Internet en France : le « bilan de santé » 2019 de l'Arcep

Faut bien prendre les pilules IPv6 ! 23
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Crédits : utah778/iStock
FAI
Sébastien Gavois

Tel un médecin auprès d'un patient qu'il faut surveiller de près, l'Arcep dresse le « bilan de l'état de santé d'Internet en France ». Concernant la qualité de service, l'interconnexion, la neutralité du Net et l'ouverture des terminaux, il est globalement positif. En revanche, la transition vers IPV6 reste problématique. 

L'Arcep a mis en ligne son rapport d'activité sur l'état d'Internet en France. L’enjeu ? « Veiller à ce qu’Internet se développe comme un "bien commun" », et qu'il ne soit donc pas détourné par quelques géants du Net pour leur profit personnel. Le « check-up » s'articule autour de deux grands axes : s'assurer de son bon fonctionnement (qualité de service, interconnexion, IPv6) et de son ouverture, au sens large (neutralité et terminaux).

Pour l'Arcep, le sujet est important car « évaluer la santé d’Internet, c’est évaluer sa capacité de résistance aux risques et aux menaces qui pèsent aujourd’hui sur ce bien commun : polémiques répétées sur les données personnelles ou les fausses nouvelles (fake news), diffusions de contenus haineux sur les réseaux sociaux, cyberattaques, impacts environnementaux du numérique, remise en cause de la neutralité de l’internet, concentration autour d’un nombre réduit de plateformes numériques, ou encore inégalités d’accès ».

La qualité des diagnostics s'améliore

Sur la qualité de service, le premier point abordé concerne la « Carte d’identité de l’accès ». Le projet a été mis en consultation cette année et prévoit d'ajouter une API dans les box des FAI afin que les outils de tests de mesure puissent caractériser « l’environnement de l’utilisateur lors du test ». Un élément indispensable pour vérifier que les résultats ne contiennent aucun biais. Par exemple, que d'autres services n'utilisent pas la bande passante, que des limitations sur le Wi-Fi ne soient pas en cause, etc. 

Dans un registre différent, en décembre, un « code de conduite » préliminaire a été publié à destination des acteurs de la mesure. Le but étant de pouvoir reprendre leurs résultats afin de les incorporer dans une base commune qui sera disponible sur le site Mon réseau Mobile.

Depuis début 2019, plusieurs outils se sont déclarés conformes aux recommandations de l'Arcep : nPerfDébiTest 60 (60 millions de consommateurs, développé par QoSi), 4GMark (QoSi), Speedtest UFC-Que Choisir et IPv6-test sur le fixe. Les trois premiers proposent aussi des tests sur mobile. 

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Clé USB bootable et outil open source du Berec

L'Arcep rappelle qu'il est possible de limiter les risques d'interférence des applications en arrière-plan en utilisant une clé USB bootable pour réaliser les tests, par exemple Ubuntu avec Rufus. Pour rappel, nous avons également publié un guide sur le sujet.

Au niveau européen, le Berec prépare un outil open source de mesure de la qualité qui sera « constitué d’une application mobile (sur Android et iOS), d’un testeur web et d'une version installable (sur Windows, Mac et Linux) ». Son développement devrait se terminer fin 2019 et « pourrait devenir à terme un nouveau dispositif de diagnostic de l’Arcep sur les volets de qualité de service et de neutralité du net ».

14,3 Tb/s de trafic entrant, pour 1,5 Tb/s en sortant

Concernant l'interconnexion, le régulateur note une évolution, mais prescrit toujours un « suivi continu » pour éviter tout débordement. Il pose un constat : « 53 % du trafic vers les clients des principaux FAI en France provient de quatre fournisseurs de contenu : Netflix, Google, Akamai et Facebook [...] En France, Google et Netflix sont les deux principaux acteurs à mettre en place des CDN internes aux réseaux des principaux FAI ».

Nicolas Pisani, responsable relations opérateurs chez Akamai, dresse un constat en demi-teinte pour l'Hexagone : « les coûts d’interconnexion restent assez élevés chez certains FAI français par rapport à d’autres pays [...] D’autre part, le marché de l'interconnexion est fortement concentré à Paris ».

Selon les chiffres de l'Arcep, « le trafic entrant vers les quatre principaux FAI en France à l’interconnexion est passé de plus 12 Tb/s à fin 2017 à 14,3 Tb/s à fin 2018, marquant ainsi une augmentation de 15 % en un an ». Mais cette croissance est par contre largement inférieure à celle des années précédentes. En 2018 elle n'était en effet que de 7 à 8 % par semestre, alors qu'elle était à deux chiffres depuis 2012.

