Tumblr racheté 1,1 milliard de dollars, le retour de la bulle internet ?

Ou juste un gros pari 39
Nil Sanyas

L'évènement surprise de la semaine est sans aucun doute le rachat par Yahoo! pour 1,1 milliard de dollars de Tumblr, un réseau social de microblogage très populaire aux États-Unis. Une somme folle qui fait suite à l'acquisition déjà très onéreuse d'Instagram par Facebook l'an passé. Cela signifie-t-il pour autant que nous vivons une nouvelle bulle internet équivalente à celle d'il y a 13/14 ans ? Pas vraiment.

Tumblr

Dépenser un jour, sans retour ?

Après la folie de la fin des années 90 et l'éclatement de la bulle en 2000, le secteur informatique et en particulier du Web a pris du recul et la raison est revenue pour la plupart des investisseurs. Cela n'a toutefois pas empêché de voir certaines acquisitions impressionnantes. Si l'on se concentre uniquement sur les start-ups du web, les rachats les plus connus sont ceux de YouTube, croqué en 2006 pour 1,65 milliard de dollars par Google, ainsi que Skype par Microsoft en 2011 pour 8,5 milliards, Instagram par Facebook l'an passé pour 1 milliard (en fait entre entre 700 et 800 millions), et donc Tumblr cette année pour 1,1 milliard de dollars.

Toutes ces jeunes pousses rachetées ont pour point commun leur popularité immense avant leur acquisition. Et hormis Skype, ce qui peut expliquer sa plus forte valeur d'ailleurs, aucun de ces sites n'avait de réel modèle d'affaires. YouTube par exemple était déjà à l'époque un gouffre à serveur, tout en ne proposant aucun service payant et avec une publicité inexistante. Tumblr, pour sa part, a un modèle encore très léger, avec des thèmes payants et quelques (rares) publicités. La société n'a d'ailleurs réalisé qu'un chiffre d'affaires de 13 millions de dollars l'an passé selon la presse américaine. De ce point de vue, la somme mise sur la table par Yahoo! est insensée, quand bien même Tumblr serait visité par des millions d'internautes chaque jour, notamment sur mobile.

Mais une acquisition d'une start-up ne se base jamais sur son présent. C'est bien pour le potentiel et donc l'avenir de Tumblr que Yahoo! a consenti à payer plus d'un milliard de dollars. On parle ainsi d'un objectif de 100 millions de dollars pour cette année 2013, ceci grâce au développement de la publicité certainement. Une belle progression, mais qui devra être confirmée dans les années futures. Dans le cas contraire, Yahoo! pourrait nous faire une GeoCities, ce service d'hébergement de sites racheté 3,57 milliards de dollars par Yahoo! en pleine bulle internet, pour être fermé 10 ans plus tard suite à une mauvaise gestion et à une chute d'audience.

YouTube, l'exemple à suivre

YouTube, Instagram, Tumblr rachetés à prix d'or. Facebook valorisé à 60 milliards de dollars en bourse. Twitter estimé à 10 milliards de dollars. Sans oublier les folies Groupon et Zynga de ces dernières années, ou encore la rumeur Waze. Vivons-nous alors une nouvelle bulle internet ? Si à première vue, cela peut y ressembler, dans les détails, ce n'est pas forcément le cas. Prenons YouTube par exemple. En novembre prochain, la plateforme de vidéos fêtera ses sept ans sous le giron de Google. De société populaire mais dépensière et sans publicité, YouTube s'est transformée en un site incontournable, plus visité à lui seul que n'importe quel autre site web du globe (hormis Google lui-même et peut-être Facebook). Et surtout, les services et publicités se sont multipliés, au grand dam des visiteurs. Résultat, cette année, YouTube pourrait générer 4 milliards de chiffre d'affaires grâce à la publicité. Une somme loin d'être anodine : cela représente trois fois les recettes publicitaires de TF1, c'est quasi l'équivalent des recettes publicitaires de Facebook pour l'année 2012, et c'est deux fois les recettes publicitaires de Yahoo! hors moteur de recherche.

