Interview de Sophian Fanen, de la génération Napster à la génération Spotify

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Crédits : Sophian Fanen Castor Music
Hadopi
Par
le mardi 21 novembre 2017 à 09:34
Marc Rees

Dans son ouvrage Boulevard du Stream, édité par Castor Astralc, notre confrère Sophian Fanen dresse un épais panorama de l’évolution de la musique du MP3 à Deezer ou Spotify. Il nous a accordé à cette occasion une longue interview. 

De l’arrivée du MP3 au streaming sur les plateformes légales, en passant par les années Napster, les réactions épidermiques du monde de la musique, le vote des lois DADVSI et Hadopi… C’est peu de le dire, ces 15 dernières années ont été riches pour le monde culturel, et celui de la musique en particulier.

En 284 pages, Sophian Fanen revient sur ces tensions et la délicate éclosion d’un écosystème, non sans épingler les occasions ratées ou saluer ceux qui ont su anticiper très tôt la question et les opportunités du partage. L’auteur, cofondateur du site Les Jours, nous a accordé une longue interview à l’occasion de la sortie de son ouvrage Boulevard du Stream.

Pourquoi avoir rédigé cet ouvrage ?

Pour tout un tas de raisons. Sur Les Jours, j’écris sur le streaming et la façon dont il transforme le monde. Je lis plein de choses, d’histoires de la musique, pour comprendre ce qui s’est passé, ses mutations et saisir ce monde tel qu’il est depuis plus longtemps que je le connais.

En tant que lecteur, j’avais un peu de frustration à ne pas trouver d’ouvrages très convaincants sur ces années-là. S’est rajoutée une vraie bascule sur le streaming, un véritable changement d’époque sur le marché de la musique. Deezer a fêté ses 10 ans, ce sont aussi les 20 ans de la circulation du premier MP3.

Tout cela faisait que je me suis dit qu’il y avait un moment pour écrire ce livre. Je me suis donc lancé avec le besoin de discuter avec les gens qui ont connu ces mutations. Je me suis d’ailleurs rendu compte que la parole s’est aujourd’hui libérée, sans doute plus dépassionnée avec le recul.

Il reste néanmoins encore beaucoup à faire sur ces années que je n’ai pas pu aborder.  

Lesquelles par exemple ?

J’aurais aimé travailler davantage sur les communautés qui ont partagé les premiers MP3, côté internautes, ou auprès des labels indépendants. Ils ne sont pas assez présents dans le bouquin. Les plus gros labels, représentés par l’UPFI, ont été très alignés sur la majorité des sujets.

Par contre en dessous, les petits ont été trop absents, soit parce qu’ils n’ont pas été sollicités, soit parce qu’ils se débattaient avec d’autres priorités. J’aurais aimé qu’on les entende un peu plus, mais j’avais aussi des impératifs de timing.

Avec le recul, quels enseignements tirez-vous de cette mutation ?

La principale conclusion est que sans l’illégalité, sans le piratage, le partage, les zones grises, les échanges entre internautes, cette façon de bousculer, c’est un monde qui n’avance pas.

Les échanges libres ont fait naitre une offre légale, ont forcé la musique à se mettre au numérique. Identiquement pour les usages de streaming : les maisons de disques y vont franchement depuis deux ans, à tout casser. C’est toujours ainsi que cela a fonctionné.

Autre fait intéressant, la montée en puissance ou le surgissement de l’auditeur alors qu’auparavant il n’était qu’un être très lointain dans un monde où n’importait que le consommateur. Cet inconnu aujourd’hui est connu. Cela a pesé dans l’absence de prise de conscience rapide, réfléchie, volontaire du monde de la musique.

Ce monde imaginait connaître les auditeurs, en fait il ne connaissait que les consommateurs.

Il y a tout de même les concerts notamment…

Oui, mais cela concerne les artistes. Le travail du monde du disque était d’enregistrer des musiciens, presser des disques, les acheminer par camion aux portes des magasins. Après, « gros bisous, vous m’envoyez la facture ! ».

