E-sport : l'équipe française Vitality lève 2,5 millions d'euros et nous explique ses ambitions

Une première dans l'Hexagone 9
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Kevin Hottot

C'est un dossier qui aura réclamé de longs mois avant d'être finalisé, mais Vitality est désormais le premier club e-sportif en France à avoir bouclé une levée de fonds à sept chiffres. Avec 2,5 millions d'euros en poche et le soutien de fonds comme Kima et Korelya, l'équipe compte passer à la vitesse supérieure, comme nous le confie son directeur général, Nicolas Maurer.

Dans le domaine de l'e-sport, l'argent devient roi. Que ce soit du côté des éditeurs de jeux ou des équipes professionnelles, nous assistons depuis plus d'un an à une forme de course à l'armement entre les différents acteurs du milieu. 

L'e-sport passe du free-to-play au pay-to-win

Chez les éditeurs, la grande tendance est à la mise en place de compétitions s'appuyant sur un système de franchises à l'américaine, où les équipes doivent acheter le droit de participer, moyennant parfois des sommes conséquentes.

Chez Blizzard, l'Overwatch League repose sur ce principe et l'éditeur n'a pas hésité à demander des montants excédant la dizaine de millions de dollars pour valider l'inscription de certaines équipes, basées dans des métropoles densément peuplées. Chez Riot Games, le tarif pour les nouveaux entrants en LCS était lui aussi compris dans une fourchette allant de 10 à 13 millions de dollars.

Devant ces sommes, les équipes américaines se sont adossées à de grands investisseurs issus du monde du sport pour faire face à cette explosion des coûts. Cloud9 a ainsi levé 25 millions de dollars en octobre dernier, notamment auprès de la WWE. Plus près de nous, Fnatic a récolté 7 millions de dollars en avril 2017 avec le soutien des propriétaires de l'AS Roma, un club de football italien actuellement qualifié en Ligue des Champions.

Pendant ce temps, les acteurs du sport européen, typiquement du football, n'hésitent pas à s'impliquer à divers degrés dans l'e-sport. En France, plusieurs clubs de Ligue 1 ont investi dans des équipes professionnelles sur FIFA, pendant que le PSG a tenté sa chance avec Webedia sur League of Legends. Sans grand succès.

Pour justifier son retrait de la scène LoL, l'équipe évoquait « un partage des revenus avec Riot Games très loin de compenser les coûts d'une structure aux ambitions européennes, notamment à cause de l'inflation galopante des salaires des joueurs, qui nous semble injustifiée au regard de l'évolution des audiences ces derniers mois ». 

Vitality : 2 millions et demi pour grandir

Pendant ce temps, Vitality poursuit sa route, en naviguant entre les League Championship Series sur League of Legends en Europe, l'Orange e-Ligue 1 sur FIFA 18 ou encore les Gfinity Elite Series sur Rocket League et Street Fighter V. Le club se revendique comme le numéro 1 français devant des écuries comme Gamers Origin, Millenium ou Team LDLC, et entend bien confirmer son statut grâce à sa récente levée de fonds. 

L'équipe basée à Paris va s'installer à Station F et annonce avoir bouclé en décembre dernier un tour de table à 2,5 millions d'euros auprès de trois investisseurs :

  • le fonds Kima Ventures, lancé par Xavier Niel
  • le fonds coréen Korelya Capital, piloté par Fleur Pellerin
  • H26, une société d'investissement détenue par Olivier Delecourt, président du DFCO, pensionnaire de Ligue 1 et partenaire de l'équipe dans le cadre de l'Orange e-Ligue 1.

« 2,5 millions d'euros, c'est une somme qui nous conforte comme leader en France », nous confie Nicolas Maurer, directeur général de Vitality. La somme peut sembler réduite vis-à-vis de celles collectées par d'autres écuries européennes, Fnatic en tête, mais cette levée n'est pour l'équipe française que la première étape d'un plan à long terme. 

« Nous aurions pu lever davantage d'argent si on le souhaitait, mais il y a d'autres paramètres à prendre en compte, comme la valorisation, le type de partenaires avec qui on veut travailler et les synergies qu'ils peuvent apporter. Et puis nous n'avions pas nécessairement besoin de plus pour le moment », estime le dirigeant. 

Le carnet d'adresses de Kima, les liens de Korelya avec la Corée du Sud – véritable Mecque du sport électronique – et ceux de H26 avec le milieu du sport sont ainsi des arguments qui ont pesé dans la balance. Vitality a d'ailleurs souhaité travailler dans un premier temps avec des acteurs français.  

