Moteur de recherche et vie privée : députés et gouvernement à l'heure du choix

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Crédits : debraydavid/iStock/Thinkstock
Web EDITO
David Legrand

Dans le domaine de la recherche, Google reste omniprésent. Une situation due à la qualité du service, mais également à de juteux arrangements. Une situation qui pourrait changer, selon les choix des députés et du gouvernement cette semaine. Ils pourraient favoriser des solutions préservant la vie privée.

Il y a quelques années, une machine était livrée d'office avec Windows et Internet Explorer. Microsoft était alors en position dominante et s'arrangeait pour le rester. La société a été condamnée pour abus de position dominante. 

Position dominante : les géants changent, les arrangements restent

Bien que la majorité des machines soient toujours livrées sous Windows, avec Edge en bonne place sous Windows 10, les mentalités ont changé. L'utilisateur a pris l'habitude d'installer un autre navigateur et des extensions, alors que des revendeurs proposent de plus en plus souvent des machines sans système d'exploitation.

Mais, d'une certaine manière, les problèmes se sont déportés. La domination de Microsoft dans les navigateurs a été remplacée par celle de Chrome, favorisant Google dans un domaine aujourd'hui clé de notre quotidien : la recherche. Le tout renforcé par le succès et l'usage grandissant des smartphones à travers Android. Et il y a plus.

Car quelle que soit la plateforme, Google s'est arrangé pour être le moteur de recherche implanté par défaut. De quoi lui assurer de tout savoir des habitudes des internautes, surtout s'ils sont connectés à ses services. Un simple passage sur la page Mon activité permet de se rendre compte de l'ampleur des informations collectées, surtout si vous utilisez l'assistant vocal maison qui garde une trace audio de toutes vos requêtes :

Google Hom Activité Fail

Pour préserver cette position, Google est prêt à dépenser des milliards de dollars s'il le faut. De quoi entretenir la position dominante de la société, chacun y trouvant son compte. C'est le cas de ses partenaires mais aussi d'opposants, comme Apple. Même Mozilla, chantre de la vie privée, a décidé de revenir en arrière après une association avec Yahoo! pour assurer ses finances.

Pour le seul dernier trimestre 2017 – dont les résultats viennent d'être publiés – ces TAC (Traffic acquisition costs) représentent pas moins de 24 % des revenus publicitaires, soit 6,45 milliards de dollars.

La difficile montée en puissance des concurrents de Google

Dès lors, difficile pour de nouveaux entrants de se faire une place. Les initiatives ne manquent pourtant pas. Outre les historiques tels que Bing et Yahoo, d'autres acteurs ont décidé de se positionner en alternatives à Google sur le terrain de la vie privée. C'est notamment le cas du français Qwant, qui cherche à se développer en Europe.

Sa part de marché est encore négligeable, bien qu'il soit en seconde position sur Next INpact, avec 3,3 % du trafic issu des moteurs de recherche. Il est suivi de l'américain Duck Duck Go ou d'autres services à la présence plus anecdotique comme Ecosia et Lilo. Sur le mobile, ces chiffres sont encore moins élevés. 

Moteurs de recherche Next INpact 01 2018Moteurs de recherche Next INpact Mobile 01 2018
Les moteurs de recherche qui mènent à Next INpact (à gauche) et sa version mobile (à droite)

Pourquoi ? Parce qu'outre l'installation de Google comme moteur de recherche par défaut, il est souvent compliqué, voire impossible d'opter librement pour un autre outil. Les alternatives proposées sont en général américaines, même sur les produits vendus sur le sol européen.

Dans les navigateurs pour ordinateur, on trouve des solutions assez simplement. Mais sur iOS, vous aurez par exemple le choix entre quatre choix prédéfinis : Google, Yahoo, Bing et DuckDuckGo, ce qui n'aura un effet que dans Safari, pas dans l'ensemble de l'OS.

Sous Chrome, ce choix sera réduit à trois (Duck Duck Go disparait) sans possibilité d'une personnalisation avancée. Seul Firefox laisse ici un peu de liberté. Il en est de même sous Android où, en plus, les partenaires installent le plus souvent un module de recherche sur la page principale.

Un amendement pour mettre de côté les moteurs qui vivent de nos données

Pour le moment, le legislateur français s'est assez peu penché sur le sujet, laissant l'Europe faire le boulot sur le terrain du droit à la concurrence. Des procédures qui peuvent parfois prendre des années comme l'a montré le cas de « Shopping », laissant largement à Google l'occasion d'épuiser financièrement ses concurrents.

Mais avec l'adaptation du droit français pour l'arrivée du RGPD, une initiative a vu le jour à travers l'amendement CL69 signé par une quinzaine de députés, dont Éric Bothorel (En Marche). Il implique qu'un fabricant « doit configurer par défaut ce terminal d’une manière qui n’incite pas l’utilisateur final à recourir, à des fins de recherches d’informations, à un service qui collecte et conserve tout ou partie des requêtes associées à des données personnelles de l’utilisateur ».

Une position en accord avec l'esprit de ce texte qui vise à s'assurer que l'utilisateur ne subit un pistage en ligne que s'il a donné son consentement, et donc qu'il est clairement informé de la situation. Ainsi, par défaut, un moteur de recherche se nourrissant de la collecte de données personnelles ne pourrait pas être utilisé. Ce, même s'il permet de la désactiver.

Ce serait un problème pour Google, mais sans doute un bienfait pour les internautes français et les services qui veulent se construire autour d'un respect de leurs utilisateurs.

Publiquement, les soutiens sont nombreux

En Commission, Paula Forteza (rapporteure du texte, En Marche) a déclaré adhérer « au principe et à la logique de l’amendement », mais voit plutôt sa place dans le cadre d'ePrivacy. « Nous pourrions toutefois essayer de rattacher ce que vous proposez à la notion de consentement libre : pour qu’il existe, il faut avoir des alternatives » a-t-elle ajouté.

Elle a ainsi proposé de retravailler l'amendement d'ici l'examen en séance, qui doit débuter ce mardi 6 février. Nicole Belloubet, ministre de la Justice, partage cet avis : « c’est une vraie question, qui mérite d’être traitée, et j’accepte volontiers que l’on retravaille la rédaction de l’article ».

Constance Le Grip (Les Républicains) a elle aussi poussé pour une telle solution, estimant que l'attente d'ePrivacy pouvait constituer un acte manqué : « Je conçois que l’on puisse s’interroger sur l’articulation avec le projet de loi, mais il serait préjudiciable d’attendre un texte européen sur l’ePrivacy, car les discussions sont loin d’être finies à ce niveau. Nous devons faire passer nos messages dès maintenant ».

Géants du Net ou internautes français, qui sera défendu à l'Assemblée ?

L'amendement a donc été retiré, en attente d'une réécriture. Nul doute que les pressions ont été fortes depuis pour qu'il ne soit pas adopté, ou qu'il soit réduit au strict minimum. De la part de Google, bien entendu, mais aussi de tous les acteurs du secteur qui n'ont pas la vie privée comme préoccupation première, ou des industriels qui pourraient voir les revenus issus de Google fondre en cas d'application d'une telle règle.

Les députés et le gouvernement vont donc faire face à leur responsabilité. Récemment, certains ont vanté les investissement américains dans le domaine de la formation en France. Ce, alors que des sociétés comme Facebook et Google ne proposent ici que des cours détaillant comment mieux profiter de leur services à un public qu'ils espèrent convertir en clients.

Cette semaine, nos représentants vont-il faire le choix de la défense de la vie privée et des interêts des internautes français plutôt que de ces plateformes ? La réponse, d'ici quelques jours.


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