Comment sont réparées les fibres optiques coupées ou vandalisées

Tu coupes, tu soudes et c’est fini ? 52
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Crédits : Ivan Kukin/iStock
FAI
Sébastien Gavois

Pour réparer de la fibre optique, si vous pensez qu’il suffit de prendre les brins et les souder deux par deux… vous avez raison. Mais c’est sans compter sur toutes les complexités annexes, opérations et préparatifs à mettre en œuvre. Retour sur les différentes étapes à suivre, aidés de spécialistes de ces procédures.

Cette semaine, plusieurs « grosses » fibres optiques et des lignes cuivre ont été coupées dans la région parisienne. Il s’agit d’actes de vandalisme, avec l’utilisation d’une disqueuse. Orange était le principal fournisseur d’accès grand public touché avec près de 50 000 lignes de ses clients particuliers et professionnels impactées, mais c’était loin d'être le seul.

Bouygues Telecom nous explique ainsi avoir « quelques clients (ADSL uniquement) impactés » (ceux passant par le réseau Orange), quand Altice/SFR et Free n’ont pas souhaité répondre à nos questions pour le moment. Plusieurs hébergeurs (Scaleway, Octopuce…) et services (Winamax par exemple) ont aussi également été touchés plus ou moins directement.

Dans l’ensemble, les réseaux ont continué à fonctionner via des chemins alternatifs ; comme quoi, la redondance a du bon. Si les dégâts paraissent ciblés au regard des fibres visées et de l'importance de l'impact, plusieurs acteurs interrogés nous confirment que cela aurait pu être encore bien pire. Nous aurons d'ailleurs l'occasion d'y revenir sous peu.

Dès la découverte du problème, des travaux d’envergure ont débuté afin de réparer les dégâts et rétablir les connexions. Mais, en pratique, en quoi consistent ces opérations et comment se déroulent-elles ?

La première question à se poser : y a-t-il du mou ?

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la première étape n’est pas de se ruer sur les fibres pour commencer les réparations. Dans un cas de vandalisme comme celui de cette semaine, il faut éviter de toucher au matériel abîmé en attendant le passage d’un huissier et/ou d’un officier de police judiciaire pour les constatations officielles.

Ensuite, il faut « analyser la situation pour savoir comment réparer » nous confie un spécialiste. S’il y a assez de « mou » – on parle d’un ou deux mètres minimum en général, pas de quelques (dizaines) de centimètres – alors la réparation peut généralement se faire sur place en utilisant une boîte et des soudures (nous y reviendrons). 

Dans le cas contraire, il faut suivre la trace du câble sur l'une ou l’autre des extrémités coupées, pour se rendre aux précédents points de branchement et/ou au local technique (la « chambre ») où passe le câble. Ce dernier est alors coupé (en se gardant évidemment une partie de mou) et retiré. Un nouveau, plus long, est alors mis en place.

Dans ce cas, il faut installer non plus une mais deux boîtes : à l’endroit de la coupure et dans la chambre, avec une nouvelle gaine de fibre entre les deux. Bref, comptez au moins deux fois plus de travail. 

Une gaine peut contenir des centaines de fibres

Une fois l’approche validée (et donc le nombre de boîtes à installer pour chaque réparation), le travail peut commencer. Mais il faut savoir que ce qu’on appelle généralement « fibre » dans le cas présent n’est pas constitué d’un seul brin.

Plutôt de dizaines ou de centaines. Les fibres sont en effet regroupées dans des tubes (généralement par paquet de 12 ou 24), rassemblés dans des torons (là encore par paquet de 12 ou 24) et cet ensemble prend place dans une gaine.  Au moment de réparer la coupure, il faut donc ouvrir la gaine, les torons et enfin les tubes pour arriver aux fibres optiques.

Il faut ensuite les nettoyer, car elles sont enduites de graisse pour leur permettre de glisser sans casser lorsque le câble est plié. Une opération de « préparation du câble » qui est évidemment à effectuer de chaque côté de la soudure.

Fibre optique
Crédits : Cablemonkey

Maintenant, on peut cliver et souder…

C'est alors que vient le moment de souder les fibres, c’est-à-dire de les assembler de manière à assurer une continuité de passage de la lumière. Pour que cette opération soit réalisée dans de bonnes conditions, il faut « cliver » chaque brin, c’est-à-dire le couper de façon propre et nette avec un angle à 90°.

Ensuite, les deux fibres à relier ensemble sont mises dans une soudeuse qui va placer face à face leurs cœurs (ils ne mesurent que 9 microns) puis procéder à une soudure à l'arc électrique. Il faut évidemment faire cette opération pour chaque fibre à la fois. Ensuite, le technicien place au-dessus de l’épissure (le point de jonction) un « smoove » qu’il fait préalablement glisser sur l’un des deux bouts de la fibre (avant de les souder évidemment) et faire le rétreint.