Se structurer pour mieux gagner

Vitality ne compte pas investir la totalité de cet argent frais dans l'aspect sportif de ses activités. « Nous allons évidemment recruter, mais plutôt pour solidifier nos bases et construire une marque avec un rayonnement européen », explique Nicolas Maurer. Ces recrutements prendront surtout place dans les fonctions support du club, avec des commerciaux, un service marketing et une direction sportive étoffée, ainsi qu'un renforcement côté « business dev ». 

« L'idée n'est pas de participer à l'inflation du salaire des joueurs. On veut se structurer et avoir une vision stratégique sur l'e-sport », poursuit le responsable. Sur le plan sportif, l'équipe compte tout de même se lancer sur de nouveaux jeux où l'investissement nécessaire n'est pas très important. Prochain titre sur la liste : Rocket League, dans le cadre des Gfintity Elite Series, dont la composition de Vitality devrait être annoncée d'ici quelques semaines. 

Une académie sur League of Legends pour bousculer les pros

Sur le plan sportif, quelques changements ont été permis par cette arrivée de liquidités. À commencer par la formation d'une équipe « Académie » sur League of Legends, composée de joueurs n'ayant pas encore percé au plus haut niveau mais dont le potentiel pourrait éclore à force d'entraînement. 

« L'idée, c'est qu'à l'heure actuelle dans l'e-sport, il n'y a pas vraiment d'échelon intermédiaire entre faire partie d'un effectif professionnel, participer aux grands tournois, vivre en gaming house à temps plein, et le joueur chez lui qui est très bon, mais n'a pas encore franchi le cap de la professionnalisation », nous explique Nicolas Maurer. 

Pour Vitality, l'intérêt d'avoir une équipe B est multiple. Cela lui permet dans un premier temps de participer à l'Open Tour France, un championnat en neuf étapes organisé par Riot Games, qualificatif pour un tournoi biannuel faisant office d'antichambre des LCS à l'échelle européenne.

Une sorte d'Europa League où les meilleures équipes de chaque circuit national tenteront d'arracher un trophée continental. « Notre objectif est clair pour cette saison : nous avons une équipe académie en mesure de jouer les premiers rôles, on vise donc le titre en France et en Europe », affirme le directeur général de Vitality. 

Deuxième intérêt : installer une forme de concurrence dans le vestiaire. En football, quand un jeune joueur enchaîne les bonnes prestations dans l'équipe B, et qu'un membre de l'équipe première au même poste baisse de rythme, il n'est pas rare que l'entraîneur laisse sa chance au jeune le temps de quelques matchs avec les pros.

Vitality espère pouvoir en faire de même avec ses joueurs de League of Legends, avec d'un côté une académie dont les joueurs se donneraient à fond pour être promus chez les pros, et de l'autre des membres plus confirmés contraints de rester à leur top niveau pour ne pas être relégués. 

Dernière piste, qui n'est toutefois pas privilégiée par Vitality : en formant des joueurs au plus haut niveau, le club pourrait éventuellement tirer quelques bénéfices lors des périodes de mercato. Ce n'est toutefois pas le but premier de cette structure nous assure Nicolas Maurer, qui préfère garder ses talents entre ses murs. « Notre volonté première, c'est de les intégrer dans l'effectif LCS », indique-t-il. 

Une première étape avant le grand bain des franchises

Si pour l'instant la question de ligues franchisées sur le modèle de l'Overwatch League ou des LCS NA n'est pas encore envisagée en Europe, Vitality estime qu'il s'agirait du modèle idéal pour que les équipes et le sport électronique se développent et se prépare donc à cette éventualité en renforçant sa structure. 

« Mais soyons clairs, ces deux millions ne suffiront certainement pas à payer les droits d'entrée pour une franchise. Sur Overwatch c'est 20 millions de dollars, pour d'autres jeux on dépasse les 10 millions, mais on se prépare pour la suite des évènements » explique Nicolas Maurer.

« Si demain, il faut payer 20 millions pour entrer dans une ligue, et que les contreparties sont intéréssantes, ce sera à nous de lever ce dont on aura besoin en temps voulu », complète-t-il, laissant la porte ouverte à d'autres tours de table si la situation l'exige. En attendant, lui et Fabien « Neo » Devide conservent la majorité du capital de l'équipe. 


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