Sous l'oeil de la Hadopi, l’appétit des 8-14 ans pour « la fast culture »

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Crédits : Marc Rees
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Marc Rees

Que font les très jeunes sur les écrans ? C’est ce qu’a voulu savoir la Hadopi dans le cadre d’une étude qualitative publiée aujourd’hui. Le document, long de 85 pages, a pour objectif de sonder les pratiques des 8-14 ans, la génération dite des « smartphone native » dopée au streaming et à Facebook.

Cette étude menée avec l’institut June Marketing - MSM est l’une des nombreuses initiées par la rue de Texel dans le cadre de sa mission légale d’observation. Une soixantaine de jeunes ont été auditionnés au fil d’entretiens, nourris par des carnets quotidiens où ceux-ci répertoriaient leurs pratiques de consommation.

L’étude fait des constats assez évidents, à savoir qu’un jeune va au fil des années, se tourner plus en plus vers des contenus dématérialisés. À partir de 10 ans, par exemple, ils « n’écoutent plus de CD ni ne regardent de DVD » préférant se gorger des vidéos des YouTubers, abandonnant tout autant les contenus destinés aux enfants pour des « artistes aux textes plus complexes ou plus transgressifs » tels Jul ou Booba. Bref, plus ils grandissent, plus la consommation se dématérialise, plutôt en faveur des accès payants pour les foyers CSP+ et les accès gratuits chez les CSP-.

Appétence pour la fast culture, facile, gratuite, rapide

Sur cette évolution, YouTube est considéré comme le principal canal de découverte. « YouTube façonne les usages et attentes des 8-14 ans en termes de gratuité et d’accès en streaming. Il détermine également le modèle de réussite « au nombre de vues » des artistes, à travers l’exemple des Youtubers, faisant passer au second plan la question des revenus générés par la création. »

La génération réclame d’ailleurs des biens culturels numériques faciles d’accès, gratuits et rapides à consommer. Soit le modèle de la plateforme de Google, notamment. Voilà donc ouverte « l’ère de la fast culture » résume la Hadopi. Ces pratiques parfois compulsives ont aussi des effets sur la question de la valeur qui « ne réside plus tant dans l’œuvre et sa création que dans le service, la mise à disposition, et la praticité de la consommation ». Les salles de cinéma, les concerts, les livres papier et les jeux sur console restent les derniers bastions où la culture est encore valorisée.  

De l’illicite, sans le savoir

« Une très grande majorité des enfants ont des pratiques illicites sans même le savoir » remarque la haute autorité. La question de cette frontière ne se pose d’ailleurs même pas pour ces jeunes : « rien ne leur permet de faire une distinction claire entre une pratique licite et une pratique illicite ». Le concept même de droit d’auteur est qualifié de « lointain ». Constat douloureux pour celle qui tente depuis des années, à coup de labels, de bien identifier les sources d’apparence licites sur les réseaux.

En affinant, « seuls les plus âgés (classes de 4e et 3e) peuvent évoquer le caractère illicite de leurs pratiques », notamment après réception d’un avertissement de la Hadopi, d’une recommandation d’un proche ou des médias. Il reste que « leur souci principal est d’accéder à l’oeuvre qu’ils recherchent, souvent sans se soucier des questions de légalité »

Avec l’âge, la méconnaissance laisse place à l’intuition. Chez des jeunes de 13 et 14 ans, plusieurs critères permettent de flairer une source illicite : des films récents, de la publicité, des contenus de mauvaise qualité ou dont le nom est évocateur K-streaming, Streaming.fr, Gum Gum Streaming, ou le très parlant cpasbien.com. 

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Crédits : Hadopi

« Nom du film + complet + VF »

Néanmoins l’appétence est là. Dès 8 ou 9 ans, le jeune utilise des moteurs avec l’expression « nom du film + complet + VF ». À partir de 10 ans, ils utilisent des convertisseurs de MP3 pour une écoute hors connexion. Au-delà de 13 ans, « les adolescents découvrent des applications plus pratiques pour télécharger de la musique (IMusic, Amerigo, etc.) [et] davantage de sites et services (y compris illicites) de visionnage en streaming sont intégrés à leurs pratiques (PopCorn Time, Voir-films, etc.) »

Avec l’âge donc, les pratiques se densifient, deviennent plus complexes, avec toujours une grosse préférence pour le streaming. Pour les films, le téléchargement définitif est délaissé. Pour la musique, nombreux jeunes connaissent YouTube MP3, YouTube 2 MP3, MP3 Juices, Imusic, Mixerbox, Amerigo, Youzik, tous calibrés pour accompagner leur consommation nomade de musique. Et le pair-à-pair ? Il est tout simplement méconnu.

Conclusion de la Hadopi : « C’est ainsi au début de l’adolescence que les usages illicites s’installent. En se détachant peu à peu de la surveillance parentale exercée sur l’accès à Internet, les enfants construisent leurs propres expériences des pratiques culturelles dématérialisées, et définissent ainsi leur propre rapport à la licéité des contenus consommés – ou absence de rapport, ces notions de contenus licites ou illicites étant floues pour eux ».

Message de la Hadopi aux parents

Sachant que plusieurs jeunes ont fait part de leurs craintes à l’égard de certains risques cyber, tels virus, l’exposition à des contenus inappropriés, le cyberharcèlement, etc., la Hadopi recommande aux parents de mieux valoriser le travail des créateurs, d’expliquer les enjeux financiers tout en accompagnant l’enfant pour l’aider à mieux tracer la frontière entre le licite et ce qui ne l’est pas.

Au-delà, le document pourra surtout être utilisé pour remettre au chaud une mise à jour législative visant les sites de streaming illicite. Un sujet sur lequel la Hadopi travaille de longue date, d'autant qu'elle se retrouve face à un P2P tombé en désuétude pour cette génération en devenir.


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