Rapport de Cédric Villani sur l'IA : formation, emplois, écologie et « excellence » à la française

En France, on a... des idées 29
Accès libre
image dediée
Crédits : Menno van Dijk/iStock
Nouvelle Techno
Sébastien Gavois

La recherche et le monde du travail occupent également une place importante dans le rapport de Cédric Villani sur l'intelligence artificielle. Il évoque la mise en place d'Instituts interdisciplinaires d'IA et le doublement du salaire pour inciter les jeunes chercheurs à rester en France. Les enjeux écologiques et matériels sont également cités.

Après avoir étudié les propositions de Cédric Villani sur la délicate question des données et le rôle que pourrait jouer l'État, nous continuons son analyse avec les trois parties suivantes du rapport : une recherche agile et diffusante, anticiper et maîtriser les impacts sur le travail, et l’intelligence artificielle au service d’une économie plus écologique.

Notre dossier sur le rapport de Cédric Villani sur l'intelligence artificielle :

Renforcer la recherche et la formation, pour ne pas subir l'IA

Comme bon nombre de rapports sur l'intelligence artificielle, celui de Cédric Villani explique que « l’offre de formation se situe bien en deçà des besoins en matière d’IA et science des données ». Le sujet est important à plus d'un titre : l'intelligence artificielle n'est pas une mode qui va disparaitre dans quelques années. Elle promet des conséquences importantes et durables au niveau mondial, affirme la mission.

« L’enjeu n’est rien moins que le choix de la société dans laquelle nous voulons vivre demain. Et nous devons préserver notre indépendance en la matière si nous ne voulons pas voir ces choix imposés par d’autres ». Or, un des « rares atouts » de la France est l'excellence de sa formation scientifique et des « cerveaux » qui en sortent. Il faut donc absolument la préserver et la renforcer, en essayant d'avoir toujours plus d'étudiants en master et doctorat sur l'intelligence artificielle.

Mettre en place des Instituts Interdisciplinaires d’IA, simplifier les démarches

Le rapport préconise ainsi de créer quatre à six Instituts interdisciplinaires d’intelligence artificielle (3IA) à l'intérieur des établissements publics. Ils seront répartis sur l'ensemble du territoire, organisés en réseau et devront avoir une grande autonomie « en termes de vision, d’organisation et de gouvernance, afin de permettre le développement de solutions originales »... et surtout éviter de retomber dans les travers actuels.

De plus, pour être attractifs, Ils devront s'articuler autour de trois axes : l’accès à des moyens de calcul quasi illimités, des procédures administratives simplifiées au maximum et une aide aux conditions de vie, en particulier pour les étrangers.

« Tout chercheur attiré en France puis rebuté par les délais de réponse et les arguties incompréhensibles de l’administration fera une contre-publicité durable à l’ensemble de notre système. Il faut relâcher la pression administrative » note à juste titre le rapport.

Augmenter les salaires et disposer de moyens techniques conséquents

La notion de « zones franches de l’IA » est avancée dans le rapport, pour augmenter l'attractivité face aux gigantesques moyens financiers des géants du Net. Actuellement, l’écart est si important qu’il « tend à décourager les jeunes diplômés, y compris ceux qui sont le plus attachés à la recherche publique et au bien commun [...] Un doublement des salaires en début de carrière est un point de départ minimal indispensable ». Le salaire d’un chercheur débutant, après 8 ans d’études post-bac, est de l’ordre de 1,7 SMIC affirme le rapport, trop peu face au pont d'or de certaines multinationales.

En plus des données, l'intelligence artificielle nécessite de grosses puissances de calcul. Les 3IA devront donc « disposer d’outils de calcul qui leur permettent de rivaliser avec les moyens quasi illimités des grands acteurs privés ». La mission recommande ainsi un supercalculateur dédié aux chercheurs et à leurs partenaires. 

Elle évoque également « un forfait d’accès à un cloud privé, développé à un niveau européen et adapté aux spécificités de l’IA (en temps de calcul et en espace de stockage) »... en espérant qu'on ne retombera pas dans les travers (et le naufrage) du cloud souverain à la française.

Au-delà de la formation et des besoins matériels, le rapport promeut la nécessité de liens forts entre le monde académique et l'industrie. Lorqu'il est actionnaire d'une société, l'État pourrait pousser un chercheur en intelligence artificielle au conseil d'administration.

La révolution du monde du travail

Enfonçant des portes largement ouvertes depuis des lustres, le rapport explique que « le monde du travail est à l’aube de
grandes transformations et n’y est encore que peu préparé ». Face à ce phénomène, et comme les autres missions, le rapport de Cédric Villani ne peut prédire l'avenir.

Seule certitude, commune à d'autres rapports : « Les formations actuelles, qu’il s’agisse de la formation professionnelle ou de la formation initiale sont loin d’être adaptées pour assurer cette transition ».  Il recommande donc « de prendre le problème à bras le corps et d’agir résolument, sans céder à la panique ni au fatalisme ».

Des « labs » comme lieux de réflexion sur l'IA et les métiers

Plusieurs pistes de réflexion sont envisagées : les conditions de travail à l’heure de l’automatisation et une transformation du dialogue social et de la formation. Afin de ne pas louper le coche, une nouvelle structure aurait un rôle de « tête chercheuse » à l’intérieur des politiques publiques (emploi, formation). Elle serait tripartite entre l'État, les syndicats et les collectivités, avec un rôle à la fois d'anticipation, d'expérimentation et d'animation du débat.

