Entre Chrome et Firefox, un large tronc commun et de légères différences fonctionnelles

Un vrai cahier des charges 49
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Navigateurs
Vincent Hermann

La guerre des navigateurs sacre actuellement Chrome champion. La concurrence ne baisse pas les bras et réserve des surprises. Dans une série d’articles, nous nous penchons sur les fonctionnalités des navigateurs, en commençant par Chrome et Firefox.

Maintenant que nous avons planté le décor dans notre précédent article, nous allons pouvoir nous pencher sur le couple fort actuel : Chrome et Firefox. L'un est propulsé par les moyens démesurés de Google, l'autre, à qui le web doit tant, se réinvente depuis quelques mois pour se moderniser.

Le succès de Chrome n'est cependant pas dû qu'à sa publicité par Google ou son intégration dans les installeurs de nombreux logiciels. Même si certains aiment à en parler comme d'un nouvel Internet Explorer 6 – ce qui nous paraît quelque peu exagéré – le navigateur a d'évidentes qualités.

Quant à Firefox, son passé a failli devenir « dépassé ». Menacé ces dernières années par un Chrome vorace et remportant les suffrages de beaucoup, il a dû se réinventer. Les deux logiciels, tout ce qu'il y a de plus ennemis, se sont pourtant influencés l'un l'autre pendant des années, au point d'établir un tronc commun de ce que doit savoir faire un navigateur aujourd'hui.

Notre dossier sur les navigateurs en 2018 :

Chrome : le rouleau compresseur

Chrome est aujourd’hui le navigateur le plus utilisé au monde. Les services de statistiques comme W3Counter ou StatCounter donnent à peu près le même score : 58,8 et 57,36 %. Son problème actuel est un peu le même que celui d’Internet Explorer à une époque. La question des fonctionnalités et performances importe ainsi moins à certains que celle, beaucoup plus politique, de l’hégémonie de Google.

Pourtant, Chrome a d’évidentes qualités. Après tout, on ne se hisse pas à cette position sans arguments, et la promotion massive sur les services Google n’explique pas tout. Pour les besoins de notre dossier, Chrome servira d’ailleurs de mètre étalon.

Hors de sa promotion agressive, une bonne partie du succès de ce navigateur s’est bâti sur deux éléments capitaux : les performances et le respect des standards du web. Chrome est très bon sur ces deux terrains. Son niveau de performances ne s’est jamais démenti, en dépit d’une consommation de mémoire vive qui peut rapidement grimper en flèche selon le nombre d’onglets ouverts. Elle est directement liée à son modèle de sécurité, isolant les onglets, extensions et Flash dans des processus séparés.

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Autre aspect important : sa sécurité. Jusqu’à plusieurs dizaines de failles sont corrigées à chaque nouvelle mouture, mais les autres navigateurs peuvent en dire tout autant. À dire vrai, Chrome est le seul navigateur à n’avoir pas été percé lors des deux dernières éditions du concours Pwn2Own. Ce qui n'est évidemment pas une preuve d'invulnérabilité, mais donne une idée de sa résistance.

Côté utilisateurs, la sécurité se traduit essentiellement par la surveillance des sites visités, via la fonction Safe Browsing (Firefox notamment l’utilise aussi). L’utilisateur sera simplement averti lorsqu’il visite un site malveillant, du moins s’il est reconnu comme tel par le service de Google. Il laisse néanmoins la possibilité de passer outre le panneau rouge, l’internaute restant maître de sa décision.

Un écosystème puissant

Après ces quelques constats basiques, plongeons dans ce qui fait la vraie force de Chrome : son écosystème. Le navigateur est en lui-même techniquement bon, mais il ne prend toute son ampleur qu’avec le compte maison associé. Coup de maître pour Google, qui propose désormais un environnement si cohérent d’applications et de services que l’utilisateur peut se sentir pris par la main dans tout ce qu’il fait. Ou au contraire suffoqué par une telle omniprésence.

