Les pères fondateurs de l’internet inquiets à propos du sommet de Dubaï

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Alors que les États discutent officiellement depuis lundi de la révision du RTI, Tim Berners-Lee et Vinton Cerf, deux personnalités considérées comme les pères fondateurs de l'internet, viennent de s'élever contre les aspirations de certains pays.

Depuis lundi, se tient à Dubaï la Conférence mondiale sur les télécommunications internationales. Représentants de gouvernements du monde entier discutent ainsi de la révision du Règlement des télécommunications internationales (RTI), ce traité régissant les principes généraux relatifs à l'établissement et à l'exploitation des télécommunications internationales. En clair, les États planchent sur la future régulation mondiale d’Internet.

 

Alors qu’en coulisses, les gouvernements oeuvrent depuis plusieurs mois pour échanger les propositions d’amendements, de plus en plus de voix s’élèvent pour s’alarmer de la tournure prise par les négociations. Dernier en date : Tim Berners-Lee, principal inventeur du World Wide Web.

 

berners lee

Tim Berners-Lee, en janvier 2011 - Crédits: campuspartybrasil, Flickr. Licence CC BY-SA 2.0

TBL prend la défense des organisations existantes

Le président du W3C, organisation qui s’occupe justement de certains standards du Web, n’a visiblement pas apprécié les aspirations de certains pays tels que la Chine, l’Iran ou la Russie, qui portent des amendements visant à conférer aux États un meilleur contrôle de certaines ressources liées à l’internet, par exemple gérées par des organismes comme l’ICANN. « Je pense qu’il est important que ces structures existantes continuent de fonctionner sans que l’on tente de les court-circuiter », a prévenu Sir Tim Berners-Lee, comme le rapporte la BBC. « Ces organisations sont présentes depuis un certain nombre d'années, et je pense qu’essayer de mettre en place des organisations alternatives pour gérer les standards serait une menace nuisant à stabilité du système ».

 

D’autre part, le père du Web considère qu’il n’est pas nécessaire de faire évoluer le RTI dans le but d’améliorer l’accès physique au réseau. Tim Berners-Lee estime en effet que la situation actuelle en la matière plaide plutôt en faveur d’autres priorités : « nous devons nous préoccuper d’autres sujets comme la neutralité du Net ou bien lorsque des gouvernements espionnent l’internet ou le bloquent ».

 

Lundi, le secrétaire général de l’UIT, Hamadoun Touré, avait pourtant tenté de calmer le jeu : « rien ne peut arrêter la liberté d'expression dans le monde d'aujourd'hui, et rien dans cette conférence ne touchera à cela », a-t-il assuré devant les participants à la conférence de Dubaï, comme le rapporte l’AFP

Vinton Cerf dans les pas de Google

Un peu plus tôt avant Sir Tim Berners-Lee, c’est l’un des autres pères fondateurs d’Internet, Vinton Cerf, qui s’est lui aussi alarmé de la tournure prise par les négociations sur la révision du RTI. Dans une tribune parue hier dans Le Monde, le co-inventeur du protocole TCP/IP prévient : « Aujourd'hui, l'Internet libre et ouvert que nous connaissons est menacé ». Notons que cet avertissement, similaire à celui lancé il y a quelques jours par Google, n’est pas anodin puisque l’Américain œuvre en tant que « Chef évangéliste de l'Internet » pour la firme de Mountain View.

 

Vinton Cerf reprend ainsi les inquiétudes du géant de l’internet, par exemple en critiquant les vélléités de ces États comme la Corée du Nord ou Cuba, qui, « habitués à contrôler les médias, (...) sont opposés à ce que les individus puissent utiliser Internet pour critiquer leur gouvernement ». Il explique ensuite que « certaines propositions des États participant à cette réunion pourraient permettre à des gouvernements de justifier la censure d'un discours, voire même justifier la coupure d'accès à Internet grâce à quelques modifications du Règlement des télécommunications internationales (RTI). Plusieurs régimes autoritaires auraient même proposé d'interdire l'anonymat sur le Web, dans le but de faciliter la recherche et l'arrestation de dissidents ».

 

take action google uit

Pateforme "Take Action", de Google.

 

Tout comme Google, l’Américain remet en cause le modèle décisionnel onusien. Pour lui, l’Union internationale des télécommunications (UIT), qui organise la conférence de Dubaï sous l’égide de l’ONU, n'est pas l'organisme « le mieux placé pour prendre des décisions quant au futur de l'Internet. Car seuls les gouvernements disposent d'un droit de vote au sein de l'UIT, dont des gouvernements qui ne soutiennent pas un Internet libre et ouvert. Les ingénieurs, entreprises et individus qui construisent et utilisent le Web n'ont pas leur mot à dire ». Notons néanmoins que certains acteurs privés seront bel et bien entendus, même s’ils ne prendront certes pas part aux votes. Google fait d’ailleurs partie des entreprises embarquées au sein de la délégation des États-Unis, aux côtés d’autres géants tels que Facebook, Microsoft, Paypal ou Intel.

La contribution des géants en question

« Le modèle multi-acteurs adopté en matière d'élaboration des règles relatives à Internet, notamment par l'Internet Engineering Task Force, l'Internet Corporation for Assigned Names and Numbers, l'Internet Governance Forum et le Regional Internet Registries, constitue la seule issue possible », conclut alors Vinton Cerf. Il poursuit : « À la différence de certains gouvernements qui affirment qu'Internet requiert de nouvelles règles à l'échelle mondiale en vue d'accélérer son déploiement dans les pays en développement, nous sommes convaincus [lui et Google, ndlr] que l'approche actuelle menée par le marché reste la meilleure option dont nous disposons pour continuer à suivre la croissance exponentielle du Web ».

 

Il s’avère en effet que deux visions s’affrontent à Dubaï : tandis que l’idée européenne, et notamment française, tend régulièrement à inciter les opérateurs à contribuer au financement des réseaux, la vision libérale américaine s’oppose au contraire à toute intervention étatique. Vinton Cerf fait ainsi partie de la seconde catégorie. « Un système de règlementation gouvernemental serait donc non seulement superflu, mais entraînerait aussi à coup sûr une hausse des frais et des prix, et freinerait la croissance organique et rapide d'Internet à laquelle nous assistons depuis son émergence commerciale dans les années 1990 ».

 

Notons enfin que Stéphane Richard, PDG d’Orange-France Télécom, a expliqué hier au Figaro qu’il ne s'attendait pas à des « résultats immédiats » à la sortie de la conférence de Dubaï. Le patron de l’opérateur historique l’a néanmoins reconnu : « les relations avec les géants de l’Internet évoluent positivement. Avant, ils nous disaient : à vous les investissements, à nous les profits. Maintenant, ils acceptent de nous payer pour une meilleure qualité de service du réseau. Déjà la moitié du trafic Internet entrant sur le réseau Orange et venant principalement des États-Unis est monétisée ».


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