Edge (Chromium) : entre grand ménage et vraies opportunités

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Navigateurs
Vincent Hermann

Deux canaux ont été ouverts pour essayer le nouvel Edge basé sur Chromium. Même si la période de test ne fait que commencer, de nombreuses informations ont été publiées par Microsoft. On en sait notamment beaucoup plus sur ce qui a été supprimé et les pistes de développement actuel.

Microsoft a ouvert les canaux Canary et Dev pour son Edge rebâti sur Chromium il y a environ trois semaines. Le premier fournit des versions compilées chaque jour et sont les plus à mêmes de contenir des bugs. Le second ne génère qu’une build par semaine, donc en général un code de meilleure tenue.

Aucun des deux n’est cependant aussi stable que le canal bêta, qui doit être ouvert prochainement. Le code passera alors par un processus qualité spécifique. Reste que les préversions actuellement proposées sont largement utilisables et fonctionnent même étonnamment bien.

Les informations publiées par Microsoft permettant par ailleurs de se faire une idée plus précise du travail réalisé jusqu’ici, même si toutes ne viennent pas directement de l’éditeur.

Le grand ménage des fonctions liées à Google

Quitte à utiliser une base malléable, autant le faire franchement. On se doutait que Microsoft n’allait pas garder les modules liés aux services de Google. Dans un tweet, le toujours très bien renseigné WalkingCat avait livré la liste complète de tout ce qui a été supprimé, tirée d’une présentation récupérée par le « leaker » :

Edge Chromium

Pas moins d’une cinquantaine de composants ont été retirés, dont Safe Browsing, Link Doctor, la correction grammaticale, Traduction, le remplissage des formulaires, les notifications push, WebStore, Google Now, Google Pay, l’API Drive, Cloud Print, Google DNS, des composants liés à Chrome OS, le module de synchronisation des mots de passe Android, Chrome Cleanup, Google Cloud Storage ou encore un étrange composant nommé iOS Promotion Service.

La plupart de ces éléments ont été purement et simplement supprimés. Pour d’autres, ils ont bien sûr été remplacés par les équivalents de Microsoft. Pas question par exemple de laisser le navigateur sans filtre de sécurité : Safe Browsing a donc été remplacé par Defender SmartScreen.

Comme on pouvait s’y attendre, d’autres services ont intégré le nouvel Edge, avec évidemment Bing aux premières loges. Microsoft Account et Azure Directory Service sont présents, de même que le flux d’activités, introduit l’année dernière dans Windows 10 et permettant de synchroniser les informations entre appareils. Le mécanisme ne fonctionne pour l’instant qu’entre machines Windows 10 mais sera à terme dans toutes les versions, y compris sur macOS.

Les axes de développement actuels

Microsoft est bien plus prolixe quand il s’agit de rassurer sur les spécificités du travail accompli et à venir. L’éditeur a à cœur de prouver que son Edge n’est pas qu’un Chromium maquillé mais bien une matière largement adaptée par ses soins.

Il y a d’abord les modifications réalisées dans la base de Chromium elle-même. Microsoft parle de « 300 merge », c’est-à-dire 300 modifications acceptées par l’équipe de maintenance du moteur, autrement dit en grande partie Google. On sait par exemple que le support natif de l’architecture ARM64 provient de Microsoft, lui permettant d’annoncer que Chromium 73 est compatible. Brave, Opera, Vivaldi et tous les navigateurs basés sur Chromium pourront donc en profiter.

Certains points font l’objet d’un travail particulier. Microsoft estime avoir toujours apporté un soin particulier à l’expérience de défilement des contenus. L’éditeur travaille donc avec les ingénieurs de Chromium pour s’assurer que l’opération sera la plus fluide possible avec les écrans/pavés tactiles, claviers, souris et autres.

Bien entendu, ces améliorations seront ajoutées dans Chromium et ne seront donc pas spécifiques à Edge.

Edge Chromium

Edge a cependant des spécificités que Microsoft a tout intérêt à préserver pour mieux se démarquer d’une concurrence d’autant plus rude que tout le monde ou presque utilise désormais les mêmes composants de base.