Chrome est disponible pour tous les principaux systèmes, fixes et mobiles. Le compte Google synchronise les informations et les rend disponibles sur les autres terminaux de l’utilisateur, avec la possibilité de les chiffrer avec son propre mot de passe. Le même compte qui relie cette synchronisation à Gmail, Agenda, Contacts, les services bureautiques maison et la galaxie d’autres produits proposés.

Chrome ne les met pas en avant. Google n’en a en fait pas besoin : la promotion assure le relai.

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Une longue liste de fonctionnalités souvent très classiques

Que fait Chrome sinon ? Le navigateur ne propose en fait pas vraiment de liste énorme de fonctionnalités. Il assure correctement ses bases, fournit des options plus ou moins pratiques selon les internautes, effectue des opérations mathématiques depuis la barre d’adresses, permet l’installation d’une multitude d’extensions voire d’applications web, dispose de thèmes et fournit une bonne liste de raccourcis clavier, qu’on ne peut malheureusement pas personnaliser.

La gestion des onglets dans Chrome est particulièrement souple. Elle n’est pas aussi poussée que dans un Opera ou surtout un Vivaldi, mais elle autorise toutes les manipulations courantes et un peu plus. Par exemple, la sélection multiple d’onglets via des Ctrl + clics, avant de les enregistrer en favoris ou de les déplacer dans une autre fenêtre, ou même d’en créer une nouvelle. La manipulation vous paraît basique ? Ni Edge ni Firefox ne la proposent pourtant. Les onglets peuvent par ailleurs être épinglés ou réduits au silence, ce que font tous les concurrents.

Mettons également en lumière quelques apports très utiles au quotidien. Vous en avez assez que les sites vous réclament sans arrêt l’autorisation d’afficher des notifications ? Rendez-vous dans Paramètres > Avancé > Confidentialité et sécurité. Cliquez sur Paramètres du contenu puis sur Notifications. Désactivez alors l’interrupteur de la ligne « Demander l’autorisation avant d’envoyer », qui passe alors sur « Bloqué ».

Chrome propose aussi de très nombreux réglages cachés, dont certains expérimentaux. Il s’agit des fameux « flags », auxquels on accède via l’adresse chrome://flags. Cette longue liste mérite un peu d’exploration, même si elle est en anglais. On y trouve en tout cas un réglage que beaucoup recherchent : le blocage automatique de lecture des vidéos. Dans le champ de recherche, tapez « autoplay-policy » puis basculer le réglage sur « Document user activation is required ».

Pour le reste, tout ce que l’on peut attendre d’un navigateur est présent. Des favoris avec section dédiée à leur gestion, un mode vie privée ne laissant aucune trace locale, un gestionnaire intégré de mots de passe, lecteur intégré de PDF ou encore, Google oblige, la gestion du Cast, pour diffuser sur une TV reliée à une clé Chromecast ou une box Android TV le contenu d’un onglet ou la vidéo principale de la page.

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Un bon navigateur, qui ne prend guère de risques

On ne prendra aucun risque en disant que Chrome est un bon navigateur : il l’est. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il soit parfait. Google est particulièrement frileux quand il s’agit d’ajouter des fonctionnalités. L’absence d’un (véritable) bloqueur de publicités ou de pistage, laissée aux extensions, n’a rien d’étonnant quand on sait que 85 % des revenus de l’entreprise proviennent de cette source.

Chrome durcit légèrement le ton depuis peu, mais uniquement contre les publicités ne respectant pas quelques règles (voir notre actualité). Mais il faut tout de même remplir une série de critères très précis pour que cela soit activé. Et encore, le cas du pistage en ligne n'est pas du tout pris en compte.

Sur le chapitre de la sécurité, Chrome supporte U2F pour la gestion des clés de sécurité, mais on aimerait que Google se penche sérieusement sur l’API Web Authentification, soutenue par le W3C et l’alliance FIDO, et disposant d’un consensus plus large dans l’industrie.