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Le trafic sortant du réseau des quatre principaux FAI dépasse 1,5 Tb/s, soit une hausse de 12 % provenant en intégralité du premier semestre de 2018 (stable au second). Depuis 2012, ce trafic sortant a néanmoins été multiplié par trois... une progression largement inférieure à celle du trafic entrant. 

L'Arcep note d'ailleurs que « le taux d'asymétrie entre ces deux types de trafic est passé de 1/4 en 2012 à plus de 1/9 en 2018. Cette augmentation est due essentiellement à l’augmentation du contenu multimédia consulté par les clients (streaming vidéo et audio, téléchargement de contenu de grande taille, etc.) », qui ne viennent pas de France ni d'Europe.

Les capacités d'interconnexion des principaux FAI français sont de 39,5 Tb/s, soit un facteur de 2,8 par rapport au trafic entrant. Pour autant, « ce ratio n’exclut pas l’existence de cas ponctuels de congestion, qui peuvent se manifester au niveau d’un ou de plusieurs lien(s) particulier(s) en fonction de leur état à un instant donné », ajoute prudemment le régulateur. Les clients de Free peuvent témoigner de problèmes rencontrés avec YouTube et Netflix il y a quelque temps.

Et voici la Task-Force IPv6

Concernant la transition vers IPv6, le régulateur reprend les chiffres de son atelier dévoilés en février dernier. Pour rappel, c'est l'hécatombe : seuls 0,9 % des clients SFR en profitent et 2,5 % de ceux de Bouygues Telecom, contre 45 % pour Orange et 50 % pour Free.

La situation est pire sur mobile : 7 % pour Bouygues Telecom... qui est en tête ! Orange est second avec seulement 1 %, tandis que SFR et Free ferment la marche avec un zéro pointé. Vous pouvez tester votre connexion sur ce site.

L'Arcep a alors décidé « d'initier la création d’une Task-Force IPv6, co-pilotée avec Internet Society, qui associe les acteurs qui le souhaitent (opérateurs, hébergeurs, entreprises, secteur public, etc.). Son objectif est de permettre aux participants d’aborder des problèmes spécifiques et partager les bonnes pratiques afin d’accélérer la transition vers IPv6 ».

Elle se réunira deux fois par an, à partir du second semestre de cette année. Les personnes ayant un retour d'expérience sur la migration vers IPv6 ou l'intention d'y passer peuvent s'inscrire via ce formulaire. Normalement, tout le monde est donc concerné... 

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Neutralité du Net en France : tout va bien... pour l'instant

La neutralité du Net est un autre gros morceau, notamment après sa mise à mort aux États-Unis par le régulateur américain (FCC). Mais en Europe, la question ne se pose a priori pas : elle est protégée par le législateur depuis 2016. C'est néanmoins une des missions de l'Arcep que de veiller à ce que les fournisseurs d'accès l'appliquent en France. Le gendarme vérifie donc que c'est bien le cas.

C'est l'occasion de revenir sur la question du zero-rating qui sera prochainement tranchée au plus haut niveau de la justice en Europe. « Ces pratiques ne sont pas interdites per se par le règlement européen, mais peuvent engendrer un traitement discriminatoire au profit d’applications ou de catégories d’applications. La consommation d’une application à prix nul crée une incitation économique à son utilisation au risque que cette consommation orientée se fasse au détriment des applications concurrentes », rappelle le gendarme. Elles feront par contre « l’objet d’un premier examen par la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) suite aux questions préjudicielles posées par le juge hongrois ».

Dans l'optique de détecter d'éventuelles atteintes à la neutralité du Net, l'Arcep a présenté un outil baptisé Wehe, conçu à la Northeastern University de Boston, avec la contribution du régulateur. Un bouton permet par exemple d'envoyer directement le résultat d'un test à l'Arcep.

Elle ne peut néanmoins tester qu'une poignée d'application triée sur le volet. Le bilan est pour le moment satisfaisant : « À ce jour les résultats remontés par l'application ne permettent pas de suspecter une quelconque gestion de trafic contraire à la neutralité des réseaux sur les flux observés en France ».

5G et neutralité du Net : ennemis ou amis ? 

Ce rapport est aussi l'occasion pour le gendarme de faire le point sur la 5G et la neutralité du Net. Certains accusent en effet la 5G d'y contrevenir, notamment à cause du slicing, une technique permettant d'adapter les caractéristiques techniques d'une partie du réseau en fonction des besoins. Par exemple une très faible latence, au détriment du débit.

