Naissance, vie et mort de Pebble... dont Rebble prend le relais

Pour 43 millions t'as plus rien 23
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Nouvelle Techno
Sébastien Gavois

Après trois campagnes Kickstarter et 43 millions de dollars récoltés, Pebble met la clé sous la porte. Fitbit rachète alors une partie des actifs et maintient les serveurs en vie pendant un an et demi. Alors que la fin approche, la résistance s'organise derrière le projet open source Rebble, aidé par Fitbit.

Pour bien comprendre cette histoire, commençons par un petit voyage dans le temps. Pebble Technology s'est lancée dans le grand bain en avril 2012 sur Kickstarter, avec une montre connectée compatible Android et iOS. Le succès est rapidement au rendez-vous, avec près de 70 000 contributeurs et plus de 10 millions de dollars récoltés pour... seulement 100 000 dollars demandés pour financer le projet.

Après cette campagne, Pebble annonce avoir vendu 400 000 montres en mars 2014, puis dépasser le million d'exemplaires au 31 décembre 2014. Et ce n'était alors que le début de l'aventure... dont l'issue sera malheureusement bien moins heureuse.

Trois campagnes Kickstarter, trois énormes succès dans le « top 5 »

Après cette année 2014, la jeune pousse relance une opération de financement participatif en février 2015 pour la Pebble Time. Cette dernière dispose d'un écran couleur et d'un micro, entre autres améliorations. Pebble explose les compteurs avec près de 80 000 contributeurs et plus de 20 millions de dollars obtenus (sur 500 000 demandés par l'équipe). C'est pour le moment le projet ayant obtenu le plus gros financement sur Kickstarter, avec une confortable avance sur le second : la glacière Cooler Coolest avec 13 millions de dollars.

Les chiffres ont de quoi donner le tournis : la barrière des 500 000 dollars, le montant demandé pour lancer le projet, est dépassée en 32 minutes seulement (contre 28 heures pour la première campagne). Pebble engrange un million de dollars en 48 minutes, en faisant à l'époque le projet « le plus rapide à avoir atteint cette étape » selon Kickstarter.

Le fabricant a ensuite lancé une troisième campagne Kickstarter pour les Pebble 2, Time 2 (avec cardiofréquencemètre) et le bracelet autonome Core en mai 2016. La société était alors plus gourmande avec un million de dollars demandés. Sans surprise, l'objectif est là encore largement dépassé avec plus de 12 millions de dollars provenant de 66 000 contributeurs.

Kickstarter most funded juin 2018

43 millions de dollars plus tard... c'est le drame

Les trois projets de financement participatif Pebble ont ainsi été mis sur pied en l'espace de quatre ans seulement, avec... plus de 43 millions de dollars à la clé. La société a réussi le tour de force de placer ses trois projets dans le « top 5 » des plus gros financements sur Kickstarter : 1ère position pour Pebble Time, 3e pour Pebble/Time 2 et 5e pour la Pebble originale.

D'autres projets ont obtenu un engagement beaucoup plus large auprès de la communauté, mais avec moins d'argent à la clé. À ce petit jeu, Exploding Kittens bat tous les records avec 219 382 contributeurs. Pebble n'est « qu'en » 7e position avec la Pebble Time, 13e avec la Pebble et 15e avec les Pebble/Time 2. 

Pour autant, peut-on dire que tout roule pour Pebble ? Pas vraiment non. Les signes avant-coureurs d'un problème arrivent dès mai 2015, peu de temps après la deuxième campagne Kickstarter. Comme l'indiquait alors TechCrunch, la société a dû emprunter 10 millions de dollars pour « rester à flot ».

Hasard ou non du calendrier, Apple a lancé officiellement sa Watch deux mois avant, tandis que les premières montres sous Android Wear datent de mars 2014, avec une montée en puissance au fil des mois. L'arrivée des deux mastodontes a certainement été une rude concurrence pour la jeune pousse.

Licenciement en mars 2016, fermeture en décembre

Le premier gros coup de semonce est arrivé un an plus tard, en mars 2016. Pebble licencie alors 25 % de ses effectifs, deux mois avant sa troisième campagne pour les Pebble 2 et Time 2. Le PDG et fondateur de la société, Eric Migicovsky, expliquait à l'époque que sa société avait levé 28 millions de dollars de dette et de financement à risque au cours des huit derniers mois, en plus des 20 millions de sa seconde campagne Kickstarter.

