Très haut débit : le plan français tiraillé de toutes parts

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le vendredi 07 juillet 2017 à 15:21
Guénaël Pépin

Répartition des déploiements, 4G fixe, calendrier, ambition sur la fibre... Une partie des fondements du plan France THD est questionnée en ce moment par des opérateurs et des collectivités, au moment où le gouvernement cherche son tempo sur le sujet. Des réunions les prochains jours doivent aider à trier les demandes.

Ces dernières semaines, les acteurs du très haut débit se sont (re)découverts nombre de demandes à l'État. Le plan France THD, qui lie collectivités, opérateurs, fournisseurs d'accès et État dans le déploiement des réseaux, n'avancerait pas assez vite et chacun a sa solution pour plus d'efficacité. La locomotive est lancée, mais tous veulent réajuster sa trajectoire, parfois au risque de la faire dérailler.

Ils voudraient donc la diriger vers des destinées qui s'accorderaient mieux à leurs intérêts. Redistribution des déploiements entre Orange et SFR en zone de coinvestissement privé, plus grande implication des collectivités, contestation du choix de l'opérateur-déployeur du (futur) plus grand réseau public de France dans le Grand Est... Les ajustements possibles sont nombreux.

Des réunions à l'enchainement rapide

Ce vendredi, le ministre de la Cohésion des territoires, Jacques Mézard, réunit trois secrétaires d'État (dont Mounir Mahjoubi au numérique) et des opérateurs pour explorer des pistes d'amélioration du plan. Pierre Louette, directeur exécutif d'Orange et président de la FFTelecoms, devrait notamment être présent. L'AOTA, association d'opérateurs alternatifs, n'est pas invitée. « L'oubli systématique des opérateurs alternatifs indépendants et notamment leurs représentants est exaspérant » nous répond-elle.

Dans une semaine, le 13 juillet, des secrétaires d'État rencontreront cette fois des acteurs du très haut débit, comme nous l'a confirmé la fédération des industriels des réseaux publics (Firip), en amont des Assises des territoires le 17 juillet. Des annonces spécifiques sont anticipées.

Selon Les Échos, les opérateurs nationaux demanderaient une politique fiscale favorable en échange d'efforts sur le très haut débit. Serait (encore) en ligne de mire l'IFER sur les réseaux mobiles, un impôt forfaitaire que ces groupes télécom ont déjà demandé de revoir à la baisse à l'occasion de la loi Montagne. La requête n'est pas nouvelle : l'an dernier, Orange demandait une stabilité juridique à François Hollande, en échange d'une accélération de la couverture des campagnes, dans le cadre de son plan Territoires connectées (voir notre analyse).

SFR, trublion du plan France THD

Dans tout cela, SFR s'illustre par des remises en question très concrètes du plan. Le dernier dossier en date concerne le Grand Est, qui prévoit de déployer 900 000 lignes fibre, pour un budget de 1,3 milliard d'euros. Une manne énorme à l'échelle du plan France THD, qui prévoit environ sept millions de lignes et 13 à 14 milliards d'euros de budget pour les réseaux publics. L'opérateur qui décrochera le contrat de construction et de gestion s'arrogera le plus gros projet du pays.

Après un premier tour de sélection, la région doit départager l'ensemble NGE-Altitude de SFR, tous deux candidats. Des signes annonciateurs du choix de NGE-Altitude ont fait sortir SFR de ses gonds ; ce qu'ont rapporté Les Échos et nous a été confirmé.

Dans une lettre adressée aux élus concernés, son président Michel Combes a menacé de construire son propre réseau fibre en parallèle de celui de la collectivité s'il venait à ne pas être choisi. Philippe Richert, le président de la région, a répondu qu'il ne cèderait pas à cette méthode. Selon nos informations, les élus ont reçu dimanche 2 juillet la fameuse lettre, et tenterait de revenir à des relations plus apaisées avec l'entreprise. Que cette dernière gagne ou non l'appel d'offres, ses box fibre seront sûrement attendues sur le réseau public de la région.

Michel Paulin SFR
Michel Paulin, directeur général de SFR, en janvier à Paris - Crédits : Guénaël Pépin (licence: CC by SA 4.0)

Contactée, la région Grand Est n'avait pas d'information à fournir sur le sujet. SFR n'a pas répondu à nos sollicitations. Plusieurs experts interrogés affichent leur incompréhension. « C'est une maladresse impensable du président d'un grand groupe comme SFR. Après, je suis rompu aux marchés publics, et ça fonctionne toujours par lobbying d'un côté ou de l'autre. De là à écrire un tel courrier et le faire fuiter dans la presse... » réagit un responsable de lobby.

La menace n'est pas nouvelle chez SFR. L'an dernier, Patrick Drahi affirmait qu'il ne comptait pas proposer ses offres/box sur des réseaux publics exploités par des tiers. Interrogé en janvier, Michel Paulin (directeur général de SFR) nous disait attendre de voir comment agissent les concurrents. Selon des responsables de réseaux publics, SFR ferait aujourd'hui peu d'efforts pour fournir ses box à ces abonnés potentiels, alors qu'Orange serait un interlocuteur plus fiable qu'auparavant.

La répartition des déploiements en zone moins dense

Le dossier le plus important pour SFR reste la répartition des déploiements en zone de coinvestissement, sur 12 millions de lignes dans 3 400 communes, d'ici 2020. Il s'agit des zones moins denses, soit les agglomérations de taille moyenne, sur lesquelles Orange a la charge de plus de 80 % de la pose de fibre, cofinancée par les concurrents. Cette situation suit le rachat de SFR par Numericable et plus d'un an de gel des déploiements de fibre jusqu'à l'abonné par SFR, qui a amené l'Autorité de la concurrence à autoriser Orange à déployer où il le souhaite dans ces zones.