Edge est par exemple le seul actuellement à pouvoir afficher Netflix en 4K, avec compatibilité HDR et Dolby Atmos. Ce n’est pas grâce à un talent particulier du navigateur, mais au choix de Netflix de se servir des DRM PlayReady de Microsoft, là où la plupart des concurrents se servent de Widevine (Google). Le nouvel Edge se servira des deux et utilisera l’un ou l’autre en fonction des besoins exprimés par les sites.

Le support de Windows Hello est également présent dans Chromium 73, ce qui fera perdre un avantage de Firefox dont la version 66 en a justement fait autant il y a deux semaines. Pour rappel, Hello permet de remplacer les mots de passe par la biométrie, selon les capteurs présents sur la machine. L’intégration se fait via l’API Web Authentification.

Microsoft a en outre porté une attention particulière à l’accessibilité. Les interfaces UI Automation seront donc ajoutées dans Chromium, avec l’aide de l’équipe dédiée de Google. Un travail est en cours pour l’implémentation des interfaces Microsoft UI Automation, même si ces dernières sont spécifiques à Windows.

La requête CSS Media contraste élevé est en cours de standardisation auprès du W3C, les réglages Ease of Access de Windows seront intégrés dans Chromium, de même qu’une navigation spécifique au clavier.

L’éditeur déploie également toute sa communication sur les travaux en cours pour montrer son implication. Qu’on se le dise, Microsoft n’est pas là pour faire de la figuration. Dans un monde où Chromium dévore littéralement les parts de marché des navigateurs, l’arrivée d’un acteur de cette taille peut représenter un important contrepoids à Google dans la gestion du projet. Chacun tirant naturellement dans la direction qui l’intéresse.

Edge Chromium

Les anciennes spécificités vont devoir attendre

L’actuel Edge dispose cependant de certaines forces que Microsoft serait bien inspirée de ne pas oublier. La firme se concentre pour l’instant sur la compatibilité 4K sur Netflix, tant elle était fière d’annoncer qu’Edge seul en était capable.

Le navigateur ne récupèrera cependant pas tout de suite la liste complète. Des points précis comme le défilement doux et le travail qui avait été fait sur la consommation d’énergie (ouvrant une guerre de communication avec Opera) seront récupérés, mais n’arriveront que plus tard. Ils sont spécifiquement mentionnés comme étant en travaux.

Ce ne sont malheureusement pas les seules fonctions en attente. Nous n’avons pour l’instant par exemple pas de nouvelles du mode lecture. On ne sait pas si Microsoft va réimplanter le sien ou attendre que celui de Chromium soit prêt, Google y important actuellement celui d'Android.

On peut également citer le panneau des favoris, la liste de lecture, l’interface efficace pour la lecture des ebooks et PDF, ou encore la fonction permettant de basculer tous les onglets ouverts dans une zone dédiée, afin de les y retrouver plus tard. Ce bouton, situé en haut à gauche dans l’actuel Edge, permet de nettoyer la barre d’onglets sans perdre sa session.

Mais l’absence la plus remarquée pour l’instant est clairement la gestion des stylets. Windows 10 s’est fait une mission de simplifier leur utilisation et possède de nombreuses capacités dans ce domaine. Dans l'actuel Edge, on peut ainsi annoter n’importe quelle page ou PDF et envoyer le résultat dans OneNote. Rien de tout cela pour l’instant dans le nouvel Edge.

À dire vrai, on ne sait pas si ces fonctions « perdues » seront réimplémentées plus tard. Microsoft n’en dit pas un mot. Il serait cependant dommage que l’éditeur les laisse de côté car elles étaient autant de facteurs différenciants face à une concurrence féroce. Or, ces facteurs sont d’autant plus importants que le nouvel Edge risque d’être moqué par certains n’y voyant qu’un « Chrome comme les autres ».

Edge Chromium
Le mode Lecture dans l'actuel Edge

Une menace possible pour Chrome…

Microsoft compte bien faire d’une pierre plusieurs coups. À tel point que la question se pose clairement : pourquoi avoir autant attendu et dilapidé autant de ressources dans un moteur ? La meilleure réponse que l’on puisse apporter, c’est que l’éditeur a voulu tenter sa chance. Essayer de se refaire un nom dans le domaine des navigateurs par ses propres moyens, avec un moteur de rendu qui ne manquait d’ailleurs pas de qualités.