Si Chrome est notre mètre étalon, c’est à la fois parce que (presque) tout le monde le connait, mais également parce qu’il est bon partout sans réellement se différentier nulle part. Il reprend tous les éléments que l’on peut attendre d’un tel logiciel, sans pour autant proposer de fonctionnalités le rendant vraiment unique. Le cocktail reste particulièrement efficace. La concentration des services, l’inertie et la promotion très active par Google font le reste.

Enfin, émettons une réserve. Bien que Chrome n’utilise plus réellement le moteur Webkit, son Blink en est hérité. Sa force de frappe devient si importante que Chrome pourrait devenir, en quelque sorte, un nouvel Internet Explorer. La part de marché grimpant constamment, Google pourrait être tenté à l’avenir d’ajouter des fonctionnalités pour le web utilisables uniquement à travers son navigateur. Aucun geste n’a été fait dans ce sens, mais ce type de tentation effleure facilement les directions des grandes entreprises.

Firefox : de la régénération du web à la dure concurrence

Le navigateur de Mozilla, bien que très connu, n’a actuellement plus vraiment les faveurs d’un grand public qui lui préfère le plus souvent Chrome (excepté sur des sites comme Next INpact, à la base plus « geek »). En dépit de ce que lui doit le monde du web, Firefox n’a une part de marché mondiale que de 5 ou 6 %, selon les sources.

Mozilla donne pourtant un grand coup de fouet à son navigateur depuis plusieurs mois, surtout via l’initiative Quantum, qui doit remplacer à terme toutes les briques importantes, notamment tout ce qui touche au moteur de rendu. La version 57 a marqué le départ des travaux, qui se poursuivent depuis.

Comme Chrome, Firefox propose toutes les fonctionnalités que l’on est en droit d’attendre d’un tel produit : onglets, extensions, gestionnaire de mots de passe, navigation privée et ainsi de suite. On notera tout de même un outil dédié aux captures d'écran, avec édition et sauvegarde locale ou en ligne. Contrairement à Google cependant, Mozilla est une entreprise, doublée d’une fondation, dont l’orientation est plus particulière.

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La base de Chrome est peut-être open source, mais Firefox l’est entièrement. Mozilla s’intéresse aussi de près à la sécurité et à la vie privée et tente d’ailleurs d’en faire une vraie marque de fabrique, ce qui rejaillit mathématiquement sur ses fonctionnalités. Notez que le message est parfois troublé par des décisions difficiles à faire passer auprès du grand public, comme sa volonté d’inclure à nouveau certains contenus publicitaires dans la page Nouvel onglet.

Un accent mis sur la personnalisation

Il y a cependant des variations. Le mode de navigation privée par exemple va plus loin. Il active ainsi automatiquement une protection contre le pistage, basée sur une liste fournie par Disconnect. Firefox repère les domaines cherchant à suivre l’internaute, notamment via des traqueurs, alors bloqués.

Dans les options, on peut également appliquer ce comportement à la navigation classique (c'est le cas par défaut sur les appareils mobiles désormais). Si des éléments sont bloqués, un bouclier gris apparaît à gauche de la barre d’adresses. Attention : on parle d’une protection contre le pistage, pas d’un bloqueur de publicités, même si les deux sont souvent liés. Cette étape-là doit être franchie un peu plus tard dans l'année.

Firefox dispose en outre de la synchronisation et d’applications mobiles. Comme avec Chrome, l’utilisateur peut donc utiliser le navigateur de Mozilla sur pratiquement toutes les plateformes en retrouvant ses données quoiqu’il arrive. Au désavantage de Firefox toutefois, l’utilisateur devra créer un compte spécifique, alors que de nombreux internautes ont déjà un compte Google, le succès de Gmail (par exemple) étant passé par là.

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La synchronisation assure également une bonne communication entre les appareils. Firefox a mis en place avec les années des fonctions pour simplifier l’échange d’informations, comme la consultation des onglets ouverts sur les autres machines. Le rachat de Pocket et son inclusion offrent également à Firefox un gestionnaire très complet de lien, en plus de celui dédié aux favoris. Le navigateur aura d’ailleurs tôt ou tard à unifier ces services, car proposer les deux séparément a de moins en moins de sens.

