaire. Sauf qu’a été intégré de façon abusive tout matériel informatique ou numérique franchissant les murs de l’école, sans faire de différence entre l’objectif et la destination même de l’outil. Ce qui fait qu’on a vu beaucoup d’enveloppes d’équipements ne pas être allouées au bénéfice de l’accompagnement des enseignants et des nouvelles méthodes éducatives visant à transformer l’éducation par le numérique. Celles-ci ont plutôt été destinées à avoir un impact politico-médiatique, avec quelques millions d’euros à chaque fois, mis sur la table pour expliquer à grands renforts de communication en quoi telle ou telle structure territoriale, compétente pour le faire au titre de la décentralisation, avait équipé les élèves.

 

Du coup, cet été, aux universités d’été du LUDOVIA [dédiées à l’e-éducation, ndlr], il apparaissait évident pour tous les acteurs (enseignants, parents d’élèves,...) que l’équipement nécessaire pour aller à l’école aujourd’hui, ce n’était pas seulement le cahier, les crayons,... La calculette doit disparaître pour être remplacée par une tablette numérique ! Beaucoup d’exemples ont été cités d’utilisation des élèves, des collégiens,... de l’outil tablette ou smartphone. Or on continue à dire qu’il appartient uniquement au secteur public de financer ces équipements. Je dis non ! Nous nous sommes demandé si l’argent public était bien alloué, si l’équipement des élèves relevait bien des acteurs publics, si l’on ne ferait pas mieux de se concentrer sur l’équipement du corps enseignant, qui est à la traîne en France par rapport au niveau européen, etc.

 

Il faut réserver l'argent public à l’action publique, l'enseignement, et laisser aux parents et aux familles le choix des fournitures personnelles. La CAF est ainsi arrivée comme un acteur évident dans le dispositif, dans la mesure où c’est à elle que revient la mission de compenser, auprès des familles les plus démunies, les équipements de manière à ce que tout élève en France ait les mêmes chances de réussir.

N’y a-t-il a pas une différence trop importante entre d’un côté le prix des smartphones et des tablettes, et de l’autre les économies que vous souhaitez faire sur les calculatrices ?

Peut-être qu’il faut revaloriser un petit peu, mais en réalité pas tant que ça ! On est par exemple dans la même tranche financière entre une calculatrice scientifique à 100 euros, d’autant que les volumes font baisser de façon substantielle le coût des tablettes, qui sont aujourd’hui entre 100 et 150 euros. Donc si on porte véritablement une mesure ou une directive qui permet l’utilisation d’outils numériques dans le cadre pédagogique et individuel pour chaque élève, la dynamique du marché fait que les coûts diminueront. Ça, tous les fournisseurs nous l’ont confirmé.

Sauf que ces calculatrices coûtant une centaine d’euros ne sont obligatoires qu’à partir du lycée...

Il est vrai que le saut est un peu plus fort en primaire, mais en collège et au lycée, on n’est plus sur de telles variantes. L’effort de la CAF va être plutôt sur le primaire parce qu’effectivement la calculatrice demandée n’a pas le même montant. Après, je vous rappelle aussi que si chaque élève a un outil de cet ordre capable de contenir des contenus numériques, on évite dans le même temps une bonne partie de la volumétrie de papier, qui elle aussi a un coût. L’introduction de ce type de matériel, compte tenu des coûts de sortie sur le marché, peut donc être financée à la fois par le prix de la calculette, mais également sur les économies de tous les contenus papiers.

 

panneau école

Concrètement, que faudrait-il pour mettre en place ce que vous proposez aujourd’hui ?

Il faut tout d’abord que les enseignants soient invités à proposer, quand ils le jugent utile, l’utilisation d’outils numériques personnels à l’intérieur de l’établissement. Il faut un signal fort : ouvrir le champ de l’innovation, ce qui est la première mesure.

 

Ensuite, la deuxième mesure importante, c’est l’économie. Il s’agit en effet d’aller vers une réflexion approfondie portant sur la recherche du modèle économique, mais qui tient sur la triptyque CAF, collectivités, et contribution parentale. Il faudra ainsi voir comment doit être ajustée cette allocation de rentrée sur les secteurs qui risquent d’être le plus « en perte », en l’occurrence les secteurs primaires. C’est un modèle économique qu’il faut également trouver avec les partenaires technologiques, compte tenu de la volumétrie d’outils qui risque d’être commandée à chaque rentrée scolaire. Il y a aussi des phénomènes de masse que ces acteurs sont prêts à entendre et sur lesquels ils sont prêts à travailler.

Quels élèves pourraient ainsi bénéficier de ce dispositif ?

Ceux des écoles primaires et des collèges, puisque tous les outils de mobilité sont désormais massivement intégrés à l’école primaire et que le frein à l’utilisation pratique est liée à la capacité de financement de l’outil. Je pense moins aux lycées puisque l’on sait déjà très bien que 98 % des lycéens ont un outil mobile connecté.

 

L’idée, c’est de dire que c’est un objet que tout le monde doit avoir. Le pire dans cette histoire, c’est qu’on interdit aux élèves de venir à l’école avec leur téléphone ou de l’éteindre, alors qu’ils ont souvent un smartphone dès le CM2 ! C’est une aberration, puisqu’on empêche les élèves, dès qu’ils franchissent les murs de l’école, d’utiliser les outils qu’ils pratiquent quotidiennement dans le « vrai monde ».

Ne craignez-vous pas que smartphones et tablettes soient utilisés durant les cours à des fins autres qu’éducatives ?

Et alors ? Quand vous étiez à l’école, vous n’étiez pas toujours attentif : parfois vous faisiez par exemple des dessins sur votre cahier... Là, c’est pareil ! Les pertes d’attention lors des apprentissages sont une donne de l’enseignant. Il gère ça depuis des années, donc celle-ci ne sera pas différente. On est tous soumis, lors de n’importe quelle prise de parole, à des tweets, à un monde qui est comme ça... Je veux apprendre aux élèves, citoyens de demain, à évoluer dans le monde réel, et non pas dans un monde différent. Par contre, il faut aussi leur apprendre les limites, les usages et les dangers - lorsqu’ils existent.

Quel fut votre sentiment à l’issue des récents débats parlementaires relatifs à l’utilisation du libre à l’école ?

Je défends depuis les années 2000 la place du logiciel libre, y compris dans l’éducation où j’ai déjà rappelé que l’on devait apprendre à conduire une voiture, et non pas une Renault. En matière d'éducation, il est éminemment important que l’on puisse avoir l’expertise de l’usage sans la contrainte propriétaire du logiciel. La seconde approche est motivée par des raisons de sécurité, pour que l’on puisse voir ce qu’il y a effectivement à l’intérieur du code source.

 

Sur le principe du libre en milieu éducatif, il permet de ne pas être enfermé dans un apprentissage qui demain serait différent. D’autre part, il est très important d’avoir des contenus qui puissent circuler de façon harmonieuse entre tous les formats, ce qui implique une interopérabilité et donc du logiciel libre derrière. On touche ici à l’interopérabilité entre tous les contenus qui vont pouvoir être créés par les enseignants et qui doivent permettre un multi-usage et une utilisation plus importante sur le territoire français.

 

Je déplore donc le retournement de l’Assemblée nationale sur ce sujet.

 

Merci Pascale Luciani-Boyer.


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