Mais en passant sur Chromium, Microsoft se simplifie considérablement la vie. D’abord, l’entreprise cesse de lutter contre une vague ne cessant d’enfler. Ensuite, elle va pouvoir orienter la plateforme dans une direction qui l’intéresse. Ses multiples participations au code en sont les témoins. Surtout, Microsoft possède une arme puissante : Windows.

Pour l’instant, il est clair que le nouvel Edge va rester à part pendant un temps. Bien sûr parce que son développement n’est pas terminé, mais également car l’éditeur devra s’assurer que le remplacement dans Windows se fera sans provoquer de problème. À ce sujet, on attend qu’il précise sa feuille de route concernant le Windows Store.

Actuellement, toute Progressive Web App ou application voulant exploiter une vue web doit être conçue de manière à exploiter le moteur d’Edge tel qu’on le connait. Quand Microsoft sera prêt, le signal sera envoyé aux développeurs de contrôler leurs créations afin d’en vérifier la compatibilité. On imagine que cette phase ne devrait guère poser problème : tout développement web aujourd’hui nécessite une compatibilité avec Chromium.

Une fois que le nouvel Edge aura remplacé l’ancien, Windows sera fourni avec un navigateur faisant jeu égal avec Chrome en termes d’ergonomie et de capacités. On peut même parier que Microsoft va tâcher de faire mieux. Si l’éditeur réussit à communiquer correctement sur ce changement, les utilisateurs pourraient ne plus ressentir le besoin d’aller voir ailleurs.

Il y a cependant deux points jouant en défaveur du nouvel Edge. D’abord, l’inertie des habitudes. Si les utilisateurs sont habitués à télécharger Chrome et à s’en servir, il pourrait être difficile de leur faire essayer autre chose. Ensuite – et surtout – la synergie avec les services de Google, nombreux, très utilisés et parfaitement implantés dans le quotidien.

Pour les autres, le nouvel Edge pourrait bien avoir son mot à dire, profitant d’une intégration poussée dans Windows, sans pour autant s’y limiter. Ce fut l’une des plus grosses erreurs de Microsoft sur le navigateur actuel, isolé au seul Windows 10 sur les ordinateurs. Face à lui, de nombreux navigateurs disponibles sur macOS et Linux, dont Chrome et Firefox.

Sans parler des versions mobiles, arrivées plus tard. Si l’on possédait un environnement hétérogène, Edge offrait peu d’intérêt. La situation n’a guère évolué pour qui doit utiliser plusieurs systèmes. Si Microsoft parvient à des sorties rapprochées entre les moutures Windows, 8, 8.1, 7 et macOS, les utilisateurs pourraient être davantage intéressés, même si une version Linux ne serait pas de trop pour lutter à armes égales.

Edge Chromium
Seules des moutures pour Windows 10 sont fournies actuellement

… sans rien changer au problème actuel

Mais au-delà de la simple concurrence et d’une stratégie d’entreprise se pose toujours la question de l’avenir du web. Que Microsoft se remette en selle est une chose, que sa décision consacre le règne de Chromium en est une autre.

Le seul acteur ayant encore un certain poids face à cette déferlante est Mozilla, désormais isolé avec un Firefox ayant très largement évolué depuis sa première version Quantum (57). Depuis, le navigateur s’est largement modernisé et renforcé. Mais de la même manière que Microsoft devra faire changer d’avis les utilisateurs de Chrome, Mozilla doit lui aussi lutter contre une forte inertie des habitudes et une synergie avec les services de Google, omniprésents, sans parler d’Android.

Microsoft résoudra probablement son problème de navigateur et les développeurs web pousseront sans doute un soupir de soulagement, mais le rôle du W3C sera remis en cause. Si Mozilla devait renoncer et se servir lui aussi de Chromium, le consortium n’aurait presque plus de raisons d’exister : à quoi servirait un organe d’harmonisation avec un seul moteur de rendu au développement open source ? Une inquiétude que nous avions déjà soulevée lors des 30 ans du web.


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