Aujourd’hui, c’est l’entrée de l’auditeur dans l’écosystème de la musique enregistrée. Il y a beaucoup de réflexions qu’oblige le streaming, contraint à suivre la façon dont ils écoutent. Ce sont leurs écoutes qui dictent les remontées des singles, les gestes des producteurs.

C’est beaucoup plus puissant que l’écoute en radio qui ne validait que des choix imposés par les maisons de disques.

Dans votre ouvrage, vous ne semblez pas spécialement tendre avec ces producteurs

Je ne sais si c’est réussi, mais j’ai tout de même essayé de ne pas faire un livre à charge, en noir ou blanc. J’ai donné la parole à plein de gens qu’on n’entend pas, les gens de terrain pour saisir les désaccords, les tensions, les tentatives, les envies au sein même des maisons afin de dépasser un peu le côté, « les maisons de disques ce sont de grosses bandes de losers qui n’ont rien vu venir ».

En fin de compte, ils ont bien vu venir, mais ont été incapables de faire quelque chose. Le débat a été tardif, beaucoup se sont cachés les yeux, c’est évident, mais en interne des gens faisaient de bons constats, aux bons moments.

Le monde de la musique a toujours été court-termiste, comme beaucoup d’industries, notamment la presse ou le cinéma. Je fais le rapport entre le surgissement des échanges en ligne et celui de la radio aux États-Unis.

Des effets similaires : le marché se retrouve face à quelque chose de nouveau, le court-circuite intégralement, les ventes s’effondrent... La première réaction est alors de combattre et faire des procès pour protéger son modèle. On peut le comprendre et le regretter en même temps.

De leur côté, c’est très compréhensible. De notre côté, c’est super dommage surtout lorsqu’on sait la suite politique de ces errements dans les années 2000, avec Hadopi et compagnie.  

SNEP doigt d'honneur

Peut-on dire que DADVSI et Hadopi ont été l'apogée de cette réaction épidermique ?

L'apogée est plutôt en 2004, la fameuse campagne du SNEP au doigt d’honneur. On est au pic de l’incompréhension. D’ailleurs, plein de gens en interne se sont aperçus que c’était une connerie.

À partir de là, les choses se sont enclenchées politiquement dans la mécanique législative : la loi DADVSI, qui entraine la riposte graduée issue de la loi création ou Hadopi. Après, on a l’impression que les instigateurs de cette campagne étaient condamnés à faire quelque chose, à aller au bout du truc, alors qu’en interne personne n’était plus convaincu de l’utilité de ce bidule.

La loi Hadopi passe en 2009, je suis déjà sur les Torrents, RapidShare, bientôt Megaupload... 2007-2012 sont des grandes années pour l’échange de la musique où j’avais l’impression qu’il n’y avait aucun plafond dans ce que je pouvais trouver en ligne comme ces morceaux les plus obscurs, au fin fond du Bangladesh.

Nous sommes alors à un moment d’extrême structuration du monde des échanges qui dépasse le P2P, pendant qu’en France, on fabrique un monstre.

Je trouve d’ailleurs assez intéressante la déclaration de Sylvie Forbin, très franche sur la position interne de Vivendi, déçue du rendement de la riposte graduée. Hadopi était pensée et voulue comme effectivement à la botte du monde du disque et du cinéma, une courroie de transmission un peu automatique, destinée à cogner fort avec des amendes.

Avec le recul, cette institution a finalement été le tampon entre ces intentions et les internautes chopés par cette grosse mécanique, des gens qui ne comprenaient rien à ces questions comme le charpentier de Belfort, premier abonné condamné. Une première affaire qui disait déjà tout.

Des gens loin du monstre téléchargeur suceur de sang que l’industrie de la musique décrivait à longueur de pages dans les médias ou d’argumentaires dans les couloirs de l’Assemblée. Ce sont des monsieur et madame Tout le Monde qui veulent accéder à la musique de la façon la plus rapide, simple et moins couteuse en termes financiers, de temps et de disponibilité humaine.

