5G : onze projets sur les 26 GHz, l'Arcep veut « ouvrir un peu plus ses chakras »

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Crédits : sompong_tom/iStock
Téléphonie
Sébastien Gavois

Hier, l'Arcep présentait officiellement les onze premiers projets sur la 5G dans les 26 GHz. Sébastien Soriano (président de l'Arcep) et Agnès Pannier-Runacher (secrétaire d’État) étaient présents pour les évoquer, mais aussi pour revenir sur d'autres sujets comme l'attribution des fréquences, le retard de la France, le cas de Huawei, etc.

En janvier 2019, l'Arcep, le ministère de l'Économie et des Finances et celui de l'Action des Comptes publics lançaient un appel à la création de plateformes d'expérimentations de la 5G dans la bande des 26 GHz.

13 propositions sont arrivées jusqu'au bureau de l'Arcep, qui a accordé des autorisations à 11 d'entre elles. Deux projets sont portés par Orange, trois par Bouygues Telecom, les autres par des acteurs qui ne sont pas des opérateurs. Un point dont se félicite Sébastien Soriano.

26 GHz : l'Arcep a la recherche d'explorateur

Pour rappel, les 3,5 GHz sont considérés comme le cœur de la nouvelle norme 5G, tandis que les 26 GHz sont une « "terre inconnue" pour les réseaux mobiles ». Le régulateur ajoute que « la bande de fréquences des 26 GHz devrait, grâce à ses largeurs importantes, permettre des débits inégalés et des usages inédits et a été identifiée comme bande "pionnière" pour la 5G ».

L'Internet des objets est largement cité en exemple, avec « un univers quasiment infini qui s'ouvre devant nous », selon le régulateur. De son côté, Agnès Pannier-Runacher (secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances) parle de « transformations majeures dans le domaine de la mobilité, de la santé (opération chirurgicale à distance), de l'industrie (l'usine du future), des ports, des aéroports et de tout ce qui est autour des smart city ». 

Sébastien Soriano, Agnès Pannier-Runacher et des porteurs de projets étaient présents hier à la Cité des sciences de Paris pour détailler les plans de l'Arcep et l'ambition du gouvernement sur ce sujet ; nous étions également sur place. Voici notre compte rendu.

Onze projets retenus, cinq poussées par les opérateurs

Avec les 700 MHz et les 3,5 GHz, les 26 GHz s'inscrivent dans une « stratégie globale pour la France sur la 5G ». L'Arcep s'attendait à ce que les verticaux prennent possession de cette nouvelle technologie pendant la phase d'expérimentation sur les 3,5 GHz... mais « cet appel d'offres a rencontré avant tout l'intérêt des opérateurs », soupire presque Sébastien Soriano. 

Pour l'Arcep, « c'est une très grande satisfaction » que l'appel d'offres sur les 26 GHz « a rencontré un intérêt très très fort », les verticaux deviennent ainsi « réels ». L'enjeu est important : « on est en train de rentrer dans un monde dans lequel ce ne sont plus seulement des serveurs, des PC et des smartphones qui sont connectés, mais de plus en plus des capteurs, des machines. Potentiellement un univers quasiment infini ». 

13 dossiers ont été déposés suite à l'appel à candidatures, pour 11 lauréats. Tous les projets suffisamment matures ont été acceptés. Le président de l'Arcep espère que cette première fournée va donner des idées à d'autres, qui vont peut-être se joindre à l'aventure pour ne pas rester sur le côté de la route face à des « concurrents ». Par exemple, le port de Marseille pourrait se lancer pour ne pas laisser le port du Havre se développer seul, idem pour Lyon vis-à-vis de Bordeaux, etc. 

Quoi qu'il soit, voici la liste des onze premiers lauréats :

  • Universcience, à la Cité des Sciences et de l’Industrie (75)
  • Saint-Quentin-en-Yvelines, au Vélodrome National (78)
  • Bordeaux Métropole (33)
  • Le Grand Port maritime du Havre (76)
  • Campus Nokia de Paris-Saclay (91)
  • L’Établissement Public d’Aménagement Paris La Défense (92)
  • Bouygues Telecom, pour la gare de Lyon Part-Dieu, en lien avec SNCF (69)
  • Bouygues Telecom, pour une zone industrielle de la ville de Saint-Priest (69)
  • Bouygues Telecom, pour les villes de Vélizy (78) et de Meudon (92)
  • Orange, pour la gare de Rennes, en collaboration avec SNCF et Nokia (35)
  • Orange, pour le site de co-innovation 5G Lab, à Châtillon (92)

Licence de 3 ans à « prix d'ami », avec une ouverture demandée

Les licences sont attribuées dès aujourd'hui par l'Arcep avec « un effet immédiat ». Elles sont valables pendant trois ans, une durée jugée « équilibrée » par le régulateur qui jongle entre « un prix très très amical » de 200 euros par an pour 200 MHz de spectre (1 000 euros pour 1 GHz, le maximum disponible dans le cadre de ces expérimentations), et une durée suffisante pour mener à bien des expérimentations. 