Pour simplifier, disons qu’il s’agit d’un manchon thermorétractable. Si l’épissure est comparée à la suture d’une plaie, le smoove est en quelque sorte le pansement (permanent) que l’on pose dessus pour la protéger. 

… et répéter l’opération sur chaque brin 

Les brins de fibre soudés sont ensuite confortablement installés (lovés) par paquet d’une douzaine en général dans des « cassettes ». Oui, il peut y avoir des faces A et B afin de doubler le nombre de fibres. Ces cassettes sont installées dans des boîtes, dans lesquelles arrivent les deux gaines de fibres à brancher ensemble.

Le tout est relativement imposant et mesure plusieurs dizaines de centimètres de long (en fonction du nombre de cassettes). Le passage des gaines doit être réalisé avec minutie afin d’assurer l’étanchéité. En effet, les boîtes de réparation peuvent se trouver dans des endroits humides ou carrément à proximité de l’eau ; il faut donc s’en protéger. 

Voici pour la théorie. Mais en pratique, il ne faut pas oublier de respecter certains points : respecter les codes couleur des fibres, leurs implémentations dans les tubes/torons/gaines, que chaque épissure relie bien les bonnes fibres entre elles, la mise en place du smoove, laisser du mou dans les cassettes pour des réparations ultérieures si besoin, etc.

Dans les images ci-dessous on peut voir un boîtier avec des cassettes, des fibres déjà soudées avec leur smoove et le travail qui reste encore à faire :

Rien ne vaut le test pratique

Une fois l’épissure réalisée, la soudeuse donne une indication du résultat. Si le test est négatif alors il est évident qu’il faut recommencer (d’où l’intérêt de laisser du mou dans la cassette). Un spécialiste nous précise que même si le résultat est concluant, on se retrouve parfois avec une épissure « de Schrödinger » : la fibre peut être utilisable… ou non.

Seul un test pratique permettra de s’en assurer. Se laisser du « mou de partout » permet donc de corriger les défauts qui peuvent apparaître une fois la fibre remise entre les mains du client. Sachez enfin que la réparation d’une fibre n’est pas sans incidence sur ses performances, mais cela reste quasiment négligeable avec une perte de moins de 0,1 dB par épissure. Il y a également des pertes de quelques dixièmes de dB avec les connecteurs, la longueur de la fibre, etc. 

Et pour ce qui est du coût d’une telle réparation ? Généralement le matériel n’est pas forcément ce qui revient le plus cher : 1 à 10 euros le mètre de fibre optique s’il faut en rajouter des morceaux, contre quelques centaines d’euros pour un boîtier. Mais il faut ajouter la main-d’œuvre qui augmente rapidement en fonction du nombre de techniciens sur place et du nombre de fibres (qui influence directement sur le temps). Surtout en période de confinement.

Et pour les câbles sous-marins ?

Il existe un cas particulier, mais qui prend de l’importance ces derniers temps selon Jean-Luc Vuillemin (directeur réseaux et services internationaux chez Orange) : des coupures et donc des réparations sur des câbles sous-marins. Dans ce genre de cas, les opérations sont un peu différentes, comme l’explique la division Marine du FAI dans cette brochure.

Il faut envoyer un bateau à la position théorique du défaut. Il débute alors la phase de récupération du câble, soit via un robot sous-marin – ROV pour Remotely Operated Vehicle – ou via un filin avec un grappin.

Orange Marine décrit ainsi la suite des opérations :

« Une fois à bord, le câble est coupé. Les techniciens embarqués effectuent alors des mesures pour localiser précisément le défaut. L’extrémité saine du câble est reliée à une bouée et reposée au fond. L’autre extrémité est relevée jusqu’à
atteindre le défaut.

Cette portion de câble est éliminée. Un nouveau segment de câble est raccordé aux deux extrémités par des joints de fibre optique. Le jointage consiste à faire fondre les fibres optiques une par une pour les souder sans détériorer leurs capacités de transmission [on revient alors sur ce que nous avons expliqué précédemment, ndlr].

Cette phase est réalisée avec une extrême minutie. On installe ensuite une coque de protection par moulage autour de la boîte de raccordement pour protéger les fibres. Des tests optiques sont effectués puis les stations terminales qui travaillent 24 heures sur 24 sont alors contactées afin de s’assurer de la qualité de la réparation avant de procéder à la remise à l’eau. »

Une fois toutes les vérifications passées, le câble est reposé au fond de l’eau et, si besoin, le robot sous-marin peut être mis à contribution pour ensouiller le câble dans une tranchée sous-marine.

 

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