Dans la Loire, Orange se défend de concurrencer la fibre publique

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Crédits : Brian Stanback/iStock
FAI
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le lundi 10 juillet 2017 à 15:15
Guénaël Pépin

Début avril, le syndicat derrière le réseau public en fibre de la Loire accusait Orange de concurrencer ses investissements. Ce que l'entreprise nie, comme dans d'autres départements. Trois mois après un feu nourri de THD42, les relations se sont normalisées, mais des problèmes concrets restent dans le déploiement du très haut débit.

Orange améliore-t-il l'ADSL dans les zones où se prépare la fibre publique ? C'est l'accusation que portait le SIEL, le syndicat d'énergie derrière le réseau d'initiative publique (RIP) de la Loire, THD42, le 5 avril dernier. Il avait organisé une conférence de presse et signé une motion tirant à boulets rouges sur l'opérateur historique.

Une amélioration du réseau cuivre jugée opportuniste

« Il est étonnant d'apprendre au jour le jour, que des campagnes d'investissement sur le réseau cuivre sont en cours. Celles-ci permettent d'améliorer le débit sur les zones prochainement ouvertes à la fibre « publique » » accusait le syndicat, dans une lettre signée par une dizaine d'élus, dont nous avons obtenu copie. Orange était donc accusé de ne pas respecter les déploiements de fibre du département, en connectant les répartiteurs ADSL de certaines zones directement en fibre, avec pour effet d'améliorer les débits.

Cette « opticalisation » agaçait les élus, dont le réseau public prévoit de couvrir 277 communes en fibre d'ici 2020. Combiné aux déploiements privés dans les grandes agglomérations, THD42 doit donc fournir la fibre à l'ensemble des habitants dans trois ans. Les déploiements, qui ont débuté en 2013, ont connu une « montée en puissance » depuis 2015, nous affirme le syndicat d'énergie.

Depuis, les relations entre le département et l'opérateur historique se sont normalisées, au point d'un verrouillage important de la communication sur le sujet. Il n'est plus question d'attaquer Orange, mais d'éteindre l'incendie initié il y a quelques semaines, alors que des soucis concrets perdurent dans le déploiement de THD42.

Trois mois après le scandale, sortie des contre feux

Début avril, « Orange dément[ait] formellement toute tentative de ralentissement de déploiement de la fibre dans le département de la Loire comme partout ailleurs sur le territoire français ». Le groupe se disait même « très surpris » de cette attaque publique, « étant donné les relations régulières qui ont lieu entre Orange et le SIEL ». Le syndicat avait contacté les organisations de collectivités, d'industriels des réseaux publics, le régulateur (l'Arcep) ainsi que différents échelons de l'État.

Le réseau public se plaignait de ne pas être entendu par Orange avant cet épisode, qui nous affirme ne pas avoir été mis au courant de problèmes auparavant. Le SIEL a-t-il donc bien contacté l'opérateur ? « Bien évidemment. Avec plusieurs services de cette grande société. Mais nous avions bien conscience que le « fonctionnement en silo » ne facilitait pas la prise en compte d’une demande qui ne rentre pas dans les procédures établies » nous répond-il. Les problèmes viendraient donc d'un manque de coordination interne du groupe.

L'amélioration de l'ADSL (voire le passage en VDSL) a-t-il eu des conséquences concrètes ? Difficile à dire. Le syndicat refuse de fournir des détails sur les opérations visées, peu nombreuses selon nos informations.

« Dans les zones rurales, l’amélioration des débits ne concerne qu’une partie des habitants et ne permet pas de répondre aux besoins de l’ensemble de la population en raison de l’étendue des territoires. Enfin, comme tout se sait les habitants des deux zones AMII [agglomérations moyennes où les opérateurs déploient sur fonds propres] ne comprennent pas qu’Orange n’accélère pas le déploiement dans leur zone plutôt que de desservir des zones voisines qui bénéficient déjà d’un programme de couverture d’ici 2020 » tance tout de même le SIEL.

Après la bataille, cadrage et diplomatie

Depuis une réunion le 4 mai, le réseau public et le groupe télécom s'entendent bien mieux. Il n'est plus question d'attiser publiquement les braises, mais de les éteindre. « Tous les points de friction ont été passés en revue. Et des interlocuteurs ayant un pouvoir de décision ont été désignés pour garantir le bon déploiement du réseau, nous affirme le syndicat. La procédure mise en place le 4 mai se déroule bien, les réunions programmées portent leurs fruits, à ce jour le suivi régulier entre les équipes semblent résoudre les problèmes. Par contre, nous restons très vigilants ! Au bout du compte, la meilleure suite serait la venue d’Orange comme FAI sur THD42. »

Le SIEL semble même gêné de parler aujourd'hui, après que le scandale a porté ses fruits, à savoir créer un nouveau rapport de force avec l'opérateur. Contacté en juin, le réseau public a très fortement cadré nos demandes. Pas question d'un entretien téléphonique. Après une première prise de contact par téléphone, un email nous a été adressé, avec l'ensemble des acteurs du dossier (dont l'Avicca et Cyril Luneau d'Orange) en copie.

