[Interview] Fabien Culié nous parle du financement de Tales of the Lane

« Il y a trop d'offres opaques » 22
Kevin Hottot

Dans le cadre de la rédaction de notre dossier sur le financement participatif dans le secteur des jeux vidéo, nous avons pu nous entretenir avec Fabien Culié, plus connu sous le pseudonyme de Chips. Il nous a donné son point de vue sur le financement participatif en tant que co-organisateur de Tales of the Lane, le seul tournoi de sport éléctronique, financé de manière participativeVous retrouverez ici la retranscription en intégralité de nos échanges.

Fabien Chips Culié

Tu as financé l’année dernière un projet qui s’appelle « Tales of the Lane » sur My Major Company, pourrais-tu nous présenter celui-ci rapidement ?

Tales of the Lane, c’est un tournoi dans lequel se sont affrontées toutes les meilleures équipes d’Europe sur League of Legends. Il y avait deux phases. Une jouée en ligne, jusqu’aux quarts de finale, et une offline, avec les quatre dernières équipes au Casino de Paris, une grande salle parisienne. Et on a décidé d’avoir recours à un mode de financement un peu atypique pour ce genre d’évènement : le crowdfunding.

Je dis atypique, parce qu’il y a de nombreux évènements de ce genre qui ont lieu chaque année, mais aucun jusqu’alors ne l’avait été grâce au crowdfunding, et c’est encore le seul aujourd’hui.

Justement, d’habitude comment sont financés ce genre de tournois ? C’est uniquement grâce au sponsoring ? 

D’habitude ce sont des entreprises qui veulent donner de l’exposition à leur marque ou à l’un de leurs produits, qui financent l’évènement pour y associer leur image. Parfois, même souvent, les éditeurs des jeux participent au pot. C’était d’ailleurs le cas pour Tales of the Lane : Riot Games a participé, et ils nous ont même bien aidés. Il n’y a pas énormément de jeux e-sport grand public, et les éditeurs mettent souvent la main à la poche pour donner de l’exposition à leurs titres. Même les petits éditeurs sont prêts à payer pour faire grimper l’audience de leur jeu.

Donc dans un premier temps, les éditeurs apportent leur soutien, et ensuite, des sponsors peuvent se manifester ?

C’est plutôt les marques dans un premier temps, pour les éditeurs cela dépend de pas mal de choses. Pour notre tournoi, Riot Games nous a aidés, mais je pense que cela n’a rien à voir à leurs possibilités, ni même aux sommes qu’ils peuvent mettre dans les LCS, leur propre ligue professionnelle. L’argent que Riot va mettre dépend totalement de son implication dans le projet.

À mon avis, ils peuvent mettre beaucoup plus, comme ils peuvent s’impliquer de façon moindre financièrement parlant tout en s’impliquant sur le plan technique, pour notre part on a reçu ces deux formes de soutien de leur part, sur le plan technique et financier. Mais en termes de budget cela n’avait rien à voir avec les moyens déployés pour leur ligue professionnelle.

Sur un projet de l’envergure de Tales of the Lane, quelle part du budget est apportée par les sponsors, et donc quelle part provient du financement participatif ?

Pour Tales of the Lane, on a reçu un peu plus des internautes que des sponsors. Le public a donné 105 000 euros, et les sponsors ont apporté environ 80 000 euros. À la base, l’objectif était que la part du public soit de 50 %, mais il a été un peu plus généreux que prévu. 

Pourquoi avoir choisi de passer par la voie du crowdfunding pour financer cet évènement ? La vente des places n’aurait pas suffi ? C’était un moyen de s’assurer les précommandes des places ?

Déjà oui, il y a le fait de pouvoir pré-réserver les places. En fait notre crowdfunding n’en était pas vraiment un dans le sens où on vendait par ce biais-là les places de l’évènement en avance. Donc ce n’était pas non plus dans les projets où on ne vend que de l’immatériel, comme certains projets actuellement en cours de financement en France dans le domaine du jeu vidéo, où on propose d’inclure ton nom au générique d’une émission ou des choses comme ça…

Nous c’était vraiment la prévente de l’évènement qui constituait le cœur de cette campagne de financement. On savait que l’on n’aurait pas assez de sponsoring pour atteindre le budget nécessaire donc on s’est dit que si le public ne participait pas, l’évènement ne pouvait pas voir le jour. C’était crucial pour nous que les gens participent.

Comment on prépare une campagne comme celle-là, il y a beaucoup de travail en amont ?

Oh que oui ! Déjà il faut garder son calme, et se préparer mentalement à faire l’annonce au public, parce que c’est lui au final qui fera le succès ou non de la campagne. Pour nous, Chips et Noi, en tant que figure publique porteuse du projet si on peut nous appeler ainsi, c’était assez lourd à assumer parce que c’était la première fois que cela se tentait dans le milieu, et on se disait que les gens ne comprendraient peut-être pas.

