Le Free #Adgate, une opposition d'intérêts avant tout

Free sait animer les débuts d'année 768
Nil Sanyas

Véritable évènement de ce début d'année, le filtre anti-pub de Free activé par défaut pour les détenteurs de la Freebox Révolution a déjà fait couler beaucoup d'encre numérique. Si Free n'en est pas à sa première bataille (ici contre Google semble-t-il), c'est néanmoins la première fois qu'une action du FAI impacte des sites et blogs d'une telle manière. Un bon moyen de créer une polémique, et de faire le maximum de bruit.

Freebox Adblock

Quand l'abonné est instrumentalisé à son insu

Supprimer les publicités sur Internet, surtout les plus intrusives, beaucoup en rêvent, et certains l'ont même exaucé en installant des logiciels dédiés à un tel filtrage. Si Free avait communiqué sur ce filtre et l'avait proposé en tant qu'option activable quand le souhaite l'abonné, avec différents critères, il aurait probablement été applaudi par une majorité. Bien sûr, il aurait aussi été critiqué par une minorité, qui aurait vu d'un mauvais œil une possible généralisation d'un système à la AdBlock, pour les conséquences non négligeables que cela peut avoir.

Mais en imposant par défaut un tel filtrage anti-pub à tous ses abonnés Freebox Révolution, qui plus est sans aucune communication, sans préciser ce qui est filtré ou non, Free ne s'est fait que des ennemis ou presque. D'un côté, les Freenautes sont instrumentalisés. En effet, en se voyant contraint d'utiliser un service que certains jugeront utile, l'abonné sert d'arme de dissuasion massive, ce qu'il pourrait ne pas apprécier. Quand bien même le but ultime de toute cette histoire serait l'amélioration des débits des services de Google, et en particulier YouTube, l'abonné ne risque pas de l'entendre de cette oreille et les réactions à chaud pourraient inciter à dégainer une autre arme, celle du désabonnement.

De l'autre côté, Free s'attaque directement aux sites dépendants de la publicité. Bien entendu, l'impact est minime pour les sites peu visités par les Freenautes. Mais l'ironie de l'histoire est finalement que les sites les plus touchés par ce blocage sont ceux dédiés à l'actualité de Free, visités en quasi intégralité par des Freenautes. Nos confrères Univers Freebox et Freenews sont les premiers concernés. Or dès lors que Free ne précise pas ce qui est filtré, ni si l'option a une vocation durable ou non, les réactions ne peuvent être que négatives du côté des webmasters, qui apprécient mal la mesure et le manque de visibilité. Un problème bien plus grave qu'une vidéo YouTube impossible à précharger en 720p.

Free, pour des raisons stratégiques vis-à-vis de certains éditeurs, prend donc l'énorme risque de se voir à la fois critiqué par ses propres abonnés, les sites communautaires de Freebox, les sites de presse en général, les blogueurs, et les défenseurs de la neutralité du Net, même si pour Benjamin Bayart, il n'y a pas d'atteinte à la neutralité dans ce cas précis. Un jeu particulièrement dangereux, d'autant que Free, malgré ses nombreux défauts, jouit encore d'une image positive inégalée en France. Son côté trublion, qui lui a tant servi depuis une décennie, pourrait toutefois se retourner contre lui cette fois, à moins bien sûr qu'il n'obtienne des résultats probants dans les heures ou jours à venir. Certains actionnaires ont en tout cas peu apprécié la nouvelle. Franck Morel, de ZoneBourse.com, estime même que « Xavier Niel a pris la grosse tête en s'appropriant le web », et qu'il incite désormais à vendre l'action d'Iliad, et non plus l'acheter.

Des réactions parfois extrêmes 

Outre les actionnaires, les réactions ont bien entendu été nombreuses et variées. Certains ont ainsi déjà lancé une pétition contre le blocage des publicités, estimant que les premiers touchés ne seront pas les multinationales comme Google mais les petits webmasters. D'autres, tel FreeboxAdblockSucks.fr, militent pour rediriger les Freenautes vers une page spéciale, voire carrément de les bloquer de leurs sites.

DigiSchool (ex-MediaEtudiant.fr) a d'ailleurs déjà réagi en affichant un message à ses visiteurs abonnés chez Free (cf. l'image ci-dessus), les enjoignant dans un premier temps à quitter leur FAI et en les menaçant de les bloquer dans un futur proche. Le message a toutefois été modifié en insistant sur la désactivation de l'option et le fait de se plaindre auprès de Free. Un moyen de pression qui rappelle toutefois le conseil de MegaUpload de quitter Orange pour Free ou SFR il y a deux ans.

Free, le seul à avoir compris ?