« Nous avons demandé que les porteurs de projets s'inscrivent dans une logique ouverte : ce sont des plateformes », explique Sébastien Soriano. Les infrastructures installées doivent également servir à d'autres acteurs de l'écosystème, notamment les start-ups. L'Arcep ne laissera pour autant pas les lauréats faire ce qu'ils veulent sans contrôle : « tous les ans ils doivent nous faire un rapport ». En cas de problèmes, des autorisations pourront être révoquées. 

Durant la présentation, Nokia a soulevé un point intéressant, partant d'un constat : « Aujourd'hui la norme 5G 3GPP est NSA (Non Standalone), pour émettre un appel en 5G, on est obligé d'avoir la 4G ». L'équipementier se demande donc si l'Arcep allait faciliter l'obtention de fréquences 4G en plus de la 5G pour les expérimentations. « Bonne question, je n'ai pas la réponse. Est-ce qu'un "arcepien" à la réponse dans la salle... », lâchait Sébastien Soriano, en vain. 

Agnès Pannier-Runacher avait évoqué le sujet de la 5G SA peu avant la question de Nokia. Elle expliquait qu'on n'a « pas encore la plénitude de la technique puisque la 5G n'existe pas encore en standalone [...] et elle ne sera pas déployée avant un certain temps ».

L'Arcep pense (encore) à changer la manière dont il attribue les fréquences...

Sébastien Soriano rejoue ensuite la carte de l'ouverture... comme il l'avait déjà fait pour les fréquences de 3,5 GHz. « On peut imaginer des attributions des fréquences locales et pas forcément uniquement nationales », nous expliquait à l'époque Sébastien Soriano. Ce n'était pas tout : « On peut imaginer un acteur neutre qui ne soit aucun des quatre grands opérateurs qui exploitent le réseau et les fréquences et qui ensuite revend de la capacité à tout le monde. Ce n'est pas impossible. On ouvre totalement cette possibilité ».

Problème, une fois les premiers échanges avec le gouvernement terminés, les acteurs tiers ont été écartés de la procédure d'attribution des fréquences, qui ne concerne plus que les opérateurs déjà en place.

« L'Arcep a eu pour habitude de beaucoup donner des fréquences un peu exclusives/réservées aux opérateurs télécoms, reconnait Sébastien Soriano. Nous avons cette volonté sur la bande de fréquence des 26 GHz de potentiellement ouvrir un peu plus nos chakras, ouvrir un peu plus la manière dont on attribue les fréquences ». 

Dans un second temps, il était plus direct : il s'agit de « permettre des attributions de cette bande de fréquence à des opérateurs, mais aussi à des utilisateurs ». Et puisque la bande des 26 GHz « a la particularité d'avoir une portée relativement limitée du fait de sa fréquence très élevée, on peut imaginer d'avoir un partage géographique un peu fin qui permette un usage plus ouvert que les grandes attributions nationales qu'on a d'habitude ».

... mais rien n'est fait pour l'instant

Attention, tout de même : « On n'est pas aujourd'hui en train de prendre des décisions sur ce sujet, mais c'est quelque chose qui fait partie de notre feuille de route d'innovation : permettre un meilleur partage des fréquences. Évidemment, c'est trop tôt pour trancher aujourd'hui, ça fera partie des discussions qu'on aura avec le gouvernement pour savoir comment cette bande des 26 GHz sera allouée ». Après les expérimentations, il sera temps de penser à la phase d'allocation des fréquences, en s'appuyant sur les retours des projets.

Le calendrier des attributions définitives dépendra en grande partie de la Commission européenne. Dans ses directives, elle demande que les attributions doivent être réalisées avant 2020, rappelle Sébastien Soriano. « Il faudra avoir des discussions pour savoir si ce qu'on fait est considéré par la commission comme une attribution ou si la commission européenne veut tout de suite une attribution ».