Depuis quelques mois, Orange et SFR se livrent une bataille acharnée pour l'exclusivité des déploiements dans les communes de ces zones, via des engagements avec les collectivités, comme nous l'affirmait l'Agence du numérique. Les nombreuses demandes de SFR à l'opérateur historique pour négocier une re-répartition sont restées lettre morte. L'entreprise a donc lancé une action en justice à la mi-mai pour faire pression sur son concurrent.

Antoine Darodes de l'Agence du numérique, qui pilote le plan France THD, nous disait être sceptique sur un repartage, surtout s'il est amené sans réel consensus. Pour l'Avicca, que nous avions interrogée, Orange et SFR peineraient déjà à tenir leurs engagements. Elle estime que les deux entreprises sont plus occupées à se contrecarrer l'une l'autre qu'à déployer efficacement, ce que nie catégoriquement un proche de l'opérateur historique.

Qu'en est-il désormais de cette volonté ? Le dernier signal est venu de Sébastien Soriano, le président de l'Arcep, lors des Assises du numérique. Il se dit ouvert à une re-répartition, avec une accélération en contrepartie. C'est le risque d'un nouveau partage : perdre encore du temps en palabres ou chipotages, au lieu de poser concrètement la fibre.

Un plan France THD aux ambitions divergentes, la 4G fixe inquiète

Malgré l'importance de ces tiraillements, il s'agit encore de la part émergée de l'iceberg. Il y a quelques jours, Free et Bouygues Telecom interpellaient le gouvernement dans une lettre, demandant une régulation forte d'Orange dans la fibre. Autrement dit, il s'agit d'appliquer une régulation réellement asymétrique à l'opérateur historique, qui domine sans grand partage la fibre jusqu'à l'abonné (voir notre analyse).

L'entreprise est aussi le principal acteur des télécoms pour entreprises, dont il s'arrogerait les deux tiers des parts. Un problème qui devient de plus en plus visible : depuis plus d'un an, l'Arcep rattrape à vitesse grand V son retard sur ce marché oublié, une association de petits opérateurs (AOTA) s'est montée, puis une autre (Alternative Telecom), avant que trois acteurs mondiaux attaquent Orange pour abus de position dominante. Chacun d'eux se montre très actif, tirant souvent tous azimuts pour être plus écouté.

La demande de Bouygues et Free au gouvernement concerne donc une décision de l'Arcep, censée être indépendante de l'exécutif. L'autorité doit bientôt remettre en consultation publique son arsenal pour lutter contre la domination d'Orange, notamment sur la fibre et le génie civil. Le message politique des deux opérateurs pourrait donc jouer.

De son côté, l'Avicca, la principale association de collectivités sur le numérique, demande à être plus écoutée et associée aux décisions sur le déploiement du très haut débit, après s'être inquiétée des problèmes en zones moins denses. Dernièrement, elle a demandé de revoir les ambitions à la hausse sur le mobile, malgré le lancement d'un plan France Mobile qui doit encore faire ses preuves.

L'association réclame d'ailleurs une « halte au feu » sur ces remises en cause. Chantre de la fibre, l'organisation s'alarme ouvertement de la montée de la 4G fixe dans le discours public, poussée par les industriels des réseaux publics (voir notre analyse d'hier). Ces derniers veulent voir fortement à la hausse la part de TD-LTE dans le plan, pour apporter rapidement le très haut débit, avec l'idée que la fibre mettra souvent du temps à venir.

L'Avicca s'inquiète donc que cette volonté devienne une excuse pour se passer de fibre dans certaines campagnes. Sans parler du satellite, Eutelsat se voyant prendre plus de place, alors que les appareils censés permettre de désengorger la France (ViaSat-3) ne sont pas encore lancés. L'association de collectivité demande pour sa part un France Gigabit 2025... Un débit qui passerait nécessairement par le câble ou la fibre.

Agence du numérique incertaine et manque de bras

Ces nombreuses demandes à l'exécutif interviennent aussi au moment où le sort de l'Agence du numérique est encore incertain. Depuis mai, l'institution doit connaître son rattachement. Fin mars, Antoine Darodes nous disait que l'intégration à Bercy posait son lot de contraintes, dont il se verrait bien libéré. Les adresses directes des opérateurs et collectivités, à un Emmanuel Macron qui gérait le très haut débit au ministère de l'Économie, sont aussi une bonne manière de court-circuiter l'acteur garant de la cohésion du plan.

Enfin, il reste un problème très concret : la main d'œuvre pour déployer les réseaux. C'est ce que nous expliquait encore, il y a quelques jours, Étienne Dugas de la Firip. « La formation devient un sujet très prégnant, car le goulet d'étranglement, ce sont les ressources humaines. Aujourd'hui, il est compliqué de trouver des gens se levant tôt le matin... C'est un métier ingrat, il faut bien le dire, en extérieur et physique. C'est un travail de forçat » avançait-il.

La fédération avait conclu un contrat de filière avec l'ancien gouvernement, justement pour former ces troupes. Aujourd'hui, le problème réside déjà dans le fait de trouver des personnes à entraîner. « On manque cruellement de profils à tous les étages : études, déploiements, raccordements, tirage des câbles... » regrette Dugas, qui note que des activités comme la soudure de fibre permettent tout de même de féminiser le secteur.


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