Hadopi : de la peur du gendarme, à la peur du virus

Même pas peur, même labeur 65
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Crédits : Marc Rees (licence CC-BY-SA 3.0)
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Marc Rees

La Hadopi poursuit ses études autour du téléchargement illicite. Après avoir planché sur la consommation des plus jeunes, elle s’attache à démontrer que les sites contrefaisants sont dangereux pour la sécurité. Une manière pour la haute autorité de continuer sa mue.

Un lien ou trois, attention les dégâts. Tel est le bâton dont s’est saisie la Hadopi à l’occasion d’une conférence de presse hier en fin de journée, présentant son étude quantitative réalisée par l’Ifop (échantillon de 1 021 internautes de 15 ans et plus, suréchantillon de 516 consommateurs de biens culturels dématérialisés aux usages illicites). L’enjeu ? Découvrir le niveau de risque, perçu ou réel, sur ces plateformes de téléchargement : des nuisances comme des faux messages alarmants, courriers indésirables, ralentissements de l’ordinateur, publicités pornographiques, modifications des réglages du navigateur, ou de vrais préjudices (vol de données bancaires, l’usurpation d’identité, etc.

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Crédits : Hadopi.fr

Résultats en mains, la Hadopi conclut que les internautes qui surfent sur les sites légaux sont ceux qui ont été les moins confrontés à ces problèmes, contrairement à ceux qui surfent sur les sites illicites occasionnellement. Quant à la perception du risque, elle « varie cependant selon les profils, les consommateurs illicites réguliers se montrant de manière générale les moins sensibles à ce danger, comparativement aux autres sous-populations » explique-t-elle dans cette étude qui segmente les non-consommateurs de produits culturels (24 % du panel), ceux qui consomment uniquement du licite (35 %) et ceux qui consommaient de l’illicite (13%) ou en consomment toujours (28 % du panel).

Le prix à payer ?

Piste d’explication : « les consommateurs illicites réguliers n’ont pas renoncé à ces pratiques : une aversion au risque moins importante pourrait expliquer la poursuite de leurs usages non autorisés malgré leur confrontation à ces dangers. Ou peut-être considèrent-ils ces préjudices potentiels comme le prix à payer d’une consommation gratuite ? ». Toujours l’œil sur les jauges de l’Ifop, la haute autorité affirme qu’une majorité des consommateurs illicites a diminué voire arrêté totalement ces pratiques pour se protéger contre les risques en ligne. Mieux : « L’offre légale apparaît tant aux consommateurs licites qu’illicites comme une « valeur sûre », moins exposée aux risques (virus, arnaques, mais aussi risques légaux) ».

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Crédits : Hadopi.fr

62 sites manifestement illicites... et risqués 

Par ailleurs, l’étude s’est appuyée sur des travaux visant 62 sites « manifestement illicites » (les sociétés de gestion collective apprécieront : la liste n’est pas détaillée). Elle en déduit que 49 d’entre eux « présentaient, au moment de l’observation, un risque potentiel pour la sécurité informatique des utilisateurs ou faisaient l’objet d’une alerte de sécurité auprès d’outils de recensement de sites potentiellement dangereux » : malwares (15 % des sites observés), pop-ups (95 %), annonces avec souscriptions « cachées » à des abonnements (71 %), demandes d’informations personnelles (42 %) bancaires (5 %), ou encore contenus inappropriés pour des mineurs (31 %).

De là, la haute autorité identifie trois grandes catégories : d’un, des anciens illicites qui après de mauvaises expériences, se sont « massivement tournés vers l’offre légale » tout en investissant « plus que les autres sous-populations, dans d’autres outils de protection tels qu’un antivirus payant ou un bloqueur de publicités ».

De deux, des consommateurs illicites réguliers, beaucoup moins sensibles à ces problèmes, « mais plus gênés par les nuisances qui y dégradent leur expérience utilisateur. Les publicités notamment constituent pour eux un inconvénient majeur de la consommation illégale, auquel ils tentent de remédier par l’installation de bloqueurs de publicité ».

Enfin, les consommateurs illicites occasionnels, qui ont un comportement intermédiaire, mais dont 79 % envisagent « de diminuer ou d’arrêter à l’avenir leur consommation illégale (contre 46 % pour les illicites réguliers) ».

Pour la Rue de Texel, ces éléments devraient être pris en compte « pour une action publique encourageant une consommation des œuvres en ligne respectueuse du droit d’auteur ».

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Crédits : Hadopi.fr

La peur du virus

Le plus notable dans ces travaux n’est pas tant ces constats, presque évidents, que la démarche. Sous le règne de Marie-Françoise Marais et de Mireille Imbert-Quaretta, respectivement présidentes du collège et de la commission de protection des droits, la communication était essentiellement appuyée sur la riposte graduée, habillée en réponse pédagogique à coup d’avertissements déguisés en rappel à la loi.

Depuis plusieurs mois, la stratégie diffère : il s’agit désormais de défendre le consommateur, qu’il soit jeune comme cette étude sur les pratiques de consommation des natifs du smartphone, ou ce présent rapport sur le risque encouru sur les sites illicites.

Un symptôme : dans le questionnaire sur les risques relatifs au surf sur les sites illicites, la crainte pénale, que ce soit l’amende pour défaut de sécurisation ou l’action en contrefaçon, n’apparait pas, ou à peine. Dans ces 69 pages, les internautes citent seulement trois fois « le risque de poursuite judiciaire », loin derrière les spams, les pubs invasives et/ou pornographiques, etc. Une désertification bien normale compte tenu de la question posée, accès sur la pénibilité et donc plutôt l’absence de confort (« Parmi les inconvénients suivants le(s)quel(s) trouvez-vous le(s) plus pénible(s) lors de votre consommation de produits culturels sur des sites illégaux (téléchargement ou streaming) ? »).

Quand la Hadopi invite l'ARJEL et la CNIL

Une stratégie payante pour la Hadopi puisqu’hier, à Paris, étaient sur la scène à côté de Christian Phéline, président du collège et Pauline Blassel, secrétaire générale déléguée, non seulement la CNIL, mais également l’ARJEL et l’association e-enfance outre le juriste Fabrice Mattatia.

C’est d’ailleurs la première fois que la Rue de Texel parvenait à inviter d’autres autorités administratives à ses côtés. Et c’est aussi la première fois que la CNIL et la Hadopi vont travailler ensemble, cela a été annoncé hier soir, pour élaborer des fiches pédagogiques centrées sur leur domaine respectif.

Certes, la Hadopi n’a pas supprimé sa communication axée sur la peur du gendarme, mais elle l’a bien raréfiée. Budgétairement, c’est le poste le plus gourmand en subvention publique et l’institution peut s’enorgueillir d’avoir dépassé les 8 millions d’avertissements. Néanmoins, au-delà de ses murs, le silence l’emporte sur le bruit. Par exemple, les chiffres clés de la riposte graduée, autrefois diffusés chaque mois, ne le sont plus que chaque trimestre. Et encore sous une forme allégée, sans grand détail. Pire, la dernière mise à jour date du 14 février, enregistrant un retard de plus d’un mois sur le rythme de publication.


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