E-sport : le gouvernement délivre les premiers agréments, les équipes restent prudentes

Structurer pour mieux régner ? 23
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Crédits : gorodenkoff/iStock
Jeux video
Kevin Hottot

Trois clubs professionnels d'e-sport ont obtenu vendredi dernier les tous premiers agréments en France leur permettant d'embaucher des joueurs professionnels. Cette réglementation doit permettre au secteur de se structurer, mais les inquiétudes des équipes ne sont pas encore toutes levées. 

Depuis la promulgation de la loi pour une République numérique en 2016, les textes prévoient un statut spécial pour les joueurs professionnels de jeux vidéo compétitifs, proche de celui actuellement en vigueur pour les sportifs salariés par des clubs.

Ils doivent ainsi être embauchés en CDD (minimum 12 mois, maximum cinq ans), avec une granularité par « saison » de compétition. Les joueurs peuvent ainsi plus facilement accéder à la sécurité sociale ou cotiser pour leur retraite qu'avec un statut d'auto-entrepreneur ou d'EURL, actuellement privilégié par la profession.

Un changement majeur aussi bien pour les équipes que pour les cyberathlètes, même si plus d'un an après la mise en application de cette loi, aucun joueur ne dispose encore d'un tel contrat. Et pour cause, pour pouvoir proposer ces contrats, les équipes doivent préalablement obtenir un agrément auprès du ministère de l'Économie.

Or, les premiers sésames n'ont été distribués que vendredi dernier à trois structures françaises : GamersOrigin, LDLC Event et l'Olympique Lyonnais. Nous avons pu nous entretenir avec l'une d'elles afin de comprendre les enjeux derrière cette démarche. 

Une avancée bien perçue par les équipes

Le ressenti des équipes sur cette nouvelle disposition a quelque peu évolué depuis juillet dernier, date de l'ouverture des candidatures pour ce fameux agrément, les plus hostiles ayant fini par se replacer dans le rang. Les avantages qui se dessinent à très long terme pour la discipline les ravissent. Pourtant, à court terme, faute d'harmonisation européenne, les contraintes risquent de coûter cher, au sens propre comme au figuré pour les structures les plus fragiles. 

Guillaume Merlini, PDG de GamersOrigin, rappelle qu'à terme, toutes les équipes professionnelles françaises devront obtenir cet agrément si elles souhaitent exercer leur art dans l'Hexagone. « On y trouve plusieurs avantages. Déjà cela apporte un cadre plus sécurisant pour les joueurs, ce qui peut faciliter certains recrutements. Le fait de proposer des CDD devrait aussi simplifier l'obtention de visas pour les joueurs si l'on souhaite faire venir des talents étrangers, les démarches étant complexes ». 

Ces contrats ont également vocation à rassurer les parents des joueurs, qui font parfois barrage aux aspirations de leur progéniture, estimant que de mettre en pause leur scolarité pour une carrière dans l'e-sport est un pari un peu trop risque. « Nous avons eu le cas d'un jeune avec le potentiel pour devenir l'un des meilleurs européens dans sa discipline qui a été bloqué par ses parents », indique la structure française, qui espère ne plus avoir à faire face à ce type de déconvenues.

Le cadre juridique autour de la discipline se solidifie a également des effets positifs du côté des sponsors et investisseurs, rassurés sur la pérennité de ce marché encore balbutiant. Il est en effet plus aisé pour eux de se lancer sur un domaine qui tend à se structurer, que sur le joyeux chaos qui régnait encore il y a quelques années. 

Un ticket d'entrée plus cher

La contrepartie de ce cadre plus sécurisant pour les joueurs, qui profiteront désormais des mêmes conditions que n'importe quel autre salarié en France, c'est que les négociations salariales vont se compliquer entre équipes et cyberathlètes. « Si l'on veut maintenir le salaire net des joueurs, on devra nettement augmenter leur rémunération brute », affirme Guillaume Merlini. Le changement de régime implique en effet des coûts en hausse d'environ 50 % côté employeur, à revenu net égal pour l'employé.

