Chute du prépayé, anomalie ou simple logique des choses ?

Comparatif avec les autres pays du monde 53
Nil Sanyas

Dans une poignée d'années, le marché mobile a de fortes chances d'être méconnaissable par rapport à celui que l'on a connu ces dernières années. La faute à Free Mobile, mais aussi aux réactions des opérateurs historiques. Et s'il est trop tôt pour annoncer la mort des MVNO, le marché du prépayé est plus que menacé, son déclin amorcé au début des années 2000 connaissant une forte accélération depuis l'an passé. Un retournement de situation intéressant qu'il convient de comparer au reste du monde.

Edito mobile prépayé

Avec (Source : ARCEP)

À ce jour, plus précisément au 31 mars 2013, le prépayé représente en France 23,5 % des clients, soit une baisse d'environ cinq points en deux ans et de vingt-cinq points en 12 ans, le prépayé étant l'égal du forfait à cette époque. En quinze mois, ce marché a tout bonnement perdu 2,3 millions de clients. Une chute gigantesque qui semble loin d'être terminée et qui pourrait bientôt ramener ce marché à son niveau de l'an 2000 en quantité de lignes (13,8 millions de clients), sachant qu'en pourcentage, nous sommes déjà à des niveaux historiquement bas. Une anomalie dans le monde ? Oui et non.

Dans les pays en voie de développement (hors émergents), les forfaits sont quasi inexistants. Souscrire à un forfait implique généralement d'avoir un compte banque et des revenus stables, ce qui n'est pas le cas de la plupart des habitants de ces pays. Le prépayé est donc le roi et les clients jonglent entre plusieurs cartes SIM, qu'ils rechargent quand ils en ont besoin et surtout quand ils le peuvent. Bien entendu, un développement économique rapide peut inverser cette tendance.

100 millions de clients aux États-Unis, inexistant au Japon

Du côté des pays développés, les forfaits ont logiquement plus de succès. Néanmoins, le prépayé a encore une importance non négligeable. Aux États-Unis, où les forfaits mobiles sont parfois très onéreux, le prépayé est même en croissance, au point de devenir une base solide du marché, ce qui n'était pas le cas il y a quelques années. L'an passé, le nombre de clients au prépayé a même dépassé pour la toute première fois la barre des 100 millions outre-Atlantique, preuve de son dynamisme. Cela reste inférieur aux forfaits, mais la croissance de ce marché est parfois inférieure au prépayé, signe que ce dernier prend de l'importance.

Quant au Canada, le prépayé est en déclin contrairement aux USA. Il faut dire que le prépayé n'a jamais été bien important, les offres étant peu alléchantes sauf exception et la concurrence étant risible dans ce pays. Le prépayé ne représente ainsi que 15 % du marché aujourd'hui. Le cas du Canada n'est cependant pas unique à travers le monde. Comme vous pouvez le voir dans le graphique ci-dessous, si le prépayé est la base des marchés mobiles indonésien, vietnamien, indien, philippin, et même chinois et malaisien, a contrario, à Taiwan et plus encore au Japon et en Corée, le prépayé est inexistant. Et en Europe ?

Edito mobile prépayé

Il existe de très fortes disparités en Asie au sujet du prépayé. (Source : Roaholdings.com.)

Forza Italia

En Europe, les situations sont variables. En Italie par exemple, le prépayé représente 80 % du marché mobile. Cela explique ainsi pourquoi notre voisin dispose d'un taux de pénétration extrêmement élevé, de nombreux Italiens jonglant entre plusieurs offres prépayées. L'Italie, contrairement à la France à partir du début des années 2000, n'a donc pas délaissé le prépayé au profit des forfaits. Notez pour le petit cours d'histoire que c'est l'Italie qui a inventé en 1975 les cartes d'appels prépayées, celles destinées aux cabines téléphoniques. Le succès du prépayé sous sa forme mobile n'est donc pas si surprenant.

En Espagne, le prépayé est stable depuis plus de 10 ans (en quantité), alors que les forfaits ont fortement progressé. Ainsi, alors que le nombre de lignes prépayées était encore supérieur aux forfaits en 2004, aujourd'hui, ce marché ne représente plus que 38 % du secteur. Mais la crise actuelle en Espagne ne devrait pas faire régresser plus encore le prépayé, qui reste donc encore très important de l'autre côté des Pyrénées.

L'Allemagne et le Royaume-Uni restent encore attachés au prépayé

Si l'on va plus au nord et à l'est, les données changent à nouveau. En Allemagne par exemple, le prépayé connait un grand succès avec encore 56 % du marché (en 2011). Des statistiques montraient que les offres prépayées étaient majoritaires chez les plus jeunes (14-19 ans) et les plus vieux (60 ans et plus), ce qui n'est pas une si grande surprise. Les autres, à savoir ceux entre 20 et 59 ans, optaient pour les deux tiers d'entre eux pour les forfaits. Mais le poids démographique des plus âgés étant ce qu'il est, cela permet ainsi au prépayé de dominer son sujet, et cela a toutes les chances de perdurer encore de longues années.

Outre-Manche, du côté de nos amis britanniques, si l'on se base sur les données de l'Ofcom (leur équivalent de l'ARCEP), on remarque que le prépayé représentait encore 50,8 % du marché au dernier trimestre 2011. Depuis, les forfaits ont repris légèrement le dessus, avec 52,9 % du marché a dernier trimestre 2012, avec un recul de 1,5 million de lignes prépayées en un an. La chute est donc moins marquée qu'en France, et en pourcentage, la différence reste abyssale.

Une anomalie, mais pas illogique

Globalement, dans le monde entier, le prépayé demeure le forfait de base pour la plupart des clients mobiles. Si l'on s'intéresse uniquement aux pays développés en Occident et en Asie, les données sont plus variables, mais en Europe de l'Ouest, nous pouvons bien nous rendre compte que la France est en « avance » par rapport à ses grands voisins. En douze ans, le prépayé sera passé en France de 50 à 20 % du marché environ, ce qui est une anomalie vis-à-vis des autres pays développés, hormis l'Espagne qui a enregistré une forte chute de ce secteur depuis 2004. Mais cet effondrement va aussi dans la logique des choses. En effet, les marchés dans le monde entier n'ont rien d'uniforme. Le succès ou l'échec d'un type d'offre varie énormément selon les politiques mises en place par les opérateurs dans chaque pays, ainsi qu'en fonction de l'économie locale. Cela explique ainsi les disparités immenses entre le Japon et l'Indonésie, ou encore entre la France et l'Italie.

Avec la généralisation des offres quadriplay, aux tarifs très alléchants depuis le fameux Ideo de Bouygues Telecom, les forfaits mobiles sont plus abordables et intéressants. Rajoutez l'offre à 2 euros de Free Mobile et les réactions de ses concurrents, et le prépayé a vu son intérêt s'effondrer ces dernières années. Comme le premier graphique publié dans cet édito le montre parfaitement, la chute du prépayé n'est pas liée à Free Mobile ni même à Ideo, mais est une tendance forte débutée dès l'année 2002. Le recul de ce marché a toutefois ralenti ces dernières années pour s'accélérer à nouveau depuis l'an passé. Cela semble donc désormais inéluctable, devant le très faible intérêt des offres prépayées, ces dernières sont vouées à demeurer un marché de niche. Des millions de personnes devraient ainsi encore céder aux sirènes des offres sans engagement à moins de 10 euros voire à moins de 5 euros par mois lors des prochains trimestres. De quoi faire tomber la part du prépayé à moins de 15 voire 10 % à moyen terme.


chargement
Chargement des commentaires...