Emails d'Hillary Clinton : un pirate russe emprisonné accuse Poutine et le FSB

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le mercredi 13 décembre 2017 à 16:52
Vincent Hermann

Nouveau rebondissement dans l’affaire des emails du Parti démocrate américain. Un pirate russe affirme depuis sa prison qu’il agissait sous les instructions du FSB, donc de Vladimir Poutine. Des déclarations accueillies par certains avec scepticisme.

L’affaire ne cesse de revenir à la une, particulièrement aux États-Unis où elle n’en finit plus d'exposer de nouvelles connexions. Récemment, on a pu ainsi voir comment le fils ainé de Donald Trump avait été contacté par WikiLeaks. L’organisation cherchait a priori un échange de bons procédés, mais l’intéressé avait laissé la plupart des requêtes sans réponse.

Beaucoup estiment, notamment à la CIA, que les emails issus des serveurs du DNC (Democratic National Committee) ont été récupérés par au moins un pirate russe. Sous l’influence de Vladimir Poutine, les informations auraient alors été transmises à Wikileaks qui, sous l’impulsion de son propre « devoir de publication », se serait alors empressée de les diffuser, tout particulièrement ceux d’Hillary Clinton. Aboutissant à la polémique que l’on connaît.

Or, selon un pirate russe, justement, tout aurait été orchestré par le président de la Russie.

Les contes de la prison

Comme le rapporte Newsweek, Konstantin Kozlovsky, pirate russe et membre du groupe Lurk, est actuellement en prison. Condamné en Russie pour avoir participé à une série d’attaques contre diverses institutions financières, dont des banques. Plus de 14,5 millions d’euros auraient ainsi été dérobés de cette manière.

De sa prison Kozlovsky a rédigé une lettre, publiée sur sa page Facebook et par le journal russe The Bell. Il y dénonce des ordres émanant expressément du FSB (le renseignement russe), et donc de Vladimir Poutine. En clair, le président de la Russie serait directement responsable de l’attaque contre le DNC et de la publication des emails par WikiLeaks.

Des aveux qui trouvent évidemment un écho favorable auprès de nombreux éléments soulignés depuis ce piratage. Par exemple, la société de sécurité CrowdStrike avait analysé l’attaque et en avait conclu qu’au moins deux acteurs russes étaient présents dans le réseau du DNC en mai 2016. Pour la CIA, il ne faisait aucun doute non plus que la publication par WikiLeaks s’était faite sous influence russe.

Depuis, une vaste enquête a lieu sur cette ingérence russe qui ne cesse de revenir sous les feux de la rampe. Une ingérence qui se serait d’ailleurs manifestée de bien des manières, des entreprises comme Facebook et Twitter dénonçant un trafic d’influence via notamment des publicités orientées, payées par des clients russes.

Mais devant une déclaration aussi nette, les précautions sont plus que jamais de rigueur.

Le scepticisme comme première défense

L’histoire que raconte Konstantin Kozlovsky a le mérite de cadrer avec de nombreuses hypothèses et « preuves » mises en évidence depuis le piratage du DNC. Mais il s’agit d’une affirmation forte, qui pointe Vladimir Poutine avec vigueur, soulevant naturellement la question des intérêts.

A-t-on demandé à Kozlovsky d’écrire cette lettre ? Cette piste ne peut pas être écartée, à cause de plusieurs éléments troublants. Le principal réside dans les noms fournis : Dmitry Dokuchaev et Ruslan Stoyanov, l’un étant le présumé contact au FSB, l’autre un ancien responsable chez Kaspersky, dont le nom ressort une fois de plus. Or, les deux hommes ont en commun d’être déjà en prison.

Dokuchaev aurait fait partie d’un groupe de pirates nommé Shaltai Boltai. Accusé par la justice russe d’être un agent double au bénéfice du renseignement américain, il aurait notamment publié des emails confidentiels du Premier ministre Dmitry Medvedev et d’autres membres du Kremlin. Et si le nom vous évoque quelque chose, c’est parce qu’il est également accusé par les États-Unis d’être le responsable de l’un des piratages de Yahoo (celui des 500 millions de comptes en 2014). Stoyanov est de son côté emprisonné pour trahison, car il aurait fourni au gouvernement américain des informations classifiées sur des pirates russes.

Accuser le FSB et Poutine en pointant l’attention des médias sur des hommes déjà en prison pourrait donc être un simple bluff. Rien n’empêcherait en effet le président russe de signaler que ces condamnés ont été, d’une manière ou d’une autre, déclarés traitres à leur pays.

En outre, comme le signale Mark Galeotti de l’Institute of International Relations de Prague, comment une lettre de confession aurait pu quitter la prison pour être publiée sur le propre mur Facebook de Konstantin Kozlovsky, à moins qu’une aide n’ait été apportée par une personne suffisamment haut placée ?

Plus il y a d’éléments, plus la situation est complexe

Le propre de cette affaire est qu’il sera probablement impossible d’en démêler les fils, tant la pelote est compacte. Les intervenants sont nombreux, les intérêts inextricablement complexes à deviner. Qui a fait quoi, sous l’influence de qui ?

Au vu de la lettre, dont The Bell atteste de l’authenticité, la question d’une manœuvre de détournement se pose, ajoutant une idée de complot de plus à la pile déjà épaisse. Il existe pourtant la possibilité que Konstantin Kozlovsky dise vrai. Andrei Soldatov, co-auteur de Red Web (traitant notamment des « dictateurs numériques russes »), estime par exemple que la principale motivation de Kozlovsky est le « profit personnel ».

Il pourrait ainsi s’agir d’une vengeance, car les hommes pointés du doigt seraient responsables de son propre emprisonnement. Stoyanov, du temps où il travaillait chez Kaspersky, aurait été l’un des principaux artisans de sa capture. Soldatov ne croit cependant pas toute l’histoire de Kozlovsky, notamment parce qu’après quatre mois de correspondance, le pirate aurait été incapable de lui fournir des preuves de ses affirmations.

La lettre et les réactions qui l’entourent apportent de nouveaux éléments dans l’affaire, mais les questions sont toujours les mêmes : qui sont les partis en présence ? Dans quel intérêt agissent-ils ? Car finalement, la situation peut se résumer ainsi : un pirate, condamné pour piratage bancaire, accuse un ancien membre du FSB, en prison pour trahison, d’avoir ordonné l’attaque contre les serveurs du DNC.

En dépit de cette lettre et tous les éléments déjà versés au dossier, la question centrale n’a toujours pas de réponse : s’agissait-il de pirates indépendants ou d’autres opérant pour le compte du gouvernement russe ? Selon Mark Galeotti, le FSB serait connu pour approcher les pirates capturés pour leur laisser le choix entre la prison et le travail pour le renseignement. De simples pièces détachées que l’on pourrait alors abandonner en cas de problème.


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