« Nous avons clairement fait attention cette année en planifiant nos produits. Nous avons cet argent, mais il est assez limité ces jours-ci » affirmait alors le dirigeant. Il ajoutait qu'une « trop grande prudence » des investisseurs sur les wearables était « la principale raison pour laquelle 40 employés de Pebble ont été licenciés ».

Des mois durant, la situation financière de Pebble alimentait des rumeurs. Finalement, le couperet est tombé en décembre 2016 : après avoir écoulé plus de 2 millions de montres connectées (pour un chiffre d'affaires de 230 millions de dollars), Pebble ferme ses portes. Coup dur pour les fans de la marque.

Son concurrent Fitbit en a alors profité pour racheter certains actifs de la société, dont une partie du personnel (environ 40 %), ainsi que de la propriété intellectuelle liée et la partie logicielle. Le montant de la transaction n'a été dévoilé que début 2018 : 23 millions de dollars seulement, bien loin des 40 millions dont parlaient certaines sources lors de la vente. De son côté, Eric Migicovsky est désormais chez Y Combinator.

Par contre, toute la partie matérielle disparait en même temps que Pebble. Seule consolation : les commandes Kickstarter pas encore expédiées ont été remboursées. Si les montres pouvaient continuer à fonctionner, la garantie et le support technique n'étaient plus assurés, et « la qualité de service pourrait être réduite ». Une semaine plus tard, Fitbit revenait avec une nouvelle plutôt bonne : « l'expérience » Pebble serait préservée, au moins pendant un temps.

Pebble 

Sursis et (nouvel) appel à la communauté 

Les services Pebble étaient en effet assurés de fonctionner au moins pendant toute l'année 2017, soit un an de sursis. Les développeurs lançaient également un appel à l'aide à la communauté, entendu par Rebble (nous y reviendrons). Le début de cette période de transition a été mis à profit pour rendre les montres autonomes. En avril 2017, c'est chose faite. Grâce à une mise à jour des applications mobiles et des montres, « les smartwatches Pebble peuvent fonctionner normalement, même si les serveurs en ligne ne sont pas accessibles pour quelque raison que ce soit ».

En janvier de cette année, les clients Pebble avaient de nouveau droit à six mois  de répit supplémentaire, Fitbit laissait finalement les services en place  jusqu'au 30 juin. Mais il semblerait que ce soit la dernière ligne droite. À la fin du mois, les montres Pebble devraient donc se retrouver seules, livrées à elle-même.

Elles continueront de fonctionner en l'état, mais les applications Android et iOS seront laissées à l'abandon par Fitbit. De plus, des services comme Pebble Appstore, le forum, la reconnaissance vocale, les réponses par SMS et e-mail sur iOS, CloudPebble et « Timeline pins » des tierces parties ne fonctionneront plus après la coupure.

Rebble à la rescousse !

S'il fait parler de lui ces dernières semaines, le projet open source Rebble (Pebble Reborn) n'est pas nouveau. Il a été lancé en décembre 2016, à la fermeture de Pebble, par « Ish Ot Jr » (un pseudonyme) et d'autres membres de la communauté de développeurs de Pebble. Son but est de proposer une alternative à la plateforme Pebble et de permettre aux montres de conserver un maximum de fonctionnalités.

Les développeurs travaillent donc sur plusieurs services (disponibles sur GitHub) : un Appstore de remplacement, de nouveaux firmwares et des applications mobiles

Importer vos données sur Rebble avant la fermeture de Pebble

Rebble est récemment sorti d'un silence de plusieurs mois pour annoncer que son système de compte est désormais ouvert, une étape importante dans cette course contre la montre. Une fois créé, vous pouvez l'associer à votre compte Pebble et importer des informations depuis les serveurs Pebble pour éviter qu'elles ne soient perdues à la fin du mois.

« Il est particulièrement important pour les développeurs de lier leurs comptes Pebble maintenant. Une fois les services Pebble fermés à la fin du mois, nous ne serons plus en mesure d'identifier les développeurs n'ayant pas associé leurs comptes. Nous ne pourrons donc pas les laisser mettre à jour ou modifier leurs applications » explique Rebble.

Tout ne sera pas en place lors de la fermeture des serveurs, mais Rebble espère avoir quelques services de remplacement d'ici à la fin du mois. Dans tous les cas, « même après la fermeture des services de Pebble, nous continuerons de travailler pour mettre en place les services restants », même si c'est « un système compliqué », constatent les développeurs.