Il y a des arnaques, de la contrefaçon, etc., mais ce qui traverse un siècle de musique enregistrée, c’est aussi cette envie d’accéder à cette musique. Les années MP3, P2P, etc. n’ont fait que renouer cette attitude très altruiste, il n’y a pas plus de position politique ou de réflexion que cela. L’auditeur est aussi court-termiste.

Vous évoquez aussi le cas de Radio.blog.club, non sans regrets… une occasion ratée, tuée dans l’œuf ?

Je trouvais intéressant de mettre en regard Radio.blog.club et Blogmusik. L’un et l’autre faisaient à peu près la même chose, même si je préférais le premier. Avec le recul, je le trouvais plus intéressant avec son côté plus partageur et décentralisé que ce qui est très rapidement devenu Deezer.

Radio.blog.Club, c’était la bascule façon streaming des échanges communautaires. Comme journaliste et rédacteur, je trouvais intéressant de comparer ces deux expériences qui disent beaucoup de choses sur le fonctionnement du monde de la musique.

En termes de rendu et de service, les deux sites faisaient la même chose sauf que Radio.blog.club était beaucoup plus gros, s’élevant à la troisième ou quatrième place des recherches sur Google à l’époque. C’était gigantesque !

Néanmoins, il n’avait pas ce côté structuré, était incertain, avait des attitudes contre la vieille industrie de la musique... Une vision du Nouveau Monde qui vient mettre par terre l’Ancien, etc. J’aurais bien aimé échanger davantage avec Benoit Tersiguel de tous ces points et sa pensée à l’époque...

En face, chez BlogMusik, Daniel Marhely est allé chercher Jonathan Benassaya pour le côté commercial. Dès le début, ils sentent qu’il y a un usage qui prend très rapidement et un business à faire. Radio.blog.club voit cet usage, mais veut défendre la liberté des internautes d’échanger. C’est en gros ma compréhension. En somme, l’un est compatible avec l’industrie de la musique, l’autre non.

BlogMusik va donc se structurer, avec un commercial, un avocat capable de parler au monde de la musique, tout en bénéficiant du soutien de Xavier Niel, toujours utile financièrement, mais également dans les couloirs. Radio.blog.club a eu une attitude de défi et très clairement se sont fait défoncer : fermeture de site, pourvoi en cassation, etc. là où Deezer va rentrer dans un cycle de discussions business.

En tant qu’utilisateur, je regrette que ça ce soit passé comme ça, car Radio.blog.club, car c’était le streaming décentralisé, avec un internaute au centre de la circulation de la musique. Je ne sais ce que cela aurait donné, peut-être le site aurait-il été repris, ré-enfermé par les ayants droit.

Il y a des regrets, oui, mais je voulais prendre ces deux aventures technologiques aux finalités commerciales, juridiques et humaines différentes. Si elles faisaient la même chose, elles donnent plein d’enseignements sur la façon dont bouge cet animal un peu préhistorique.

Que pensez-vous de l’épisode de la licence globale ?

Ce fut une péripétie législative comme le coup du rideau durant les débats Hadopi, mon moment législatif préféré. Sur la licence globale, je ne suis pas rentré dans ses méandres, c’est plus un travail universitaire à mener sur ses différentes formes.

Il était naïf de penser que cela pouvait être imposé même par la loi à l’époque, par contre, c’était un débat absolument central. La licence globale n’était qu’une proposition. Dans le livre, Jérémie Zimmermann dit qu’elle était mieux préparée médiatiquement que juridiquement. Ce n’était pas assez abouti, mais cela mettait dans le débat public la question des internautes dans un monde vertical devenu horizontal.  

Le grand regret est cette levée de boucliers, sans beaucoup de reprises intellectuelles et politiques. Les quelques députés qui ont défendu ce projet ont surtout posé les questions. Ils ont été attaqués, critiqués. Le débat valait le coup et n’a pas été assez loin.

Aujourd’hui, on se retrouve avec des licences globales privées, Deezer, Spotify…., fermées, sous contrôle de la musique, mais à côté, on n’a toujours pas réglé la question de la place des internautes et la circulation de tout un tas d’œuvres dont on se fout et qui ne sont pas disponibles.

À quoi faites-vous allusion ? 

