Apple et Google ciblés à Bruxelles par Blackpills, LeKiosk, Qobuz, Spotify et d'autres

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Justice
Guénaël Pépin

Dans une lettre adressée à la Commission européenne, dix responsables de services en ligne européens s'inquiètent de la position de force des grandes plateformes, à l'image d'Apple et Google. La missive arrive en pleine mise en place du marché unique numérique, fer de lance de Bruxelles sur le sujet.

La sonnette d'alarme est à nouveau tirée. Dans une lettre adressée le 4 mai à la Commission européenne, d'abord relayée par Les Échos et que nous nous sommes procurée, dix responsables de services Internet et de lobbies européens disent leur inquiétude face à la prédominance des grandes plateformes. Si les outils d'Apple et Google ne sont pas directement mentionnés, la cible est bien claire.

Les signataires sont connus. Pêle-mêle, on trouve Daniel Ek, PDG de Spotify, Daniel Marhely, cofondateur de Deezer et de Blackpills, Ari Assuied, PDG de LeKiosk ou encore Denis Thebaud, à la tête de Qobuz. Selon eux, le marché unique numérique préparé depuis des années par la Commission se heurtera à un moment ou un autre aux plateformes, qui concentrent une grande part du pouvoir dans l'économie numérique.

« Un facteur clé à considérer est le rôle des plateformes, comme passerelles pour les consommateurs et concurrents pour les services plus bas dans la chaine, ainsi que leur capacité à devenir des barrières de contrôle » écrivent-ils. Ils réclament à l'institution européenne, au cours de son analyse actuelle du marché, de concevoir un cadre législatif pour les relations entre entreprises numériques.

Des « abus de position privilégiée » déjà effectifs

Le marché unique numérique est la marotte de la Commission, et un argument utilisé par tous les lobbies pour infléchir la législation en leur faveur. Le principe doit abolir toutes les barrières commerciales entre les pays de l'Union, notamment sur la circulation des données. Mais comme le pointait récemment le Conseil national du numérique (CNNum), les plateformes possèdent aussi leurs frontières, et leurs hiérarchies.

Dans la lettre du 4 mai, les signataires pointent le poids de ces plateformes, la concentration du pouvoir dans quelques mains, la tendance au « winner takes all » (le gagnant obtient tout) ainsi que l'impact économique et social de ces outils. « Notre expérience collective est que les plateformes en ligne ont une incitation importante » à devenir des barrières plus que des passerelles, affirment-ils.

« Ils peuvent et abusent [concrètement] de cette positition privilégiée et adoptent des pratiques B2B aux conséquences contraires à l'innovation et à la concurrence » ajoutent ces services. Cela passe, par exemple, par la restriction des données fournies, des classements « biaisés », des résultats de recherche sans clarté, leurs termes et conditions ainsi que l'intégration de leurs propres services.

L'exemple d'Apple Music

Quand deux pontes de Spotify, le fondateur de Deezer et le propriétaire de Qobuz signent une même lettre, la question du streaming musical est de toute évidence au cœur des préoccupations. En matière d'intégration des services aux terminaux mobiles, Apple Music est un cas d'école.

Lancé à la mi-2015, le service compte désormais plus de 20 millions d'abonnés payants. S'il n'y a pas encore de quoi inquiéter directement Spotify et ses 50 millions d'abonnés déclarés, cela reste suffisant pour afficher une deuxième place confortable sur un marché très concurrentiel. Cette position a, entre autres, été acquise via la préinstallation dans iOS, et l'historique des utilisateurs et maisons de disque avec iTunes. Un privilège dont très peu d'acteurs peuvent se targuer.

Des mesures pour équilibrer le marché

La lettre des services concurrents martèle le besoin de mesures supplémentaires pour équilibrer le rapport de force entre les grandes plateformes et les entreprises qui en dépendent, qui sont de plus en plus petites. Bruxelles n'est pourtant pas resté les bras croisés jusqu'ici.

La direction de la concurrence (DGComp) attaque frontalement Google sur la préinstallation des Play Services dans les appareils Android vendus dans l'Union. Un abus de position dominante, selon elle, pour imposer ses applications et services au détriment de la concurrence, par exemple Qwant sur la recherche.

Andrus Ansip, le commissaire européen qui porte le marché unique numérique, présente aujourd'hui ses pistes législatives pour les prochains mois. Il est donc primordial pour les acteurs européens, comptant sur une écoute favorable face aux groupes américains, de peser maintenant.

Dans tous les cas, la régulation des plateformes se rapproche pas à pas. Les derniers réglements européens, notamment sur les données personnelles, alignent peu à peu les obligations des services en ligne avec celles des opérateurs. À ses 20 ans, fin février, le régulateur français (l'Arcep) affichait clairement la régulation des plateformes comme son horizon. Exit la concentration sur les seuls acteurs des télécoms, l'avenir sera très sûrement à celle des services Internet, dont certaines deviennent aussi indispensables aux individus que les opérateurs qui les connectent au réseau des réseaux.


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