Faut-il instaurer un Capes et une agrégation d’informatique ?

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Crédits : ianying yin/iStock
Loi
Xavier Berne

Alors qu’un enseignement obligatoire d’ « humanités numériques » sera bientôt dispensé à l’ensemble des lycéens, certains plaident pour la création d’un Capes et d’une agrégation d’informatique. Le gouvernement n'y semble cependant guère favorable.

Afin que la réforme du bac puisse être appliquée en 2021, le ministère de l’Éducation nationale a annoncé le mois dernier que l’organisation du lycée allait être progressivement modifiée.

À compter de la rentrée 2019, les élèves de première suivront tous des cours relevant d’un « socle de culture commune » (pour un total de 16 heures par semaine).

Finies les traditionnelles séries S, ES et L. En complément aux disciplines de « spécialité », qui seront choisies par les lycéens, ces derniers devront tous assister à des cours de français, de philosophie, d’histoire-géo, d’EPS... Mais aussi d’ « humanités scientifiques et numériques » – pour deux heures par semaine, en première puis en terminale.

bac réforme cours

« Nous avons un problème avec le vivier d’enseignants »

Le contenu exact de ce nouvel enseignement reste pour l’heure relativement flou. C’est d’ailleurs le Conseil supérieur des programmes, saisi par le gouvernement, qui devrait en poser les jalons.

Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale, a néanmoins laissé entendre lors d’une audition à l’Assemblée nationale, le 20 février dernier, que ces cours seraient notamment axés vers les mathématiques :

« Les humanités scientifiques et numériques développeront à la fois les vertus concrètes et appliquées des mathématiques, avec l’algorithmique et le codage – qui fera le lien entre mathématiques et numérique –, mais également une prise de conscience des enjeux de ce monde numérique par les élèves. »

Alors que l’exécutif ambitionne « d'apprendre à coder » aux élèves, dans le prolongement de la récente réforme des programmes du collège et de l’école primaire, certains s’interrogent sur la capacité du corps enseignant à remplir cette nouvelle tâche. « Il faudra suffisamment de professeurs formés pour assurer ces enseignements car on court le risque d’une offre très inégalitaire selon les établissements et les territoires » prévient ainsi l’association Enseignement public et informatique (EPI).

Jean-Pierre Archambault, son président, nous explique : « On ne peut pas envisager de donner à toute une génération l'indispensable culture générale informatique de notre époque sans un corps d'enseignants d'informatique bien formés. » Cela serait même une « condition incontournable de la réussite de cette réforme ».

L'informatique « devient enfin une discipline à part entière »

L’intéressé estime qu’avec les changements qui s’annoncent, « l'informatique devient enfin une discipline scolaire à part entière ». À ce titre, elle devrait ainsi « avoir comme ses "consoeurs" ses professeurs spécialistes, et une inspection générale dédiée. Ce qui vaut par exemple pour les mathématiques, qui ont leur Capes et leur agrégation, vaut pour l'informatique. »

L’association EPI plaide ainsi pour qu’un Capes et qu’une agrégation d’informatique soient instaurés « sans attendre », afin de soumettre à un concours spécifique les futurs enseignants du collège et du lycée (essentiellement). « L'informatique est une science constituée dont la maîtrise pour l'enseigner demande une solide formation », soutient Jean-Pierre Archambault. Ce dernier admet néanmoins que des « mesures transitoires seront nécessaires » (et qu’il faudra en ce sens s'appuyer dans un premier temps sur les professeurs assurant actuellement l’option « ISN » – pour Informatique et sciences du numérique).

Le MEDEF et d’autres représentants des entreprises du numérique (Tech In France, Syntec Numérique...) se sont eux aussi positionnés en faveur d’une telle proposition, fin janvier, au travers d’une tribune parue dans les colonnes du Monde.

Une préconisation loin d'être récente

Si l’on regarde davantage dans le rétroviseur, cette mesure avait notamment été préconisée en 2014 par les députées Corinne Erhel (PS) et Laure de La Raudière (alors UMP).

« Je milite surtout pour transformer le cours de « technologie » très XXième siècle, en cours de culture numérique, informatique... » nous confie aujourd’hui Laure de La Raudière. « Tous les systèmes seront pilotés par l’informatique, et le numérique fait partie de notre vie quotidienne. Il faut donc le comprendre. Si, pour arriver à cet objectif, il faut un CAPES d’informatique/numérique, j’y suis favorable. »

« Nous avons un problème avec le vivier d’enseignants » a reconnu Pierre Mathiot, auteur du rapport de préfiguration de la réforme du bac, le 20 février dernier devant les députés.

