Google vs la presse : entre dépendances, pouvoirs et intérêts

Internet Wars : l'attaque des clowns 142
Nil Sanyas

Ces derniers jours, tous les yeux se sont tournés vers Windows 8, les nouveaux produits d'Apple ou encore Joe Mobile (rayez les mentions inutiles). Pourtant, une nouvelle particulièrement importante devrait encore alimenter la presse depuis son annonce : l'auto-déréférencement de Google Actualités d'une grande partie de la presse brésilienne.

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Alors qu'une partie de la presse française, allemande et même italienne souhaite être rémunérée par Google en échange de leur contenu (lien, titre et premiers mots), les journaux en ligne brésiliens ont eux aussi tenté ces derniers temps à améliorer leurs revenus. Après plusieurs réunions avec Google Brésil, un accord avait été trouvé afin que le service Actualités (News) n'affiche qu'une ligne au lieu de quatre ou cinq. Le but était d'attirer plus d'internautes vers les journaux, ces derniers se rendant compte que les visiteurs d'Actualités se contentaient des quelques mots visibles sur le service. Le projet a néanmoins capoté, les journaux à une ligne perdant de la visibilité, et par conséquent des visiteurs, contrairement aux promesses de Google si l'on en croit le communiqué de l'association brésilienne publié ce lundi.

Face à une telle situation, la presse brésilienne a donc tranché dans le vif en s'auto-déréférençant, choix (courageux ?) qui n'a pour l'instant pas été suivi à l'étranger. Mais ce n'est peut-être qu'une question de temps. Il est tout d'abord intéressant de noter qu'ici, ce n'est finalement pas tant Google le problème pour la presse, mais plutôt le comportement des internautes. Si le géant américain est pointé du doigt pour son utilisation des contenus journalistiques sans contrepartie outre d'attirer de nombreux internautes (ce qui n'est déjà pas négligeable), le nœud du problème est donc surtout les visiteurs.

Cliquez mécréants, et enrichissez-nous

Vous, vilains internautes, vous vous contentez de lire les titres et parfois, quand vous n'êtes pas trop fainéants, les quelques mots de l'introduction. Un véritable péché, limite un affront, pour ne pas dire un crime de lèse-majesté. Cliquez mécréants, et enrichissez-nous. Que Google Actualités soit truffé de copies intégrales d'articles de l'AFP et de Reuters, de réécritures de ces mêmes dépêches et de publi-rédactionnels n'est pas notre problème. L'important, c'est de venir chez nous, et si possible d'y rester un peu, histoire que vous puissiez voir nos différentes publicités affichées grâce à l'auto-rafraîchissement des pages abritant nos chefs-d'œuvre rédactionnels, qui méritent tous des prix Pulitzer soit dit en passant.

Ce paragraphe (un brin) caricatural peut néanmoins être pris comme tel par les internautes face à une presse souhaitant être rémunérée par les moteurs de recherche et/ou les agrégateurs d'actualités. Ceci alors que ces derniers leur rapportent une part non négligeable de leurs visiteurs. En somme, la presse veut le beurre, l'argent du beurre, la crémière, ses sœurs et un Mars.

Google, plus perdant qu'on ne le croit ?

De l'autre côté de l'Atlantique, au Brésil, les journaux en ligne ont à la fois estimé que Google Actualités ne leur apportait pas assez et que sans eux, le service n'avait plus d'utilité. S'il est aujourd'hui bien trop tôt pour analyser l'impact d'un tel départ pour la presse, mettons-nous un instant à la place de Google. Il est vrai qu'en cas d'auto-déréférencement massif, son service Actualités ne proposera plus que des petits sites et quelques blogs professionnels. Si cela peut contenter certains internautes, il est évident que de nombreux sujets ne pourront être couverts. En somme, le service pourra déjà écrire son testament.

Bien entendu, Google Actualités n'est en rien vital pour Google. Les publicités affichées sur son activité de recherche et ses autres services (Android, etc.) représentent la quasi-intégralité de ses revenus. Et Actualités n'affiche pas de publicité. Mais poussons la logique plus en avant. Imaginons que cette même presse, en guerre frontale face à Google, se mette à s'auto-déréférencer du moteur de recherche, tout en restant disponible chez la concurrence (Bing, DuckDuckGo, Exalead, etc.). Les internautes commenceront rapidement à se rendre compte que leurs recherches de faits d'actualités n'aboutiront plus de manière aussi précise et abondante qu'auparavant.

Pour Google, le risque est réel. D'autant plus si, continuons d'imaginer, d'autres grands sites venaient à suivre la presse. Les résultats de Google s'en retrouveraient totalement bouleversés. C'est alors l'existence même de la société américaine qui serait en jeu. Si tout le monde met régulièrement en avant (et avec raison) l'importance de Google dans le nombre de visiteurs de la plupart des sites web, n'oublions pas non plus que Google est directement dépendant de ces mêmes sites. Plus de sites, plus de réponses intéressantes, moins de visiteurs, moins de recettes publicitaires, bienvenue Fisher & Sons.

Qui a le plus à perdre ici ? À première vue, tout le monde ou presque pourrait regretter cette situation théorique. Les sites pourraient voir leur audience régresser. Les internautes perdraient un service utile. Les nouveaux sites devront trouver d'autres voies pour se faire connaître (réseaux sociaux, etc.). Mais Google, lui, malgré ses dizaines de services utilisés, base la quasi-totalité de son business model sur son moteur de recherche. Et un moteur privé d'essence voit mécaniquement son autonomie réduite.

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Payer ou ne pas payer, telle est la question

Désormais, le risque numéro un pour Google est d'ouvrir la boîte de Pandore, à savoir accepter de rémunérer la presse. Si Google venait à tomber dans un tel piège, cela donnerait de façon inévitable des idées à d'autres sites. « Si Google accepte de rémunérer la presse, pourquoi pas moi ? Finalement, je participe aussi au succès de Google » pourraient ainsi argumenter certains sites. Nous arriverions alors à un système où le SEO verrait sa valeur modifiée, dès lors que les moteurs de recherche rémunèreraient les sites pour pouvoir afficher leurs résultats. Au final, tout est donc une question de pouvoir, d'influence, d'ascendance. Celui qui en est le plus largement doté remportera la timbale de façon certaine. Et à ce jeu-là, l'internaute est souvent le dindon de la farce.


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