Pour obtenir des éléments sur le sujet, nos questions ont dû être envoyées par email à l'ensemble des destinataires du premier message. Après avoir reçu des réponses du SIEL, toujours adressées à tous, une demande de précision a obtenu une fin de non-recevoir. Le syndicat a demandé à relire l'article avant publication, ce que nous avons refusé. Pour le SIEL, le but semble aujourd'hui être la diplomatie avec l'opérateur historique, même s'il reste quelques critiques.

Une amélioration du réseau cuivre qui interroge

Ce dernier améliore son réseau cuivre dans le cadre de son plan Orange Territoires Connectés, annoncé en juin 2016, en échange d'une stabilité législative promise par François Hollande. L'opticalisation des répartiteurs (soit amener la fibre jusqu'aux armoires ADSL) en est une part importante, sur les fonds de l'opérateur, pour les dernières zones où cela n'était pas encore fait.

Orange profite-t-il de ce plan pour concurrencer la fibre publique ? Le groupe dément formellement. « Dans des endroits où les habitants se plaignent de la qualité de service, nous pouvons décider d'opticaliser plus rapidement les équipements. Dans le même temps, la collectivité peut aussi décider de prioriser ses déploiements dans ces zones » sans concertation, nous expliquait précédemment Cyril Luneau, directeur des relations collectivités d'Orange. Il s'agirait donc de collisions entre les plans, estime-t-il.

Désormais, l'entreprise se concerte avec le réseau public pour ses déploiements. « Il est prévu un point régulier entre le SIEL et Orange pour optimiser au mieux les programmes d’amélioration des réseaux et améliorer la collaboration entre les deux entités » nous affirme l'opérateur.

Il reste que le SIEL voit toujours d'un mauvais œil ces déploiements dans la Loire : « Le programme « territoires connectés » a un sens dans les zones qui n’ont pas fait le choix de déploiement de RIP totalement en FTTH dans un délai court, ce qui est le cas dans la Loire. Aussi, notre Département peut donc passer son tour au profit d’autres territoires ».

Des accusations qui durent

Les accusations de concurrence de réseaux publics (en « radio » ou en fibre) par l'opérateur historique ne sont pas nouvelles, remontant pour certaines à l'époque des premiers réseaux publics, avant le plan France THD initié en 2012.

Pourtant, malgré les dires de réseaux publics et d'opérateurs concurrents, nous n'avons pas été en mesure de confirmer que l'amélioration du débit sur cuivre est menée (au moins ponctuellement) pour contrer la fibre « publique ». Encore moins une stratégie locale ou nationale. Contactée, l'Arcep n'avait pas de réponse à apporter sur le sujet.

Un opérateur de réseaux radio (notamment WiMAX) se souvient de cas ponctuels en 2014 et 2015, sans pouvoir fournir d'exemples récents. Dans cette situation, il serait difficile de s'attaquer au groupe, qui reste un partenaire indispensable pour ces réseaux. « Nous n'avons pas la capacité de nous attaquer à Orange en direct. On le fait à travers ce que les collectivités locales peuvent faire » nous affirme-t-il.

Pour l'Avicca, principale association de collectivités sur le numérique, on affiche de fortes suspicions, sans preuves concrètes. « Patrick Chaize a tiré la sonnette d'alarme en demandant à l'Arcep de surveiller ces opérations. Si on constate une corrélation entre ces opérations et le développement fibre des collectivités, ce n'est pas illégal, mais c'est plus qu'un coup de canif au plan France Très Haut Débit, c'est un coup de poignard dans le dos ! » lance Patrick Vuitton, le délégué général de l'association.

Le SIEL est-il au courant de cas hors de la Loire ? « Pas vraiment » nous répond-il. Dans le département, les tensions seraient aussi bien antérieures au plan France THD, nous affirme un connaisseur du dossier. L'amélioration du réseau cuivre par l'opérateur historique serait une des conséquences de cette inimitié.

En 2015, nous enquêtions sur la lutte d'Orange contre la fibre publique et l'organisation de l'entreprise vis-à-vis des collectivités, notamment à l'égard des élus-salariés. Depuis, la direction des relations avec les collectivités a changé de tête et les rapports semblent s'être apaisés avec les collectivités, malgré la persistance de problèmes, notamment sur le génie civil.

Encore des problèmes de génie civil

C'est un problème encore soulevé dans la Loire. Orange ne suivrait pas la cadence sur l'accès à son infrastructure, utilisée pour déployer la fibre du réseau public THD42. L'accélération des déploiements depuis 2015 se frotterait aux lenteurs du groupe télécom sur la fourniture de poteaux où l'installer ; le réseau n'enterre pas l'ensemble de ses lignes mais les suspend.

« Malgré l’envoi de plusieurs signaux d’alerte, les livraisons de supports à remplacer (comme le prévoit l’offre iBLO) sont devenus chaotiques au mois de novembre 2016 pour aboutir à plus de 1 200 poteaux non livrés en début d’année 2017. Cela a entrainé un retard de plusieurs mois des déploiements et le blocage de pratiquement 600 km de réseau en travaux » nous affirme le réseau public. En pareil cas, Orange nous répondait il y a quelques mois qu'il s'agit de « difficultés opérationnelles », qui doivent se régler avec le temps.


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