« Vieille pédale », « facho », « gros con », un fichier d’Europe 1 épinglé sans bruit par la CNIL

Boulanger-like 62
Accès libre
image dediée
Crédits : Marc Rees (licence CC-BY-SA 3.0)
Justice
Marc Rees

Europe 1 a écopé en 2017 d’un avertissement pour fichage illicite de ses auditeurs. La CNIL a cependant décidé de conserver secrète sa délibération, révélée par Mediapart, notamment parce que « le recueil de données personnelles ne faisait pas partie de son modèle économique ».

« Gros con », « FACHO !!! », « voix de vieille pédale ! », « raciste et mal aimable compare très finement les Arabes et les Chinois », « ne répond jamais ce fdp », « accent juif tunisien, insistant et désagréable », « accent du Maghreb, pas toujours claire, bavarde, a besoin de parler de son cancer », ... Voilà quelques-uns des commentaires fleuris trouvés par la CNIL lors d’un contrôle sur place réalisé dans les ordinateurs de la station, spécialement dans l’application Chamane utilisée par les téléopérateurs.

Pendant 20 ans, révèle Mediapart, la radio a fiché plusieurs centaines de ses auditeurs, ceux qui téléphonaient pour passer à l’antenne. Près de 500 d’entre eux étaient en outre sur une liste noire, rendant impossible leur participation à une émission. Là encore, il n’y avait aucune information sur les causes ou la durée de ce traitement. « Certains auditeurs interdits d’antenne sans le savoir ont-ils continué à payer le numéro surtaxé de la radio (50 centimes d’euro la minute, plus le prix d’un appel local), espérant vainement intervenir au cours d’une des émissions ? Et si oui, pendant  combien d’années ? » s’interroge légitimement Mediapart.

Mieux encore, 573 315 personnes avaient été fichées depuis 2002 avec une ribambelle de données nominatives qui auraient dû être, selon la politique maison, supprimées au bout de deux ans…

Des commentaires excessifs, inadéquats, un défaut d'information

Ces personnes n’ont bénéficié d’aucune information préalable, qui auraient pu leur permettre de faire valoir leurs droits. Pire, au regard des commentaires laissés dans une colonne dédiée, les traitements ont été considérés par l’autorité comme excessifs et inadéquats par la commission, qui a décidé d’infliger un avertissement.

Les faits sont d’autant plus graves que les données personnelles relatives à la sexualité, à la santé, aux origines ethniques, à l’appartenance religieuse sont interdites par défaut aussi bien depuis l’entrée en application du RGPD qu’auparavant.

Le fait le plus notable est que la CNIL ait décidé de ne pas rendre publique sa délibération visant Europe 1. Rien dans les archives de la commission ne laisse transparaître une telle décision qui aurait pourtant fait scandale si elle avait été assortie de publicité. La publicité des délibérations est pourtant une option ouverte aux anciens articles 45 et 46 de la loi de 1978, laissée toutefois à la libre appréciation de la formation restreinte.

Les précédents Acadomia, Boulanger ou Foncia

Cette option avait finalement été choisie en 2010 à l’encontre d’Acadomia où la CNIL avait trouvé quelques commentaires sucrés salés sur les personnes gravitant autour de cette entreprise de soutien scolaire : « sent très mauvais », « a eu une leucémie », « sent la transpiration (ne connait pas le déo) », « GROS CON!! BEAUCOUP TROP SUR DE LUI », « il est mis en examen suite à la consultation de sites à caractère pédophile », « cancer du sein » etc. (la délibération aujourd’hui anonymisée)  

En 2011, Foncia avait aussi été épinglée par la commission toujours pour des commentaires insultants. En juillet 2015, l'enseigne Boulanger connaissait le même sort, toujours pour des propos excessifs et illicites (« Client très con », « casse couille », « grosse connasse », « folle », « fort accent africain », « n’a pas de cerveau », « alcoolique », « juive »,…).

La délibération publique se retrouve sur ce lien. Elle avait fait l'objet d'un article sur Europe 1. Un bon gros « fail », d'après la radio, l'enseigne étant sommée « de ne plus enregistrer "des commentaires excessifs" sur ses clients ».

Dans le cas présent d’Europe 1, le rapporteur avait conclu pour une solution similaire, mais la formation restreinte a préféré conserver l’incident au fond d’un tiroir. « On est là pour accompagner les entreprises dans leur mise en conformité. Pas pour les pénaliser. Europe 1, c’était globalement un problème de management, ce n’est pas comme si le recueil de données faisait partie de leur modèle économique » a expliqué très sérieusement à nos confrères un membre de la commission qui avait participé à cet examen.

Sur Twiter, Laurent Guimier a assuré que la direction avait à l’époque « corrigé ces dérives inadmissibles ». Pour le vice-PDG d’Europe1, « ces pratiques [sont] honteuses », ajoutant que « c’est dans le respect de nos auditeurs que nous dessinons chaque jour l’avenir d’Europe 1 ». La radio s’était gardée de toute réaction officielle en 2017.


chargement
Chargement des commentaires...