Et si cela ne suffisait pas, du fait des ambitions non dissimulées de Google de vouloir capter les budgets normalement dévolus aux chaînes TV, YouTube pourrait générer un chiffre d'affaires de 20 milliards de dollars d'ici 2020. C'est tout du moins ce que prévoit la banque d'affaires Morgan Stanley. Un résultat vertigineux, d'autant qu'il serait accompagné d'un bénéfice d'exploitation de 5 milliards de dollars. Si ces prévisions venaient à se confirmer, cela mettrait franchement en perspective la somme de 1,65 milliard de dollars dépensée par Google en 2006 pour acquérir YouTube.

YouTube Publicité

Néanmoins, tout le monde n'est pas Google, et tous les services ne sont pas YouTube. Si ce dernier est l'exemple même d'une réussite financière basée sur un business model proche du néant à ses débuts, cela ne signifie pas pour autant qu'Instagram, Tumblr et consorts en feront de même. Bien sûr, les résultats de Facebook, déjà supérieurs à ceux de Yahoo!, prouvent qu'il est possible de réussir à générer massivement de l'argent avec un réseau social, infirmant ainsi la thèse de la bulle basée sur du vent. Il en est de même pour LinkedIn, qui ne cesse de monter en puissance. Mais Twitter tarde encore à concrétiser les espoirs que les investisseurs ont en lui, la faute à une publicité plus complexe à vendre. Quant à Tumblr, comme précisé ci-dessus, il est encore un nain financier. À titre de comparaison, pour l'année 2012, le chiffre d'affaires de Tumblr a été 75 fois inférieur à celui de LinkedIn, et 391 fois plus faible que celui de Facebook. Si ces écarts se réduiront fortement dès cette année, il n'empêche que Tumblr, pour le moment, n'est qu'une machine à audience et rien d'autre.

Pas de bulle, mais...

L'idée même d'une bulle appartient en réalité au passé, puisque son essence même est d'être généralisée, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Le web est bien plus mature qu'il y a une quinzaine d'années, le nombre d'internautes s'est décuplé, et les revenus publicitaires n'ont jamais été aussi élevés d'un point de vue global, même si le prix au CPM n'est pas comparable à celui de l'époque. Lors de cette période, c'est bien toute la bourse technologique et tous les investisseurs qui avaient perdu la tête. Yahoo! valait ainsi fin 1999 quatre fois plus qu'aujourd'hui. Microsoft en valait deux fois plus. Oracle n'a jamais pu retrouver ses niveaux de l'an 2000. AMD vaut aujourd'hui dix fois moins qu'en 2000, et Intel 3,5 fois moins. Bref, cette période de la bulle des années 1999/2000 est incomparable à aucune autre en ce qui concerne les sociétés high-tech et du web. Il s'agissait d'une époque où des millions voire des milliards étaient investis dans des sociétés qui une poignée d'années après, voire parfois une poignée de mois plus tard, ne valaient plus rien.

Aujourd'hui, il n'y a donc pas de bulle à proprement parler, car la « folie » n'est pas généralisée. Il y a certes des sociétés qui sont ou qui semblent franchement surévaluées, mais pas de quoi pour autant annoncer l'éclatement d'une future bulle spécifique au Web. YouTube, LinkedIn et Facebook le prouvent pour le moment. Et même Groupon, que l'on pensait être l'icône même d'une nouvelle bulle, a réalisé une très belle année 2012 avec un chiffre d'affaires de 2,3 milliards de dollars en hausse de 45 %. Et s'il affiche encore des pertes (comme Amazon à ses débuts) et si son action en bourse est quatre fois inférieure à celle de son introduction, peu importe : la société est loin d'être morte et donc d'être enterrée. Plus que des bulles, il n'y a en fait que des coups stratégiques plus ou moins risqués. A posteriori, YouTube était un bon coup pour Google. En sera-t-il de même de Tumblr pour Yahoo! ? Nous n'en sommes qu'au stade de l'a priori pour l'instant. Rendez-vous dans six ou sept ans pour en avoir le cœur net.


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