Enfin, alors que les critiques négatives fusent de toute part sur la toile, Stéphane Soumier, journaliste pour BFM TV et BFM Radio, semble être l'un des rares à défendre Free. Tout d'abord sur son compte Twitter, puis via un article sur BFM Business, Stéphane Soumier livre un point de vue aux antipodes de ce que l'on peut lire partout ailleurs. Pour le journaliste du groupe NextRadioTV, le duel entre Free et Google semble au final être le même que celui entre la presse et le géant américain. À l'instar des éditeurs de presse, les FAI français seraient pris en tenaille par les géants américains du net, et en particulier Google, qui impose par sa puissance économique ses propres règles aux autres secteurs.

Et pour Stéphane Soumier, s'attaquer aux géants américains ne peut se faire en douceur. « Les opérateurs de réseau sont aujourd’hui dans une situation intenable. Ils peuvent se dévorer entre eux en baissant encore et encore les prix. Ils peuvent aussi choisir enfin la voie de la puissance » argumente ainsi le journaliste, qui voit donc dans ce filtre anti-pub de Free la toute première et véritable attaque d'un FAI envers un mastodonte du Net. 

Auparavant, l'opérateur se contentait de ne pas alimenter ses tuyaux, ce qui était aussi une forme de "prise d'otage" pour ses abonnés, dès lors qu'ils ne pouvaient accéder à certains services, ou alors très lentement. Mais en s'attaquant aux publicités de Google et à Google Analytics, la problématique gagne plusieurs échelons. Si bien entendu, les webmasters ont de quoi rouspéter, pour Google France, des millions d'euros sont en jeu si le système venait à perdurer. Le même Stéphane Soumier annonce d'ailleurs ce matin que le blocage des publicités chez Free devrait être levé dimanche soir ou lundi matin. Ce déminage intervient alors que  le pouvoir politique s'est décidé à prendre part à cette bataille avec pour première étape une concertation lundi prochain avec les éditeurs de sites et Free, avec un point presse à 10h45.

L'aspect économique et politique est d'ailleurs de façon évidente le véritable nerf de la guerre dans toute cette histoire, avec pour toile de fond la question du peering, problème ancien s'il en est. Xavier Niel, le PDG d'Iliad/Free, aurait d'ailleurs conseillé à Yoann Ferret (de Freenews), très remonté contre le filtre anti-pub de Free, de lire les propos de Stéphane Soumier. Preuve, si l'email est bien original, qu'il s'agit bel et bien d'une guerre frontale entre Free et les géants du Web, et en particulier Google. On notera d'ailleurs que ce dernier est particulièrement silencieux depuis jeudi et la mise à jour de la Freebox Révolution. La seule réaction qui nous a été communiquée verse dans le laconique. Un porte-parole de Google nous a simplement affirmé : « nous avons constaté les mesures prises par Free et sommes en train d’analyser la situation ». Un mutisme compréhensible, dès lors que les enjeux sont particulièrement élevés et que Google France doit s'activer comme jamais en coulisse pour débloquer la situation.

Des conséquences toutes calculées ?

En attendant justement ce dénouement, nous pouvons tout de même nous demander si Free avait bien prévu les nombreuses conséquences de ses actes. Dans son papier publié sur BFM Business, Stéphane Soumier cite l'économiste autrichien Joseph Schumpeter : « L'entrepreneur est un personnage inspiré qui se lance dans une aventure dont il ne mesure pas les conséquences ». Ici, l'entrepreneur est Xavier Niel. Sauf que les conséquences vis-à-vis de Google ont forcément été calculées, ceci de façon minutieuse. De même que le risque juridique, tout comme celles pour les sites impactés par cette politique. C'est une évidence. Mais en est-il de même vis-à-vis de la réaction de ses propres abonnés ? La question mérite d'être posée.

Enfin, concernant la position de PCINpact, si une partie non négligeable de nos visiteurs sont des Freenautes utilisant la Freebox Révolution, nous sommes peu dépendants de Google en matière de publicité. Cette affaire, contrairement à certains de nos confrères, a ainsi un impact très relatif. Notre stratégie vise justement à démultiplier les sources de revenus pour diviser les risques. En outre, nous essayons d’adopter une politique respectueuse en matière d’affichages publicitaires.

Les lecteurs inscrits peuvent désactiver les pubs qu’ils jugeraient intrusives, les abonnés Premiums eux, surfent dans nos colonnes sans pub. Du moins sauf ceux qui n’ont pas réactivé l’option, puisque plusieurs d’entre vous ont souhaité ce soutien ! Si l’impact sur le flux AdSense est quasi nul pour nous, cela ne vient en aucun cas légitimer la mesure qui reste selon nous choquante, hasardeuse, non transparente, ouvrant une dangereuse boite de Pandore. Quant aux systèmes à la AdBlock, nous avons maintes fois abordé le sujet dans le passé : le système de listes blanches permet un soutien de vos sites préférés, sachant que nous tentons au maximum d'éviter les publicités trop intrusives et agressives.


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