Le président de l'Arcep a bon espoir que les expérimentations devraient rentrer dans le cadre des attributions, la France serait ainsi dans les temps. Mais si une procédure très rapide devait être mise en place, les futures autorisations tiendraient compte du spectre déjà alloué aux projets, qui pourront donc continuer leur chemin durant le temps imparti (trois ans pour rappel). 

Concernant la procédure d'attribution des fréquences dans les 3,5 GHz, le gouvernement est dans l'attente de l'avis de la CPT (Commission des participations et des transferts) qui doit préciser « le montant des redevances et le montant du prix de réserve ».

« On est vraiment dans la dernière ligne droite. Pour que la CPT finalise son avis, il faut un cahier des charges finalisé et nous sommes sur les derniers éléments de ce cahier des charges. On n'a jamais été aussi prêt de l'avoir », affirme la secrétaire d'État. Il faudra ensuite que l'Arcep dévoile son plan précis, notamment la quantité de fréquence qui sera mise en vente avant la phase d'enchères.

Projet 5G 26 GHz
Crédits : Sébastien Gavois (licence: CC by SA 4.0)

La France et l'Europe vs les États-Unis et l'Asie

Comme nous l'avons déjà expliqué à de nombreuses reprises, des choix différents ont été opérés par les pays sur les fréquences millimétriques. La France, l'Europe et d'autres zones du monde ont décidé de partir sur les 26 GHz, non les États-Unis et l'Asie (regroupant une bonne partie des équipementiers) qui lui ont préféré les 28 GHz. 

Interrogé sur la disponibilité des équipements, un membre de l'Arcep se veut confiant car la France n'est pas isolée dans son coin, le marché des 26 GHz devrait être suffisamment grand pour intéresser rapidement les fabricants. Néanmoins prudent, notre interlocuteur précise qu'il « y aura potentiellement une petite différente sur le calendrier précis de disponibilité des équipements ».

Le cas des équipementiers chinois, notamment Huawei

Durant la session de questions et réponses, Agnès Pannier-Runacher a été interrogée sur la position de la France vis-à-vis de Huawei. Pour rappel, l'équipementier chinois est pour le moment sur liste noire aux États-Unis pour des risques liés à la sécurité et le gouvernement de Donald Trump pousse ses partenaires à faire de même.

« En France on a une approche d'une autre nature, explique la secrétaire d'État, avec une législation qui protège les Français en termes de sécurité sur l'ensemble des équipements » : les smartphones/communications ne doivent pas être les seuls visés, il faut aussi se pencher sur les robots médicaux, les voitures autonomes, etc.

La législation voulue par le gouvernement « est au fond un approfondissement de la législation qui existait déjà, qui n'était d'ailleurs pas une législation, mais une réglementation. Ça donne une assise un peu plus large et ça l'amène au niveau de la loi », ajoute Agnès Pannier-Runacher.

Concernant les équipementiers en France, la secrétaire d’État en dénombre trois : Huawei, Nokia et Ericsson. « On a un équipementier, Samsung, qui n'est pas encore vraiment entrée sur le marché européen, même s'il commence à répondre à des appels d'offres, mais qui a fait de la 5G un élément de sa stratégie », ajoute-t-elle.

La position de la France sur les équipementiers s'articule donc sur deux points : la compétition et la sécurité. « C'est assez basique et ça vaut pour tous les équipementiers [...] Il faut être très attentifs aux éléments de sécurité d'une part, mais d'autre part on n'est pas là pour faire un quelconque acte de guerre économique, dans un sens ou dans un autre ». 

Elle ajoute enfin que cette manière de voir les choses serait « assez européenne pour être honnête ». Bref, l'Europe semble être sur la même longueur d'onde. Pour rappel, la Commission européenne a décidé de ne pas bannir les équipementiers chinois ou Huawei, mais de laisser le choix à ses États membres

Une grande partie des 26 GHz est déjà disponible.

Concernant la disponibilité du spectre dans les 26 GHz, l'Arcep se veut rassurante : « Aujourd'hui une grande partie est disponible. Pour les expérimentations, il n'y avait pas de difficulté pour attribuer des quantités importantes », allant jusqu'à 1 GHz. La situation serait même mieux qu'avec les 3,5 GHz, même s'il reste évidemment de petits réaménagements à faire. 

Les onze licences accordées n'empêchent pas d'autres acteurs de venir réaliser des expérimentations dans la même zone géographique : « il peut y avoir plusieurs autorisations, car il y a une quantité de fréquence importante qui est disponible. On a la possibilité de faire du découpage de bandes de fréquences pour un endroit donné, c'est un mécanisme prévu dans les licences », nous confirme un membre de l'Arcep.