Donc pour nous deux, il fallait déjà travailler le discours, bien choisir ses mots, son attitude. Il ne fallait pas y’aller en faisant les misérables, il fallait que l’on garde notre bonne humeur, et notre petite touche d’humour habituelle, tout en disant aux gens que l’on avait besoin d’eux. On ne pouvait pas faire les malins, vu qu'on n’avait pas le financement de base ! Le travail sur la communication est très important, le sujet est très délicat, ça demande beaucoup de réflexion.

La façon de présenter le projet compte beaucoup. De notre côté on a choisi de faire une bande-annonce, parce que c’est une méthode qu’on utilisait souvent pour nos projets, et cela passe bien auprès de notre public. Les gens voient qu’on s’est cassé le cul, si je peux me permettre, pour présenter le projet et ça aide bien. On n’avait pas beaucoup de budget pour celui de Tales of the Lane, mais dans son style il était plutôt réussi, tout du moins je crois qu’on a réussi à faire passer notre message avec.

  

La bande-annonce de Tales of the Lane

Il faut ensuite travailler sur les contreparties adéquates, et bien ficeler le budget, pour arriver à atteindre le but, et idéalement ne pas trop le dépasser. Et surtout il faut être très transparent avec le public. Tous les projets de crowdfunding dans l’e-sport ne respectent pas cette règle, et ne sont pas aussi transparents qu’on a pu l’être sur le budget.On a parlé de l’apport des sponsors, on a expliqué nos coûts, on a cherché à rester très pédagogues avec le public, pour qu’ils voient bien qu’on n’essaye pas de les arnaquer, et qu’ils puissent tout vérifier.

Je tiens à dire qu’on ne s’est pas engraissés sur ce projet, et ce n’était de toute façon pas le but. On a donné aux gens une bonne idée de ce que serait le projet final, de même pour les contreparties. On sait que le public français avait une grande sympathie pour nous, mais il était important de mettre tout au clair avec eux, et finalement tout s’est bien passé.

Justement au niveau des contreparties tu expliques qu’il y avait une grosse préparation. Dans pas mal de projets, cela cause des délais, au niveau de la livraison des produits par exemple, c’était le cas sur Tales of The Lane ?

Pour être 100 % franc, normalement non ce n’était pas le cas, les seules contreparties qui dans notre cas, demandaient une grosse implication, c’était l’envoi des t-shirts. Une grosse partie à été envoyée avant l’événement, pour que les gens puissent en profiter le jour J.

Après, il y a des commandes qui ont trainé en longueur parce qu’on n’avait pas toutes les infos, soit il manquait l’adresse, soit on n’avait qu’un pseudo et pas de nom, et ça nous a demandé plus de boulot. Donc dans l’absolu, tout s’est bien passé en fait, à part ces quelques cas particuliers.

Qu’est-ce qui vous a poussés à choisir My Major Company comme plate-forme, plutôt qu’une autre, en sachant que d’autres sites majeurs existent en France ou ailleurs, comme Ulule ou Kickstarter ?

En fait c’était un choix, non pas par défaut parce que ce n’était pas le cas, on n’a pas tiré ça à pile ou face. En fait, le patron de My Major Company, Michael Goldman, est un fan de StarCraft 2. Il avait été en contact avec notre directeur commercial, et il avait envie de faire un projet sur le gaming, sur le tout nouveau format de My Major Company, à savoir financer de la musique, mais pas que. Il avait en tête de faire du crowdfunding pour un projet e-sport parmi les tous premiers projets hors musique sur son site.

Du coup il nous a contactés, puis convaincus de tenter l’expérience, et naturellement on est venu sur sa plateforme. On va dire que le fait de l’avoir rencontré c’était une aubaine. Au début on ne voulait pas se lancer dans une campagne de crowdfunding, mais quand on s’est rendu compte qu’on ne joindrait pas les deux bouts seulement avec les sponsors, il a bien fallu y songer. On était encore en discussions avec Michael Goldman, on l’a rencontré peu de temps avant, on continue à le voir, et on est arrivés à se dire que peut-être que c’était ce projet-là qu’il fallait financer ainsi. Disons qu’on a rencontré la bonne personne au bon moment, le hasard fait bien les choses.

Tout à l’heure tu parlais de projets un peu plus opaques dans le domaine du sport électronique au niveau de leur financement, il y en a eu quelques exemples récemment, concernant des web TV. En quoi ces projets te paraissent-ils opaques ?

En fait, le problème, enfin je ne critique pas les gens qui ont fait ces projets, la plupart sont quand même des amis, mais disons que quand tu dis « je vais faire un événement physique », bah déjà il y a du physique. Les gens arrivent à visualiser concrètement les choses, en plus on avait l’envoi de goodies, donc une production physique avec une vraie valeur marchande. Donc les internautes voyaient des coûts physiques qui étaient évidents.

On a donné le coût de notre salle, le montant attribué pour les récompenses des joueurs, les gens avaient accès à énormément d’informations au niveau des coûts de l’événement, et tout était vérifiable. Quand on dit que le Casino de Paris c’est 15 000 euros la journée, c’est parfaitement vérifiable par n’importe qui, je ne vois pas qui peut contester ça. Ça semble même logique, c’est une salle parisienne de 1500 places, qui a une certaine Histoire.

