[Tribune] Pour un meilleur apprentissage de l'informatique à l'école

Par Philippe Latombe, député MoDem 60
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Crédits : skynesher/iStock
Loi
Marc Rees

Dans une tribune, le député MoDem Philippe Latombe salue la création du CAPES section numérique et sciences informatiques, mis en place cette annéeUne tribune qui intervient alors que France Digital plaide, parmi ses 25 propositions pour une stratégie européenne, en faveur d’une formation à l’IA de tous les publics et à tous les âges. 

Il était attendu par beaucoup depuis quarante ans : le CAPES section Numérique et Sciences informatiques a enfin vu le jour. Les premiers enseignants stagiaires devraient entrer en fonction dès la rentrée prochaine, une très bonne nouvelle qui tend à passer inaperçue en ces temps de pandémie.

Comme le soulignait à juste titre l’an dernier sur France Culture, le directeur général des ressources humaines du ministère de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, « tout citoyen en devenir doit pouvoir disposer d'un bagage minimal en numérique. Il y a des enjeux de compréhension du monde. »

Or, comme chacun sait, une discipline n’existe vraiment que lorsqu’elle est incarnée par des enseignants qui lui sont entièrement dédiés. Pourtant, se réjouir de la consécration de cette nouvelle spécialité n’exclut pas de penser qu’il aura fallu attendre beaucoup (trop) de temps et qu’il en faudra encore beaucoup (trop), pour qu’un nombre suffisant de professeurs formés irriguent de leur savoir l’ensemble des établissements de notre pays.

En attendant, l’accès à la culture informatique reste dépendant des compétences acquises (ou pas) à titre personnel, au bon vouloir (ou pas) des enseignants en place, et au matériel mis à disposition (ou pas) des élèves. Cela laisse la part belle à l’à-peu-près et aux inégalités. À la fin du secondaire, les compétences informatiques des jeunes Français sont inévitablement hétéroclites, livrées aux hasards du parcours scolaire de chacun, se limitant dans la majorité des cas à savoir pianoter sur un clavier pour accéder à Google et aux réseaux sociaux, à ses risques et périls.

C’est oublier que l’informatique est avant tout une culture et un langage à visée universelle, essentiels à maîtriser si l’on veut, volens nolens, « être au monde ». Comme le précise Gilles Dowek, informaticien, chercheur à l’INRIA, « il y a deux façons d'être au monde avec les objets informatiques : on peut être des utilisateurs ou des concepteurs. À partir du moment où l'un de nous écrit une page web, il devient créateur ».

J’irai plus loin encore avec ce principe atemporel et universel énoncé par François Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Il serait inconséquent de laisser les jeunes grandir sans leur donner les outils leur permettant de comprendre le fonctionnement, le pourquoi, le comment et les risques inhérents à un monde prétendument  virtuel, mais surtout profondément intrusif quant à nos destinées individuelles et collectives. Si l’on veut identifier les risques, il me semble indispensable de les identifier, et cela passe par une solide connaissance du sujet.

« Une formation complète aux sciences numériques »

Il est donc essentiel que l’ensemble des élèves reçoive une formation complète aux sciences numériques. Et cela doit commencer dès le début de la scolarité. Le langage informatique doit faire partie du socle commun de connaissances, au même titre que les langues maternelles et étrangères, les mathématiques ou l’histoire. Il ne suffit pas de mettre en place, comme cela a été fait, des programmes qui resteront lettre morte, si un nombre suffisant d’enseignants n’est pas en mesure de les mettre en œuvre ou si le matériel fait cruellement défaut.

La programmation informatique fait certes partie des programmes du primaire et du collège depuis la rentrée 2016. Au primaire par exemple, les élèves sont censés apprendre à « programmer les déplacements d’un robot ou d’un personnage sur écran » ou à « construire une figure simple ». Quelle  est la réelle effectivité de ces apprentissages ? Un professeur des écoles de Loire Atlantique m’avouait dernièrement être l’un des seuls à les pratiquer. Il estimait qu’ils n’étaient vraisemblablement pas plus de 10 % dans ce cas. Et la Loire Atlantique n’est vraisemblablement pas un cas isolé !

Lorsqu’en 2012,  l’Estonie a décidé de généraliser peu à peu l’apprentissage du codage informatique dès le primaire, ses dirigeants ont bien précisé qu’ils n’avaient pas l’ambition de créer une nation de programmeurs et de développeurs, voire de hackers. Ils ont pensé pouvoir ainsi développer chez les jeunes un sens logique qui vaut plus que la simple application de la technologie numérique. Ils ont souhaité donner à tous la capacité de s’approprier les nouvelles technologies, de ne pas en être des utilisateurs passifs, voire même captifs. Ils ont constaté depuis que, commencé de bonne heure, cet enseignement avait la faculté susciter des vocations, sans distinction de genre et de milieu social, pour des secteurs d’activité où l’offre est forte, pour des métiers offrant des opportunités, notamment à des personnes handicapées.

Numérico-béats vs Utilisateurs éclairés

En France, le débat fait rage depuis des années. Les uns pensent qu’il faut d’abord développer l’esprit critique des enfants et que la culture informatique, lieu de tous les dangers, ne doit venir que bien après. Les autres souhaitent que l’apprentissage des nouvelles technologies, qui développe le sens logique, commence de bonne heure. Mais que vaut l’esprit critique sans logique ? Et la réciproque est tout aussi pertinente. Il ne s’agit bien évidemment pas de former des cohortes de « numérico-béats », bien loin de là, mais des utilisateurs éclairés.

En attendant, pendant que les « numérico-sceptiques » s’adonnent à leur sens critique, un petit pays comme l’Estonie grimpe allègrement dans les classements PISA, tandis que nous dégringolons inexorablement. De là à penser qu’il y a peut-être une relation de cause à effet… Cela mérite au moins qu’on s’y attarde.

En attendant, notre pays continue à manquer de programmeurs et de développeurs. Ces profils particulièrement recherchés appellent des aptitudes intellectuelles spécifiques qui échappent à toute prédisposition sociale, culturelle ou de genre. L’apprentissage de la programmation informatique participe ainsi de l’égalité des chances, de l’égalité homme-femme, de l’insertion et de la promotion sociale et l’école, passage obligé, devrait constituer par essence le lieu privilégié où peuvent se repérer ces jeunes talents.

Enfin, la crise actuelle nous montre combien nous sommes dépendants des nouvelles technologies. Le rétropédalage étant inconcevable, faisons en sorte que ce soit pour le meilleur. Et cela passe avant tout par l’éducation.


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