Un exemple de projet avec la ville de Saint-Quentin

Nous avons pu nous entretenir avec des représentants de la ville de Saint-Quentin, une des lauréates de l'appel à projets de l'Arcep. Lors de son discours de présentation, Jean-Michel Fourgous n'a eu de cesse de vanter sa ville plutôt que parler des expérimentations sur la 5G. Pour cause, la ville va à son tour lancer un appel à projets. Un appel à projet dans l'appel à projet donc, qui ne semble pas poser de problème à l'Arcep.

Il y a pour le moment des discussions avec France Télévisions autour de cas d'usages sur la retransmission d'événements sportifs, notamment avec « un suivi personnalisé des athlètes ». Rien n'est gravé dans le marbre pour l'instant : « On réfléchit aux usages qui ne sont pas encore clairement définis ».

De manière plus générale : « Rien n'est calé pour le moment. On se laisse le temps de s'organiser avec les partenaires. Le démarrage c'est juin 2020 jusqu'à juin 2023 en principe ». Le calendrier ne serait pas un problème : « on peut retarder le départ », nous affirme un représentant. 

Enfin, nous demandant si les futurs partenaires devront payer une licence pour profiter des fréquences 5G obtenues par la ville. Là encore, la réponse est relativement vague : « c'est à définir »... Bref, pas grand-chose de concret à se mettre sous la dent pour l'instant.

Saint Quentin n'est pas un cas isolé et d'autres lauréats se présentent également comme une plateforme pour fédérer des projets, sans forcément en avoir sous la main pour les mettre en avant.

Projet 5G 26 GHz
Crédits : Sébastien Gavois (licence: CC by SA 4.0)

« Smart grids » au Havre, données techniques à la SNCF, etc.

D'autres au contraire ont déjà des idées. Le Grand Port du Havre par exemple va « tester des applications de la 5G dans un contexte portuaire et industriel. Les applications relevant du domaine de l’énergie sont notamment envisagées, telles que le pilotage de « smart grids » ou la recharge de véhicules électriques. D’autres cibleront davantage les opérations logistiques sur le territoire portuaire, notamment l’exploitation des terminaux à conteneurs ».

A la gare de Lyon Part-Dieu, Bouygues Telecom souhaite tester, avec la SNCF, « à la fois des usages grand public, à destination des très nombreux voyageurs qui transitent dans la gare (en leur apportant des débits massifs pour des applications de réalité augmentée ou de vidéochat en réalité mixte), ainsi qu’à destination des agents et du système d’information SNCF (extraction de grandes quantités de données techniques des trains à quai) ».

La SNCF est également partenaire d'Orange à la gare de Rennes cette fois-ci : « À partir de hotspots 5G, différents usages sont envisagés, comme un service de téléchargement quasi instantané d’un film ou d’une série. Pour le développement des outils métiers, la 5G permettrait d’imaginer des applications nécessitant un ultra haut débit (formation en réalité augmentée, maintenance à distance en réalité augmentée, traitement massif de données de pilotage des trains) ».

Évidemment, nous avons aussi des « expériences multimédias enrichies dans certaines situations de mobilité (streaming vidéo haute résolution 4K/8K, 360°, réalité augmentée, virtuelle ou mixte), de production vidéo via la 5G et de jeux en réseau dans le cloud, tournois d’e-sport…) », aussi bien chez Orange que Nokia. Les projets sont succinctement présentés par ici.

Le mot de la fin : la France est-elle en retard ?

La question revient très régulièrement sur le tapis, mais il est toujours aussi compliqué d'y répondre par un simple oui ou non. « On est en retard sur la Corée, ça, je vous le confirme », lâche Sébastien Soriano. Pour le reste, « on est peut-être en retard sur la communication, par rapport à certains pays qui font peut-être plus de tam-tam, mais sur des déploiements avec des clients on n'est pas derrière ».

Pour Agnès Pannier-Runacher, qui s'est récemment entretenue avec ses homologues européens, la France n'aurait pas à rougir : les autres États se posent des questions « très similaires ». Elle en profite pour affirmer que la France « n'est pas du tout en retard ». Au contraire, on serait même « plutôt regardé sur certains éléments comme notre législation ou des choix que nous sommes en train de faire ».

Dans tous les cas, il reste encore plusieurs mois à attendre avant que le déploiement de la 5G commence en France sur les 3,5 GHz. Sur la bande des 26 GHz, nous n'avons quasiment aucune visibilité si ce n'est qu'il faudra attendre quelques années avant la procédure d'attribution... sauf si la Commission européenne vient mettre son grain de sel.


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