Au niveau des contreparties, évidemment on faisait une marge dessus, par rapport aux coûts de production, pour pouvoir financer le projet, mais là aussi il est assez facile d’estimer la valeur d’un t-shirt, ça revient à 5 euros niveau production et il faut rajouter ensuite les frais d’envoi. Il y a aussi les coûts d’infrastructure, les salaires des 120 intermittents présents le jour J. Tout ça, c’est très vérifiable.

Le souci maintenant sur les derniers projets, c’est qu’ils concernent des tas de choses dématérialisées. Du coup, pour moi, les internautes n’ont aucune visibilité sur ce que sont les coûts. Absolument aucune. Tu ne peux même pas deviner si tu n’es pas dans ce milieu-là. Du coup, le problème que je vois, c’est que le financement participatif c’est censé être quelque chose de très transparent et tous ces projets portés par des individuels font qu’ils sont un peu moins bien préparés que le nôtre, moins bien ficelés et donc plus opaques. Tant mieux si ces gens parviennent à remplir leurs objectifs, mais je trouve quand même que ça serait bien pour le milieu du crowdfunding que les gens fassent plus d’efforts, pour mieux préparer leur offre.

Ça passe aujourd’hui, je leur souhaite que ça passe encore demain, pour de projets qui en valent la peine, mais attention, les gens ne sont pas des pigeons sur Internet. Il suffit qu’une histoire ressorte ou qu’un truc se passe mal, que des doutes subsistent quelque part pour entre guillemets « tuer la poule aux œufs d’or ».

Pour moi le crowdfunding ne doit pas servir à dégager des bénéfices monstres. Si tu peux gagner un peu, c’est cool, mais ça doit rester un outil pour réaliser des projets, mais ce n'est pas fait pour qu’on puisse s’offrir du caviar. Il y a trop d’offres opaques, c’est certain. De notre côté on s’était fait un point d’honneur à divulguer le maximum d’informations, on ne pouvait évidemment pas tout donner, mais on a fait le maximum, sur les 180 000 euros de budget, on a donné les infos pour les 100 000 euros que les gens ont donnés, après l’argent des sponsors est parti sur des trucs plus techniques qu’il n’était pas nécessaire d’expliquer. Ça comprend les salaires, les coûts des décors, du matériel toutes ces choses-là. Il y avait donc peu de risque d’arnaque de notre côté, et puis c’était du one-shot, les gens savaient à quoi s’attendre.

Tales of the lane

Crédit photo : Tales of the Lane

Certains projets sont quant à eux trop peu délimités dans le temps trop eu jalonnés. Il y a pas mal de projets que j’ai vu ou je me suis dit « mais il va faire quoi exactement ? ». Normalement, les coûts liés à une web TV peuvent se calculer, mais justement dans ces projets aucune indication n’est donnée. Ça me perturbe un peu dans un sens. Mais encore une fois le problème c’est que ça été fait par des personnes un peu seules qui ont joué 95 % du truc sur leur réputation et leur fanbase et du coup ne se sont pas embarrassés de détails techniques. Tant mieux si ça marche, mais les gens finiront bien par se méfier des projets pas assez bien ficelés.

Et puis admettons qu’une affaire éclate au sujet d’un projet crowdfundé, même si toi tu viens derrière avec un projet solide et bien ficelé y’a pas de raison que cela ne marche pas. Si les gens voient que tout est carré, ça ira. Les gens sur internet sont très autonomes, autant ils peuvent te « basher » pour rien, autant si tu arrives avec une bonne idée dans un secteur où ce genre d’erreur a pu être faite, les gens vont se dire « bon d’accord dernièrement c’était un peu la merde, mais eux, ils ont l’air de maitriser leur sujet ».

Tu serais prêt à refaire un second Tales of the Lane ?

Ah oui, complètement ! Mais si possible, sans crowdfunding.

Pourquoi donc ?

On est une société, notre but c’est quand même de gagner de l’argent, et ce n’est pas honteux. On a la chance de faire ce qu’on aime, dans un milieu qui nous passionne, mais disons que notre but reste de rendre nos projets rentables afin de pouvoir nous payer convenablement. Et pour nous le financement participatif, ça ne doit pas être vu comme un moyen de s’engraisser. C’est quelque chose qui doit te permettre de faire vivre un projet qui te fait kiffer. Si tu peux gagner un petit peu dessus, c’est cool, mais pour moi ça ne doit pas être l’objectif.

Pour moi ce n’est pas éthique de gagner beaucoup d’argent par ce biais-là. Dans ma tête, ce n’est pas l’esprit du truc.  Dans ce cas, autant demander aux gens voilà j’ai un PayPal et faites des dons, plutôt que de faire passer ça au milieu d’un projet. Je ne dis pas que c’est le cas des projets dont on a discuté juste avant, je ne le pense pas d’ailleurs, mais je n’arrive pas à faire concilier l’idée du financement participatif et celle d’un enrichissement personnel.

Merci Fabien Culié pour ses réponses.


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