« Actuellement, l’enseignement optionnel du numérique est plutôt divulgué par des professeurs certifiés d’une autre discipline. Or le volume horaire va augmenter fortement et il va falloir faire flèche de tout bois, a-t-il mis en garde : il faudra à la fois certifier des enseignants qui, aujourd’hui, enseignent les mathématiques, la physique-chimie, les sciences et vie de la terre et qui pourront, pour partie de leur service, enseigner l’informatique et le numérique, et il faudra examiner l’idée de créer une agrégation, sachant que le certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré (Capes) de mathématique est devenu un CAPES de mathématiques et d’informatique. »

Le gouvernement temporise

Interpellée par la députée Danièle Hérin, le 30 janvier dernier, la ministre de l’Enseignement supérieur a déclaré que le gouvernement préférait « laisser encore mûrir » le nouveau Capes de mathématiques (avec option informatique) « avant d’en évaluer la portée et, le cas échéant, d’approfondir le champ des concours que l’on pourrait ouvrir pour le recrutement de professeurs dans cette discipline ».

« Depuis le 8 décembre 2015, il existe un Capes de mathématiques option informatique, dont la moitié des épreuves concernent l’informatique », a expliqué la ministre. Avant de détailler :

« Au stade des épreuves d’admissibilité, une première épreuve de cinq heures est constituée d’une ou plusieurs situations d’étude. L’épreuve consiste en leur traitement et permet d’apprécier la connaissance de notions d’informatique au programme du concours. Elle sollicite également les capacités de raisonnement du candidat, son aptitude à programmer, ainsi que sa maîtrise de la langue française.

À l’admission, pour l’option informatique, l’épreuve comporte un exposé du candidat suivi d’un entretien avec le jury. Elle prend appui sur les programmes des enseignements de spécialité informatique et sciences du numérique du lycée général et technologique, d’algorithmique appliquée des sections de techniciens supérieurs, ainsi que du thème « algorithmique et programmation » présent dans les programmes de mathématiques du collège. Les notions traitées dans ces programmes doivent pouvoir être abordées avec un recul correspondant au niveau master. »

Concernant l’agrégation de mathématiques, a poursuivi Frédérique Vidal, « il existe depuis 2006 une option spécifique, l’option D, qui permet de concourir, au stade de l’admission, dans trois épreuves d’informatique : l’informatique fondamentale, la modélisation informatique et, depuis 2014, l’analyse de systèmes informatiques. C’est une épreuve qui demande notamment la maîtrise d’un langage de programmation : Java, C ou Python – entre autres. »

Une proposition qui « n’a aucun sens »

Le gouvernement n’est pas le seul à rester plutôt prudent face à la proposition portée notamment par l’association EPI. « Si l’on créait une agrégation d’informatique, se poserait le problème du vivier de candidats car, vu le niveau de rémunération des agrégés en début de carrière, on peut se demander quel serait l’intérêt d’un titulaire d’un master d’informatique de passer ce concours… » a ainsi relevé Pierre Mathiot lors de son audition à l’Assemblée nationale.

« L'enseignement de l'informatique n'a rien à voir avec l'acculturation numérique qui, elle, concerne toutes les disciplines », soulève de son côté Michel Guillou, consultant numérique éducatif et auteur du blog Culture-Numérique. À ses yeux, l’instauration d’un Capes et d’une agrégation d’informatique « n’a aucun sens ».

« Les métiers de demain nous sont parfaitement inconnus. On sait simplement que, pour s’y préparer, les élèves devront avoir acquis à l’école une très grande culture générale et, notamment, une culture numérique fondamentale et humaniste », explique cet ancien de l’Éducation nationale.

Michel Guillou plaide ainsi pour davantage de numérique au sein des différentes matières, plutôt que pour la mise en place d’un cours spécifique qui risquerait de décharger et déresponsabiliser les autres enseignants. « C’est dans les disciplines existantes que vont se construire peu à peu les compétences transversales propres à cette culture numérique. En ouvrant ainsi les portes des possibles, en donnant l’opportunité de rencontres entre elles, le numérique contribue à enrichir, à augmenter, à éclairer les disciplines traditionnelles. »


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