Mais la vraie force de Firefox, c’est sa personnalisation. Certes il rejoint Chrome sur le terrain des extensions, mais il est toujours possible de configurer Firefox de manière plus poussée que son concurrent. Ne serait-ce que parce que la fonctionnalité de personnalisation permet de choisir précisément ce qu’on souhaite afficher autour de la barre d’adresses : choix des fonctions, extensions, espaces et autres.

Outre la sécurité et le respect de la vie privée, c’est le cœur du message de Mozilla : un navigateur qui rend en quelque sorte sa liberté à l’internaute. L’éditeur était cependant conscient que ce message ne suffisait plus, expliquant l’arrivée en fanfare de Quantum. Objectif, redonner à Firefox une aura de technologie de pointe, ce qu’il ne semblait plus avoir depuis un moment. La différence en termes de performances est d’ailleurs évidente depuis la version 57.

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Une opération séduction en entreprise et des dérivés

Contrairement à Chrome, Opera ou d’autres, Firefox est disponible dans une branche particulière et disposant d’un support plus long : ESR, pour Extended Support Release. La récente version 60 est ainsi disponible en mouture classique et le sera bientôt en ESR. Ceux qui choisissent la seconde n’auront que des mises à jour de sécurité pendant au moins un an. La précédente était pour Firefox 52.

Quel avantage ? La garantie que le socle fonctionnel reste stable pendant ce temps et que les mises à jour ne casseront pas la compatibilité d’un site ou d’une application web. C’est l’une des explications du succès d’Internet Explorer pendant longtemps en entreprise, autant qu’un des moteurs de la stagnation qui en a résulté.

Pour illustrer la différence, il suffit de se pencher sur Chrome : Google n’assure de support technique que pour la dernière révision proposée. Le rythme de publication étant d’environ six semaines, les entreprises sont obligées de suivre les nouvelles versions pour obtenir les correctifs de sécurité qui, eux, sont vitaux.

Plus récemment, l’initiative Firefox Quantum for Enterprise a fait un nouveau pas vers le monde professionnel, encore plus clair. Quelle différence ? L’inclusion d’un moteur de règles (policy engine), permettant de déployer dans une structure une version particulière du navigateur, avec des paramètres décidés par l’administrateur et bloqués.

Mozilla sait évidemment que si Firefox parvient à mettre le pied en entreprise, il disposera d’une assise plus solide. Son avenir étant souvent remis en cause, le navigateur a tout intérêt à tenter l’aventure dans un domaine qui a longtemps été la chasse gardée de Microsoft.

En outre, Firefox étant essentiellement libre (toutes les ressources, notamment graphiques, ne le sont pas), certains n’hésitent pas à s’en servir de base pour d’autres projets. L’exemple le plus notable est Tor Browser, utilisé par le projet Tor pour simplifier la navigation sur le web en passant par son infrastructure décentralisée.

Le concurrent le plus connu de Chrome

Firefox conviendra finalement très bien à ceux cherchant un navigateur indépendant, échappant aux grands du royaume informatique. Son avenir est cependant plus sombre qu’à une époque, Chrome ayant grignoté petit à petit ses parts de marché (et celles d’Internet Explorer). Certains estiment aujourd’hui que l’initiative Quantum est une dernière poussée franche. D’autres, au contraire, que Mozilla ne va plus lâcher la pression, maintenant qu’elle a pris le mors aux dents.

De notre côté, le choix de Chrome et Firefox pour établir une base tient à un autre paramètre : ils se sont influencés l’un l’autre, et leur bataille a largement marqué le domaine des navigateurs. Aujourd’hui, cette guerre a engendré un véritable tronc commun de fonctionnalités sur lequel aucun concurrent ne songerait à faire l’impasse.

De fait, comment se détacher d’un tel duo, puisque même Microsoft a été relégué au rang d’outsider ? Ce sera justement la question posée par nos prochains articles, qui se pencheront sur les spécificités des principaux concurrents, aux parts de marché bien plus réduites.


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