Avec PhoneStories, David Dufresne s'essaie à la politique-fiction sur mobile

Date limite de jeu : 7 mai 2017 4
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le mardi 18 avril 2017 à 11:00
Guénaël Pépin

En lançant PhoneStories : L'Infiltré, le journaliste David Dufresne inaugure un récit de politique-fiction ancré dans l'élection présidentielle. Cette plongée dans la campagne du Front national est fondée sur les événements en cours, avec écriture et notifications en temps réel. Une manière de défendre l'interactivité, vue comme souvent oubliée.

David « Davduf » Dufresne se lance dans la politique-fiction sur le Front national. Il y a quelques jours, le journaliste a inauguré PhoneStories : L'Infiltré, un jeu mobile à 1,99 euro où on incarne un agent de la DGSI, suivant en direct la campagne du parti d'extrême-droite via des discussions avec un agent infiltré.

Inspiré des jeux Lifeline, il s'agit d'une expérience en temps réel, jusqu'au 7 mai, avec des dialogues et des notifications écrits au fil de la campagne. Pour ce coauteur du manifeste du web indépendant, il s'agit d'explorer un parti très actif en ligne. « J'ai découvert l’été dernier avec effroi et consternation la fachosphère. Le FN a totalement contourné et détourné notre discours [sur la liberté du Net] d’il y a vingt ans » nous explique-t-il.

Il s'agit surtout de la dernière création de David Dufresne, journaliste pionnier d'Internet et des récits interactifs, à qui on doit déjà des documentaires en ligne et des contributions à des projets nombreux, comme Mediapart ou feu Owni. Ce pas supplémentaire vers le jeu vidéo le rapproche d'autres créateurs, auxquels le journaliste veut ouvrir son outil PhoneStories à l'avenir.

« Formation punk » et amour de l'hypertexte

Dufresne est une figure historique du Net francophone. Revendiquant une « formation punk », il a fait ses armes dans des fanzines et des radios libres puis, en 1994, a fondé le webzine La Rafale. « Depuis cette époque, je suis sous perfusion web » lâche-t-il. Sa carrière a été marquée par des webdocumentaires (dont la série des Fort McMoney sur les sables bitumeux de Fort McMurray au Canada) et une dizaine de livres.

À partir de 2007, il se lance donc dans les documentaires, comme Prison Valley, avec l'émergence de la vidéo haute qualité et de technologies comme Flash. « Si on va sur le web, c’est pour faire de l'hypertexte, pas de la vidéo simple. L’hypertexte ouvre des champs narratifs. En impliquant l'internaute, tu peux faire passer beaucoup de messages » argue Dufresne, pour qui il faut choisir entre information et marketing sur le Net.

Il rejette l'étiquette de serious game, préférant parler de jeu documentaire. Pour lui, son travail s'éloigne du jeu occasionnel censé apprendre quelque chose d'utile, que seraient les « jeux sérieux ». « Mon but n'est pas de rendre plus productif, mais de monter des projets auxquels les gens jouent sur leur lieu de travail. Je suis un saboteur ! » s'amuse-t-il.

Celui qui a contribué à la fondation de Mediapart et à Owni, pionnier du journalisme de données, aurait « rêvé d’une synthèse des deux, un mélange de l'’approche très visuelle et très web d’Owni avec l’investigation à la Mediapart ».

Défendre une certaine idée du web

Au-delà du journalisme, c'est donc un web imaginatif que veut défendre Dufresne. « Ce que le web devient m’attriste énormément, notamment le manque d’imagination de 95 % des productions. On n’a pas fait tout ça pour ça » lance Davduf, pensant entre autres à Facebook. Il veut lutter contre des « webdocs CD Rom sans intérêt » et l'utilisation d'Internet comme moyen de communication verticale supplémentaire, en mode télévision.

« Ça n’a pas intériorisé la matière organique du web. Je suis persuadé que le web, le téléphone, est avant tout un outil d’écriture. La meilleure solution est de réinventer à chaque fois. L’infiltré, je l’écris totalement en hypertexte ! » poursuit le journaliste, qui propose des embranchements scénaristiques dans PhoneStories. Chacun de ses projets tente de s'adapter à son temps, du web desktop aux applications mobiles, en passant par l'époque de Flash.

