Identité réelle : la Chine resserre son étau sur Internet

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Crédits : Hung_Chung_Chih/iStock/Thinkstock
Securité
Vincent Hermann

La Chine resserre l’étau sur les internautes en imposant une nouvelle série de règles pour contrôler plus soigneusement qui fait quoi sur la Toile. Le pays force l’authentification réelle pour commenter en ligne. Une manière d'en finir avec l'anonymat. 

La Chine ne veut plus que l’on puisse masquer son identité sur Internet, quel que soit le service utilisé ou presque. L’action la plus récente en ce sens est le bannissement des réseaux privés virtuels. On se souvient qu’il y a quelques semaines, Apple a fait le ménage dans son App Store, provoquant la colère de certains éditeurs qui accusaient l’entreprise de faire le jeu de la censure. Du côté de Cupertino, on rétorquait bien sûr qu’il s’agissait de se mettre en conformité avec la loi.

Depuis plusieurs années, le pays requiert également que les services de messagerie comme WeChat exigent au moins le numéro de téléphone de l’utilisateur afin que ce dernier ne soit pas uniquement repérable par un pseudonyme. De même, l’identité doit être vérifiée pour obtenir et utiliser le numéro. Une traçabilité toujours plus poussée pour des questions de « sécurité ».

La Cyberspace Administration of China (CAC) veut désormais aller plus loin.

Généraliser l’identification réelle des internautes

Pour l’administration, il n’est plus question de laisser un internaute s’exprimer sur un site s’il n’est pas possible de le retrouver. Les nouvelles règles ont été publiées vendredi dernier et s’appliquent désormais à l’ensemble des sites et services en ligne. Elles entreront en vigueur le 1er octobre prochaine.

La nouvelle mesure centrale est on ne peut plus claire : « Les plateformes et fournisseurs de services ne devraient pas autoriser la moindre publication aux utilisateurs qui n’ont pas fourni d’informations permettant de les identifier ». En outre, si ces acteurs suspectent la moindre fausse identité, ils auront désormais obligation d’enquêter de manière approfondie, tout en mettant de côté toutes les données associées (métadonnées et contenus) pour une éventuelle inspection gouvernementale.

Une liste de sujets à éviter

Cette traçabilité devrait être particulièrement utile pour les enquêtes et pour lutter contre le terrorisme, puisque c’est bien sûr l’un des chevaux de bataille de la CAC. Cependant, c’est loin d’être le seul, l’administration ayant également précisé un certain nombre de comportements répréhensibles.

Il faudra donc éviter toute opposition aux principes de la constitution chinoise, ne pas porter atteinte à la sécurité nationale, révéler des secrets d’État, saper l’unité nationale, porter atteinte à l’honneur ou aux intérêts de l’État, inciter à la haine nationale à la discrimination ethnique, enfreindre les règles en vigueur sur la religion ou faire la promotion de cultes et de superstitions « féodales », propager des rumeurs, bouleverser l’ordre social, propager l’obscénité, la pornographie ou la violence, la terreur, aider à la réalisation d’un crime, insulter d’autres membres de la communauté, violer n’importe quelle autre loi ou régulation…

Des règles très lourdes, bardées d’expressions floues. C’est particulièrement le cas avec les « intérêts de l’État », comme nous l’avions déjà signalé à de multiples reprises dans la loi Renseignement en France. Des termes vagues permettant de déclencher des enquêtes et d’aboutir à des peines. En Chine, cette chape de plomb devrait inciter un peu plus les internautes à rester dans les clous définis par le gouvernement.

Un contrôle strict d’Internet pour éviter les problèmes

La presse chinoise estime de son côté que ces mesures sont tout à fait normales. Le Global Times notamment rappelle combien les espaces en ligne des pays de l’Ouest, qui font grand cas de la liberté d’expression, sont utilisés régulièrement par les terroristes, aboutissant à d’inévitables problèmes majeurs de sécurité.

Shen Yi, professeur au Cyberspace Research Center de l’université de Fudan, pense ainsi que « les critiques des médias de l’Ouest sont biaisées et ignorent les développements et réussites de l’industrie Internet de ces dernières années ». Il va plus loin : « La censure n’a créé aucun obstacle pour l’innovation et le développement, ce qui prouve que ces règles conviennent au moins à la Chine ».

D’ailleurs, si la Chine faisait fausse route, pourquoi tant de pays chercheraient-ils actuellement à renforcer leur contrôle sur la Toile, toujours pour des soucis de sécurité nationale ? Pour l'enseignant, l’idée de souveraineté nationale doit s’étendre à Internet : « les pays ont le droit de mettre en place des règles pour gouverner leur propre cyberespace ». Même avis pour un autre professeur, Xie Jiangyong de l’université de Beijing : « Internet est un bien public qui peut être utilisé par les terroristes et criminels. Si un pays n’a pas une censure stricte et efficace pour le contrôler, le gouvernement ne pourra pas protéger ses citoyens ».

Au-delà de ces justifications locales, il faut effectivement rappeler les tentations croissantes de nombreux gouvernements sur les questions de sécurité. Si le chiffrement et l’anonymat sont pour beaucoup l’essence-même d’Internet, la situation pourrait évoluer au cours des prochaines années. Sur le seul domaine du chiffrement, comment ne pas penser aux multiples tentatives des États-Unis, ou même au récent plan May-Macron, copieusement  critiqué par la CNIL ?


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