Après un siècle de musique, les 40 millions de morceaux disponibles sur Deezer ou Spotify, ce n’est pas la majorité. Au fur et à mesure des années, des tas de musique ont trouvé une façon de circuler, que ce soit sur des blogs, Megaupload, Torrent , What.cd … des univers, au fil des actions, de plus en plus en plus fermés.

À la fin des années 2000, je me suis beaucoup intéressé au raï. On en trouve sur les plateformes de streaming, mais j’ai aussi beaucoup téléchargé depuis des blogs avec des gens qui me racontaient, me traduisaient les pochettes, encodaient les K7 diffusées en Algérie, etc., et m’ont permis d’accéder à cette musique derrière l’écran du raï diffusé partout.

Aujourd’hui, ces musiques, je les trouve plutôt sur YouTube. Est-ce une bonne chose que cet acteur soit dépositaire de tout un pan de la culture, d’œuvres pas ou peu disponibles ?

La question du statut juridique de ces échanges-là, qui ne sont pas commerciaux, a été au cœur de la question de la licence globale. On a mis un gros couvercle en fonte dessus tout en tabassant les gens qui avaient osé de dire que, peut-être, l’internaute avait un rôle à jouer dans le Nouveau Monde de la musique...  

Comment voyez-vous la musique en ligne dans 10 ou 30 ans ?

Sera-t-elle toujours en ligne ? Qu’est-ce que cela voudra dire « en ligne » en 2027 ou 2047 ? Ce n’est pas mon boulot de faire des prédictions, mais en prolongeant le questionnement actuel, se posera la question de la place des assistants vocaux, ces choses plus ou moins physiques qui vont nous accompagner dans notre vie de tous les jours.  

Fondamentalement, il y a aussi les voitures autonomes. La musique et la voiture sont un couple majeur partout dans le monde. Le fait de plus conduire sa voiture, de pouvoir faire autre chose, de regarder des vidéos va changer la place de musique qui ne fera qu’un avec la vidéo. Les deux arts se fusionneront définitivement. 

Je m’interroge aussi sur les technologies de composition automatique. Dans son livre Rock Machine, Norman Spinrad anticipe un futur où une entreprise a le monopole de la musique dans le monde, fabriquée et chantée artificiellement. Un Front de libération de la musique se crée alors pour remettre de l’humain dans la musique. C’est une dystopie qui pose plein de questions sur la place de l’automatisation.

En ce moment, je bosse sur la façon dont le streaming change le rap et donc changera le monde de la musique puisque le rap est sa tête de pont. Des mecs me disent qu’ils ne composent pas pour eux, mais pour répondre aux besoins, en regardant les datas, en scrutant le moment où les fans « skipent ». Si le public veut des voitures bleues, tu fabriques des voitures bleues. La musique devient un rendement mécanique comme on fabrique des meubles avec des contraintes propres.  

C’est assez terrifiant, mais là encore, cela a toujours existé, non ?

Oui, même la musique de la Motown, aujourd’hui glorifiée, était une usine à tubes pour répondre aux besoins sonores du moment. Rien dans tout ça n’est complètement nouveau sauf qu’aujourd’hui c’est poussé à l’extrême avec les données, les réseaux sociaux.

On n’est qu’au début de tout cela ça. Peut-être qu’en 2047, on aura chacun nos artistes fabriqués juste pour nous. Tu auras cinq ou six artistes que pour toi, avec des chansons qui n’existent que pour toi.

C’est un peu flippant, mais il ne faut jamais être inquiet pour la musique. On peut être inquiet pour le business, mais c’est une autre affaire. Ce n’est pas celle des auditeurs, comme ceux des années 2000 qui voulaient écouter de la musique avec les nouveaux moyens d’alors.  

La musique change, souffre, se prend des murs, parfois disparaît, mais globalement, elle avance, se transforme et profite, elle est plus forte que nous. C’est finalement très darwinien. Quels que soient ses soubresauts, les transformations technologiques, il y aura finalement toujours de la création intéressante et des gens pour s’y intéresser.

Merci Sophian Fanen.


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