« Avec PhoneStories, je réalise un de mes rêves. Il y a deux, trois ans, j'ai tenté de développer sans succès un logiciel d'aide à l'écriture interactive pour l'Open Documentary Lab du MIT, où je suis artiste en résidence » se félicite Dufresne, qui vit actuellement entre ses livres et ses documentaires interactifs.

L'interactivité avant tout

PhoneStories veut donc exploiter au mieux le mobile, en se détachant de la vidéo, assez peu adaptée selon Davduf. Pour lui, mieux vaut privilégier la mobilité et les notifications, bien plus intégrés à ces outils et déjà expérimentées avec Prison Valley. La parenté avec la série de jeux Lifeline, des sortes d'aventures dont vous êtes le héros de science-fiction ou fantasy, avec une gestion réaliste du temps, est une inspiration assumée.

« J’ai vu Lifeline, j’ai vu la lumière ! » répond Dufresne, qui affiche deux différences : le réalisme du politique-fiction et l'écriture en direct. L'aspect visuel est aussi travaillé, même si les interactions restent très inspirées du modèle. 

Le jeu rappelle aussi In Memorian, du français Eric Viennot, une enquête passant à la fois par un jeu vidéo, des appels, des SMS... avec une temporalité fixe. Lancez le jeu hors de la période prévue et c'est toute une part de l'interactivité qui s'en va. Si Dufresne n'y a pas joué, il avait bien le projet en tête à la création de PhoneStories.

« C'est intéressant qu'on se retrouve sur ce modèle, Éric Viennot venant du jeu vidéo et moi de l'investigation. » Il affirme avoir eu des discussions avec Ubisoft Montréal autour de Watch_Dogs. « Ça ne s'est pas fait mais c’était intéressant. Ils avaient envie d’avoir des scénarios plus réalistes, même si pas trop » se souvient-il.

À consommer tout de suite, à emporter

PhoneStories : L'infiltré est le fruit du travail d'Akufen et de Narrative Boutique, avec un soutien financier « symbolique » de Nova (derrière la radio du même nom), pour un total de 40 000 euros. L'équipe est composée de six personnes, dont deux designers et un développeur. Les outils d'écriture ont demandé deux mois de conception.

Pour Dufresne, le travail de collection a commencé il y a quatre mois, avec une veille permanente sur les réseaux sociaux, la presse et des blogs. Des sources d'ailleurs consultables au sein de l'application, dont celles ayant simplement inspiré les événements. L'écriture en arborescence est, elle, décrite comme chronophage.

« Deux histoires ont été mariées. Selon les choix, le joueur dispose d'un décor et d'une présentation des personnages différents » détaille encore son concepteur. Il envoie lui-même les notifications en direct aux joueurs, annonçant certains événements (comme la tentative d'incendie du siège du FN) avant la presse elle-même. Le but, que l'histoire soit « ancrée dans le réel et l'urgence ».

C'est pour cela qu'elle se terminera le 7 mai, à la sortie de la période électorale. Un joueur qui arrivera après « perdra beaucoup. Il n’aura pas la temporalité et ne recevra pas de notification. Il aura une histoire froide. L’idée est de le vivre aujourd'hui, avec l’urgence ». Ceux qui arrivent en cours de route peuvent soit tout rattraper, soit passer sans ambage au « direct ».

D'autres histoires en vue

C'est aussi un marathon pour David Dufresne, plongé dans la rédaction de son histoire. Il ne souhaite même pas connaître le nombre de joueurs. Pourtant, l'outil PhoneStories est un investissement lourd pour l'équipe, qui veut décliner les PhoneStories à d'autres histoires et d'autres mondes, par exemple d'auteurs italiens ou suisses.

Adapter la machine sera, pour le coup, peut coûteux. Une logique désormais classique, à la base des Lifeline notamment, qui multiplient les séries. Les prochains PhoneStories devraient s'extirper du texte « pur », même si l'équipe se refuse à en dire plus pour le moment. La collection pourrait aussi s'adosser à des titres de presse.

La suite immédiate, Dufresne la voit encore avec PhoneStories. « Créer des récits délinéaires est ce qui m'anime, avec une réflexion autour du téléphone » rappelle-t-il. Les résultats du premier épisode de PhoneStories doivent être publiés à la sortie de l'élection. « Peut-être qu’il y aura une saison deux » prévient d'ailleurs le journaliste.


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