Au niveau local, des « labs » pourraient servir de « lieux ouverts permettant à chacun d’envisager les évolutions de leurs métiers et d’y réfléchir collectivement » ; une recommandation issue d'un rapport Vers une société apprenante de François Taddéi. 

Toujours dans le monde du travail, un chantier législatif devrait prendre en compte certaines tendances développées apparues avec l'IA : obéissance exclusive aux instructions d’une machine, impossibilité de discuter avec ses collègues sans passer par une interface machine, etc. 

Pousser la créativité, financer la formation

Alors que les compétences cognitives sont bien trop souvent mises en exergue, la formation devra s'intéresser à une autre qualité qui va prendre de l'importance : la créativité. « C’est pour cette raison qu’il ne sera pas possible de faire l’économie d’une transformation du système éducatif français qui mette en avant l’exigence de l’apprentissage de la créativité ». « C’est la manière d’enseigner les matières fondamentales qui doit être modifiée pour des pédagogies nouvelles qui soient orientées davantage vers le développement de l’esprit critique et de la coopération » ajoute le rapport.

Concernant la formation (initiale et continue), le rapport soulève un point intéressant : le financement de la formation professionnelle est basé sur la masse salariale. Or, « le développement de l’IA renforce la mutation des chaînes de valeur et entraîne une décorrélation entre les acteurs qui financent la formation professionnelle et ceux qui captent la valeur ajoutée ».

Une entreprise avec une faible masse salariale peut ainsi être à l'origine d'une grande partie de la valeur ajoutée. Voici un exemple : 

« aujourd’hui l’équipement logiciel représente 40 % de la valeur ajoutée dans une voiture, ce chiffre pourrait s’élever à 70 % dans 10 ans. Si l’entreprise qui développe le logiciel n’est pas la même entreprise que celle qui construit le reste de la voiture, on assiste alors à un phénomène de captation de la valeur ajoutée par un des éléments de la chaîne de valeur globale ».

Si le problème est identifié, la solution n'a pas encore été trouvée, pour plusieurs raisons. L'une d'elles est de savoir si on doit taxer le robot, le logiciel ou les algorithmes. Il faudrait donc instaurer un dialogue social sur ce sujet et des expérimentations pourraient être mises en place sous l'égide de l’Organisation internationale du travail. 

Former des spécialistes de l'IA

Tout le monde semble néanmoins s'accorder sur un point : spécialiste de l'IA est un métier d'avenir... encore faut-il avoir les formations adéquates. Le rapport souhaite donc, au minimum, « multiplier par trois le nombre de personnes formées en IA, à horizon trois ans », aussi bien en promouvant mieux les formations existantes qu'en en créant de nouvelles. 

Les existantes doivent être complétées par d'autres sur l’éthique, la vie privée et la protection des données. Pour soutenir cette croissance, il faudra également renforcer l'apprentissage des mathématiques et de l'informatique. Si la France occupait le haut du panier ces dernières années, la situation change. Le rapport souhaite également fixer un objectif de 40 % de femmes dans les filières du numérique (nous y reviendrons).

L’intelligence artificielle au service d’une économie plus écologique

Un point rarement évoqué est l'impact écologique de l'intelligence artificielle : « D’ici 2040, les besoins en espace de stockage au niveau mondial, fondamentalement corrélé au développement du numérique et de l’IA, risquent d’excéder la production disponible globale de silicium » estime le rapport. 

En 2030, la consommation énergétique du numérique pourrait être multipliée par 10, atteignant 20 à 50% de la consommation mondiale d’électricité souligne le rapport. Dix ans plus tard (en 2040), « l’énergie requise pour les besoins en calcul devrait également dépasser la production énergétique mondiale »... et c'est sans compter sur la blockchain ou les crypto-monnaies.

La France et l'Europe pourraient jouer un rôle moteur dans cette prise de conscience, notamment par un lieu dédié à une rencontre entre recherche en IA et optimisation des ressources énergétiques. Le consommateur doit également être acteur de cette prise de conscience : le rapport préconise « une plateforme dédiée à la mesure de l’impact environnemental des solutions numériques intelligentes ».

La piste neuromorphique à la rescousse...

Il ne faut pas seulement constater, mais aussi agir. Par exemple, des technologies neuromorphiques (s’inspirant du cerveau humain) peuvent réduire considérablement la consommation d'une intelligence artificielle... et donc des datacenters. Si le recyclage de la chaleur et l'optimisation des systèmes de refroidissement sont des pistes, d'autres sont aussi évoquées : nouveaux modes de stockage  (par exemple sur l'ADN), développer des projets à la croisée des sciences du vivant et de l’écologie (comme Tara Océans) et enfin la recherche sur le climat et la météo.

Nous avions pour rappel abordé dans nos colonnes les études de Julie Grollier, directrice de recherche au CNRS et co-auteure d'une publication dans Nature sur « le premier nano-neurone artificiel capable de reconnaitre des chiffres prononcés par différents locuteurs ». Avec ses travaux, elle souhaitait « repenser l’architecture interne de l’électronique » en s'inspirant du cerveau humain, consommant 10 000 fois moins que les ordinateurs conventionnels. 

Pour arriver à une intelligence artificielle verte, le rapport préconnise des architectures matérielles et logicielles ouvertes (open hardware et open software). En plus d’être un facteur de confiance, elles peuvent permettre des économies d’énergie significatives.

... un label en attendant

L'idée d'un label valorisant les solutions les plus exemplaires est également évoquée. Il serait géré par le ministère de la Transition écologique et solidaire. Pour inciter les entreprises à sauter le pas, la carotte pourrait prendre la forme d'une récompense fiscale. 


chargement
Chargement des commentaires...