Lorsque Rebble sera en place, la bascule vers ses serveurs devrait être très simple si vous disposez d'un compte Rebble : un clic suffira selon l'équipe du projet.

Des services gratuits, d'autres payants

En plus de l'Appstore, du suivi des firmwares, des applications mobiles et de CloudPebble, Rebble veut proposer un nouveau serveur pour la Timeline de la montre (présentation chronologique des notifications). Si les applications pourront être modifiées automatiquement pour ajouter cette redirection, ce n'est pas le cas des serveurs d'applications : il faudra que chaque développeur le fasse manuellement. Par contre, aucune alternative ne pourra être proposée pour les réponses par SMS et par e-mail sur iOS.

D'autres services seront payants : la météo et la reconnaissance vocale. Un positionnement nécessaire pour assurer une structure durable selon Rebble. À terme, un Patreon sera aussi mis en place pour les personnes souhaitant faire un geste, sans obligation : « Nous voulons que l'expérience de base de Rebble soit gratuite pour tout le monde ». 

Si le prix définitif pour profiter des services payants (météo, reconnaissance vocale, etc.) n'est pas encore gravé dans le marbre, Rebble pense qu'il gravitera autour de deux dollars par mois, notamment pour « aider Rebble à rester en vie ». L'équipe veut s'assurer de ne subir les mêmes déboires que Pebble.

Une déclaration d'amour à Fitbit

Rebble termine son billet de blog en déclarant qu'il serait « facile de se mettre en colère contre Fitbit » et de penser qu'ils sont « responsables de la fermeture des serveurs ». Or, c'est tout le contraire selon les développeurs : « toute l'équipe de Rebble est très reconnaissante pour le soutien de Fitbit ».

Rebble rappelle que la société a laissé les serveurs en place plus longtemps que prévu, le temps de trouver une alternative viable, et assure que « l'équipe de Fitbit s'est montrée très coopérative ». De plus, « si Fitbit n'avait pas acheté Pebble, il est probable que les serveurs auraient été fermés sans préavis ».

Une position déjà affichée par Ish Ot Jr au début de l'année lors d'un entretien à Wareable : « Quand Fitbit a racheté des morceaux de Pebble, elle aurait pu choisir de tout éteindre, mais elle a eu la gentillesse de nous donner du temps ». Il précise également que Fitbit a aidé Rebble à mettre en place le nouvel Appstore.

Les serveurs de Pebble fermeront donc définitivement à la fin du mois (sauf nouveau report). Si ce n'est pas déjà fait, que vous avez une montre Pebble et que ce projet vous intéresse, il est donc plus que temps de créer un compte sur Rebble afin d'importer vos informations. 

Il y a quelques jours, ce projet a même reçu le soutien d'Eric Migicovsky, l'ancien PDG de Pebble, qui le recommande publiquement. Au dernier décompte plus de 10 000 comptes Rebble avaient été créés et associés à Pebble. Ish Ot Jr pense déjà la suite avec, pourquoi pas, une nouvelle montre Pebble (fonctionnant sur Rebble évidemment).

Fitbit sur la pente descendante, la Versa pour sauver la mise ?

De son côté, Fitbit n'est pas au mieux de sa forme depuis plusieurs trimestres. L'année 2017 a été marquée par une baisse de 32 % des ventes. Le chiffre d'affaires est de 1,6 milliard de dollars, contre 2,1 milliards en 2016. Pire, les pertes sont de 277,2 millions, contre 102,8 millions un an auparavant.

Le premier trimestre 2018 ne se présente pas sous de meilleurs auspices : 247,9 millions de dollars de revenus contre 298,9 millions sur les trois premiers mois de 2017. Les pertes sont en hausse avec 80,9 millions sur trois mois, contre 60,1 millions un an auparavant. Sur l'année 2018, le groupe espère un chiffre d'affaires de 1,5 milliard de dollars. En bourse, l'action stagne depuis maintenant un an. Espérons que la société ne suive pas le même chemin que Pebble.

Fitbit compte sur le rachat des brevets et l'intégration de l'équipe de Pebble pour rebondir. Sa dernière montre, la Versa, rappelle ainsi la Pebble Time. Le fabricant semble content des livraisons pour le moment, avec plus d'un million d'exemplaires expédiés depuis son lancement le 16 avril.


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