Cela pose plusieurs problèmes. Le premier est que les équipes n'ont actuellement pas toutes les moyens de doubler d'un coup leur masse salariale, surtout quand certains joueurs en France peuvent prétendre à une rémunération de l'ordre de 5 000 euros nets par mois, voire des salaires annuels à six chiffres au sein des structures les plus fortunées.

Vient ensuite celui des jeux où l'exposition médiatique ne permet pas encore de dégager d'importantes rémunérations pour les joueurs. « Sur Rocket League par exemple, beaucoup de joueurs n'ont qu'un statut semi-professionnel et ne touchent que quelques centaines d'euros par mois. Si demain, on doit réduire leur rémunération de moitié pour y inclure les cotisations sociales, certains joueurs pourraient renoncer à leurs carrières. Dans l'autre sens, des structures pourraient aussi abandonner l'idée d'explorer des titres mineurs pour des raisons de coûts », nous explique-t-on chez GamersOrigin.

Le ticket d'entrée devient également plus cher pour les acteurs non-endémiques qui souhaiteraient se lancer dans le grand bain de l'e-sport. Si jadis il était possible de monter une équipe à peu de frais en faisant appel à des joueurs en auto-entreprise, la procédure se complexifie. On peut ainsi s'attendre à voir des initiatives marketing comme celle d'Airbus, avec son équipe Out of the blue se raréfier, du fait des prérequis plus importants. 

Quelle concurrence en Europe ?

Autre point problématique, la concurrence européenne. Actuellement, la France est le seul pays où une telle obligation est mise en place pour l'embauche de joueurs professionnels d'e-sport. L'une des craintes de plusieurs équipes françaises est de voir certaines structures se délocaliser dans des pays limitrophes où les contraintes seront moins fortes.

Elles s'inquiètent également que les clubs étrangers deviennent significativement plus compétitifs qu'eux sur le plan de la rémunération, et donc plus attractifs. « La question ce n'est pas tant que tout le monde en Europe paye les mêmes cotisations sociales, ça serait impossible à mettre en place. C'est surtout que le mode de rémunération des joueurs soit harmonisé dans l'UE » nous confie Nicolas Maurer, directeur général de Vitality. « Les carrières des joueurs sont souvent courtes, ils vont donc parfois avoir tendance à chercher la meilleure rémunération plutôt qu'un cadre plus stable ». L'équipe française, qualifiée pour les LCS sur League of Legends, nous précise par ailleurs que sa demande d'agrément est en cours d'étude.

Il reste toutefois un avantage : les CDD des joueurs français prévoiront des périodes de « mercato », fixées par arrêté ministériel, pendant lesquelles, les équipes, locales ou étrangères pourront racheter leurs contrats, ce afin de limiter les risques de débauchage sauvage, comme on peut encore le voir dans les ligues les moins structurées. Comme au football, les clubs pourront récolter des indemnités de transfert à l'occasion de ces échanges. Cette pratique était néanmoins déjà courante dans plusieurs disciplines e-sportives, les amateurs des scènes CS:GO ou League of Legends peuvent en témoigner. 

C'est maintenant au gouvernement de porter la voix des professionnels français de l'e-sport, et d'exporter son modèle chez nos voisins européens. Contacté, Stephan Euthine, président de l'association France eSports et directeur de LDLC Event, n'était pas disponible pour répondre à nos questions à ce sujet. 

Et l'e-sport amateur dans tout ça ?

Dernière inconnue dans cette nouvelle équation, celle de la place de l'e-sport amateur ou semi-professionnel. « Nous avons besoin dans l'écosystème français de structures plus petites, pour faire vivre des compétitions en dehors des grands rendez-vous et y amener de nouveaux publics », clame Guillaume Merlini. « Il ne faudrait pas que ces équipes-là soient contraintes de se délocaliser pour survivre. » Chez Vitality, on estime comme en juillet dernier que « la situation finira par se lisser à long terme ». 

En attendant l'application stricte des textes, le gouvernement laisse une certaine marge de manœuvre aux équipes, l'objectif restant de structurer le secteur et non de le couler. Les contrats conclus avant l'obtention de l'agrément restent valables, et ne doivent être soumis au nouveau règlement qu'au moment de leur prolongation. De quoi laisser quelques mois aux équipes concernées pour boucler leurs budgets et négocier avec leurs joueurs. 


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