Pour le Berec, il n'y a a priori pas de problème : il « considère que le Règlement européen sur l’Internet ouvert laisse une grande place à la mise en œuvre des technologies 5G, comme le "Network slicing", "5QI", et le "Mobile Edge Computing" par exemple. À ce jour, le Berec n’a pas connaissance d’exemples concrets de déploiements de la 5G entravés par le Règlement ». Chez l'EDRI (Européen Digital Rights), c'est un autre son de cloche : « Nous craignons beaucoup que la standardisation en cours de la 5G sape le niveau actuel de protection de la neutralité du net en Europe ».

Il faut également ajouter la problématique de la sécurisation des réseaux, à l'heure où les États-Unis accusent ouvertement les fabricants chinois (Huawei en tête) d'installer des portes dérobées à la demande de Pékin, ce que démentent forcément les fabricants. L'Europe ne s'est pour rappel pas prononcée sur la question, renvoyant la balle à chaque pays.

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Les actions passées, disPorts pour vérifier l'ouverture des ports 

Quoi qu'il en soit, plusieurs actions ont déjà été menées sur l'autel de la neutralité du Net. Par exemple, en 2017, « les opérateurs ont supprimé les clauses limitant l’utilisation du mode modem et interdisant l’utilisation des cartes SIM dans tout terminal mobile ».

Il y a également le cas de Free et Netflix en 2018 : « il est apparu que l’interconnexion du réseau de Free avec le reste de l’Internet pouvait être un élément d’explication. Contrairement aux autres FAI de grande taille, l’accès de Free à l’essentiel du trafic mondial repose en grande partie sur un seul transitaire, dont certains liens connaissaient des saturations de capacité très régulières ».

Pas de problème sur la neutralité en elle-même, mais une interconnexion encombrée. Une liaison directe est arrivée au printemps 2018 et, aujourd'hui, « l’Arcep constate une attrition des signalements qu’elle reçoit, signe d’une amélioration de la situation pour le client final ».

Le régulateur se penche aussi sur la question des blocages de port. Afin de laisser l'utilisateur tester sa connexion, un script (pour Windows) est disponible sur GitHub (licence MIT). Il permet « de vérifier si un port TCP est opérationnel dans le sens sortant, bloqué ou bien disponible mais avec un débit réduit ». En cas de problème – attention, tous ne sont pas nécessairement liés à la neutralité du net – il est possible de le remonter au régulateur via le site J'Alerte l'Arcep.

Son auteur, Vivien Guéant (également de LaFibre.info) précise qu'il s'agit d'une preuve de concept proposée « pour inciter le développement d'une véritable application pour réaliser ces tests ». 

L'ouverture des boutiques, des OS, des navigateurs, etc.

Enfin, sur l'ouverture des smartphones, « l’année écoulée marque une étape importante puisque les premiers jalons de la régulation des terminaux que l’Arcep appelle de ses vœux y ont été posés », se réjouit le gendarme.

On pense notamment à l'amende de 4,3 milliards d'euros de Google pour abus de position dominante sur Android. Cette année, d'autres actions sont en cours, notamment Spotify contre l'App Store. Aptoide a également porté plainte devant la Commission européenne contre Google en l’accusant d’utiliser l’antivirus Play Protect pour supprimer « à tort » son magasin d’application alternatif. Kaspersky a porté plainte contre Apple en mars 2019 auprès des autorités russes pour concurrence déloyale suite au blocage de son application Safe Kids sur iPhone, etc.

Et ce n'est pas tout : « de nouvelles pratiques observées en 2018 soulignent le besoin persistant d’une régulation plus forte des terminaux ». Ainsi, sous couvert d'améliorer la gestion de la batterie et l'autonomie, « le système d’exploitation Android contient un mécanisme visant à éteindre certaines applications exécutées en arrière-plan [...] qui peuvent être perçues par les utilisateurs comme des dysfonctionnements des applications elles-mêmes ». Des fabricants de smartphones en rajoutent une couche avec leurs interfaces maison, mais des développeurs victimes de ces coupures ont décidé de lancer le projet DontKillMyApp pour dénoncer les plus mauvais constructeurs. 

Des restrictions prennent parfois aussi place dans les navigateurs qui peuvent « constituer un moyen pour les acteurs verticalement intégrés de favoriser leurs propres services, au détriment de la liberté de choix des consommateurs ». Devinez qui est encore une fois pointé du doigt ? Google, avec son navigateur : « Chrome empêche l’installation d‘extensions permettant de télécharger les vidéos depuis YouTube mais les autorise lorsqu’il s’agit de télécharger des vidéos de services concurrents, ces téléchargements limitant les revenus liés au visionnage de vidéos pour ces services ».

Bref, pour l'Arcep « le besoin d’encadrement des pratiques des terminaux reste plus que jamais nécessaire pour assurer un "Internet ouvert de bout en bout" notamment avec le développement des enceintes et voitures connectées ».

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