Big Data de la tranquillité : le Minority Report de Marseille

Oh, bonne Brother 48
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Crédits : akhajon/iStock/ThinkStock
Loi
Marc Rees

Hier, une réunion était organisée par La Quadrature du Net, le LICA et OuiShare à l’Équitable Café, au Cours Julien, à Marseille. Sujet du jour ? Les préoccupations autour du projet municipal « Big Data pour la tranquillité publique », un système de sécurité prédictive voulu par la municipalité.

Une Safe City, diront les uns, un Big Brother, dénonceront les autres. Voilà en quelques mots, résumé le projet de « Big Data de la Tranquillité Publique » annoncé depuis plusieurs années dans la cité phocéenne, notamment en 2014 lors du salon de la sécurité Preventica

En novembre dernier, Engie Ineo, leader de la vidéosurveillance, remportait haut la main ce marché public, une victoire célébrée dans un joli communiqué.

« À travers l’exploitation d’un immense patrimoine de données, [l’idée est de] permettre aux acteurs de la sécurité et de la tranquillité publique de bénéficier d’une information décloisonnée, d’interagir avec le citoyen, de mieux appréhender la situation actuelle et d’anticiper les événements futurs au regard de l’analyse des événements passés ».

Caroline Pozmentier, adjointe au Maire chargée de la sécurité publique, embrayait : « en décloisonnant les silos, [le projet] est de permettre une lecture par anticipation de ce qui doit être mis en place sur l’espace public pour mieux protéger nos concitoyens ».

Traitement des données historiques et en temps réel

Cela fait quelques années que le groupe Engie investit dans ce secteur, en partenariat avec IBM. Mais pour savoir ce que recèle ce projet, qui doit être finalisé en 2020, il faut se plonger dans les documents attachés à ce marché public.

« Le traitement intelligent de volumes conséquents de données historiques et temps réel doit permettre aux acteurs de la sécurité et de la tranquillité publique d'apporter des réponses nouvelles et adaptées à leurs besoins » indique laconiquement l’appel d’offres

La Quadrature du Net a heureusement mis en ligne son cahier des clauses techniques particulières (CCTP). On y découvre avec beaucoup plus de détails comment la ville de Marseille veut améliorer le « vivre ensemble (…), la sûreté et la tranquillité publique ».

Les ingrédients de cette recette ? Une « infrastructure technique de dernière génération » dans une main, « un grand nombre de données » dans l’autre. Et comme mixer, un traitement algorithmique des données historiques et celles en temps réel.

Pour nourrir cet estomac, rien de plus simple. C’est la logique de « décloisonnement ». On y engloutira les faits constatés sur le terrain, les données de verbalisation, les enlèvements de véhicules, les images de « vidéo-protection » et pourquoi pas demain celles des drones civils.

Des sociétés privées comme les opérateurs de téléphonie seront également appelées à alimenter cette pieuvre, par exemple en mesurant les flux de population. Les bruissements sur les réseaux sociaux (évènements, ressentis de la population…) seront aussi écoutés de près, tout comme les remontées du « CrowdSourcing ». Avec lui, chaque citoyen pourra « fournir en temps réel des informations (texto, vidéo, photo, vitesse de déplacement, niveau de stress, ...) via une application sur smartphone ou des objets connectés ». À faire rougir le projet Reporty cher à Christian Estrosi !

Dans cette Marseille sécurisée, la municipalité espère pouvoir « identifier les auteurs d’actes de délinquance via une analyse des réseaux sociaux », localiser le nombre de marchés à la sauvette, « détecter la préparation d’évènements sauvages ou d’actes de délinquances », comme des apéros géants, le racket aux abords des écoles…  Elle évaluera tout autant le risque d’un rassemblement « par analyse des tweets, en s’appuyant sur l’identification des acteurs (qui parle ? qui agit ? qui interagit avec qui ?), remontée des fils de conversation (qui organise ? qui est le primo-déposant ? ».

Une fois le système en vitesse de croisière, voilà le rêve d’anticiper et donc d’empêcher le déroulement de faits problématiques pour la paix urbaine, que ce soit de la délinquance aux questions de propreté, de réglementation de la circulation et du stationnement, d’occupation temporaire du domaine public, etc.

Quand la sécurité entraîne la sécurité

Sous les yeux de la Bonne Mère et des douces Îles du Frioul, le CCTP prévient de la « mise en place d’algorithmes prédictifs avec prédiction spatio-temporelle des risques d’occurrence d’incidents », « analyse statistique prédictive des risques de survenance de faits »  et « mise en évidence des facteurs propices à augmenter le taux de délinquance (météo, heures de la journée, etc.) ». 

Ces différentes pulsations numériques permettront de cartographier et jauger l’efficacité des mesures, voire d’installer de « nouveaux dispositifs de vidéo-surveillance par exemple » ou d’affecter les unités de police ici plutôt que là.

Ce n’est pas tout. Dans sa besace, la ville envisage aussi un système de « vidéo intelligente ». Entre les mains du Centre de Surveillance Urbain, il détectera les faits susceptibles de troubler la paix. Quelques exemples sont cités : quantifier « un seuil de densité maximal dépassé dans un lieu public », identifier « des objets abandonnés, une pénétration dans une zone interdite », etc.

Oracle, ô espoir  

Au niveau de l’infrastructure technique, la ville fait l’acquisition « d’une appliance Oracle Big Data Appliance X6-2 basée sur la technologie de stockage et traitement distribué Apache Hadoop, packagé au sein de la distribution Cloudera ».

Sous le capot, « 6 nœuds, soit 600 To d’espace de données brutes (200 To de données utiles sous Hadoop, facteur de réplication x3). Chaque nœud est équipé de 2 processeurs Intel de dernière génération (22 cores) soit 44 cores/nœud et 256 Go de mémoire/nœud ».

Le CCTP assure que « les données fournies seront anonymisées si besoin par la Ville de Marseille » et que le dispositif respecte bien entendu la loi CNIL « afin de garantir la barrière de confidentialité des données ». Nous avons évidemment contacté l’autorité indépendante pour en avoir le cœur net.

La Quadrature du Net craint les biais

Néanmoins, la Quadrature du Net se souvient du dossier de cette même commission portant sur les smart cities. On peut y lire que « si les systèmes basés sur de l’algorithmie prédictive promettent de produire des résultats, ils sont aussi de formidables reproducteurs de biais. Plusieurs expériences ont par exemple démontré que les outils d’aide à la localisation des forces de l’ordre avaient tendance à renforcer certaines discriminations et qu’en termes d’efficacité, ils relevaient davantage de la prophétie auto-réalisatrice » (notre actualité).

Ajoutons que le projet de loi sur la protection des données personnelles, destinés à adapter notre législation à l’entrée en vigueur du RGPD, contient en l’état une disposition qui va rassurer les collectivités locales aussi aventureuses que Marseille.

Une disposition a été ajoutée au Sénat dès le stade de la commission des lois pour exonérer « les collectivités territoriales et leurs groupements, au même titre que l’État, en raison des prérogatives de puissance publique et des missions de service public dont ils sont comme lui investis, tant de l’amende administrative (…) que de l’astreinte (…) ».


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