Très haut débit : les réseaux publics déçoivent légèrement en 2016, malgré de bonnes nouvelles

De la fibre et des rames 17
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Guénaël Pépin

Les industriels des réseaux publics et la Caisse des dépôts ont revu leurs prévisions à la baisse, mais affichent encore leur optimisme pour les années à venir. Tous les voyants sont enfin au vert, même si certains travaux (notamment techniques) sont encore loin d'être finalisés. La concurrence, elle, mériterait un coup de fouet, estiment-ils.

Avant-hier, l'industrie des réseaux publics présentait son bilan pour 2016, légèrement moins bon qu'espéré. Comme l'an dernier, la Fédération des industriels des réseaux d'initiative publique (FIRIP) et la Caisse des dépôts se sont réunies pour suivre leur rapport commandé à l'IDATE, auxquel 112 entreprises ont participé. Le secteur génère donc 8 100 emplois, contre 9 000 attendus, soit tout de même une augmentation de 35 % sur un an. Le chiffre d'affaires des industriels est de 1,8 milliard d'euros, contre 2 milliards espérés.

Pourquoi ce décalage ? « Les prévisions sont calquées sur celles des déploiements des réseaux publics, à la fois des intégrateurs, des opérateurs et des collectivités locales. Il y a malheureusement toujours un peu de retard. Le déploiement du FTTH est toujours ponctué d'aléas » nous affirme Étienne Dugas, le président de la FIRIP. Ce retard en suite un autre, en 2015, lié à la validation du plan France THD par la Commission européenne, qui tardait à venir et aurait au moins retardé les décaissements de deux mois.

La position de SFR sur les réseaux publics était aussi un facteur d'incertitude, étant même « incompréhensible » pour Étienne Dugas, le président de la FIRIP. Si le groupe affirme bien être un acteur du domaine, il n'affiche que sa volonté d'obtenir les marchés publics pour leur construction, moins celles de proposer ses offres sur les réseaux gérés par d'autres. Une position que nous a récemment confirmé Michel Paulin, son directeur général.

Pour 2017, la fédération et la Caisse des dépôts s'attendent à un chiffre d'affaires de 2,3 milliards d'euros sur les réseaux publics, pour 11 000 emplois ; contre 12 000 précédemment. En 2022, ils tablent sur 28 000 emplois. Ces derniers mois, le secteur a surtout été marqué par la montée des investisseurs privés, la validation du plan France THD par la Commission européenne et les promesses des grands fournisseurs d'accès sur les réseaux publics... Même si les motifs d'inquiétude, notamment sur le marché entreprises, restent nombreux.

De la fibre mais peu d'opérateurs pour connecter les internautes

L'an dernier, la FIRIP promettait un million de lignes fibre sur les réseaux publics. Promesse tenue ? Pas formellement. L'organisation rappelle que plus de 900 000 lignes étaient déployées entre janvier et novembre 2016, au moment du bilan par l'Avicca (une association de collectivités). « L'objectif du million était atteignable avec certitude » avance simplement la fédération.

FIRIP emploi
Crédits : Caisse des dépôts et FIRP

Si les déploiements avancent, le taux de raccordement est bien inférieur sur les réseaux publics que sur ceux des opérateurs privés, en zone dense. « Cela ne s'améliorera que le jour où Orange sera client de tous les réseaux publics. Ça viendra, par la force des choses » commente Étienne Dugas. L'opérateur historique ferait ainsi fi de ses difficultés affichées (qu'elles soient techniques ou philosophiques) quand sa part de marché baisse trop dans une zone, estime-t-il.

L'organisation rappelle tout de même l'intérêt des réseaux publics pour l'aménagement du territoire, ainsi que la part grandissante de l'investissement privé dans leur financement. « La part d'investissements publics est en chute » estime son président.

Autre élément important : l'arrivée promise de Bouygues Telecom et Free sur les réseaux publics exploités par Axione, une filiale du groupe Bouygues. L'opérateur doit gérer deux millions de lignes, une taille jugée suffisante par Free. Étienne Dugas s'attend à une annonce similaire par l'opérateur Covage, qui a avalé son concurrent Tutor en juillet dernier.

Des acteurs de plus en plus importants

Cette concentration entre deux opérateurs de réseaux publics ne ressemble pas à une surprise. « J'y vois plutôt un bienfait, parce qu'on savait que Tutor n'était pas viable dans le temps. Le rachat donne aussi une taille critique à Covage » nous affirme Dugas. Il faut dire que Covage, qui doit désormais exploiter 1,3 million de prises, fait face à des concurrents dont plusieurs comptent plus d'un million de lignes fibre en projet.

Il y a quelques semaines, le groupe TDF a aussi annoncé son arrivée sur ce marché, remportant le marché public du Val d'Oise (PDF). « TDF est arrivé sur le marché et a pris le premier réseau d'initiative publique auquel il a répondu, ce qui est une vraie performance » salue la FIRIP.

Face à cela, il est jugé « inéluctable » qu'Orange propose à terme des offres clés-en-main (activées) sur ses réseaux à d'autres opérateurs... « S'ils ont perdu l'Alsace ou le Nord-Pas-de-Calais, c'est bien parce qu'ils n'avaient pas de réseau activé, avec Orange pour seul fournisseur d'accès sur ses RIP actuels. Cela ne peut pas durer » détaille le président de la fédération.

Un rapport de la Cour des comptes « préhistorique »

Ces dernières semaines, c'est surtout le rapport au vitriol de la Cour des comptes qui a défrayé la chronique (voir notre analyse). Il y est décrit un plan national au coût largement sous-évalué, aux délais dépassés et au pilotage éparpillé. Des affirmations que Bercy a peu commentées, et que la FIRIP nie en bloc, affichant sa « très grande déception » face à un rapport dont la matière daterait de deux ans. « 24 mois, c'est une éternité dans notre métier. Ce rapport est préhistorique » tance-t-elle.

L'un des désaccords principaux porte sur le financement public, jugé insuffissant par les gardiens des deniers publics... Alors qu'elles s'afficheraient bien en baisse. « Les demandes de subventions n'arrêtent pas de baisser de projet en projet. On n'a plus aucun problème de financement. Il y a une réelle appétence pour le très haut débit, donc il est donc très facile de monter un plan d'affaire, avec des taux de pénétration qui pouvaient paraitre mirifiques il y a deux ans » détaille Étienne Dugas.

Il prend l'exemple du réseau public de l'Alsace, avec 285 millions d'euros d'investissement privé, dont 165 millions d'euros publics. Ce projet est une vitrine pour la fédération, étant l'un des premiers à attirer de larges capitaux privés tout en étant géré par l'un de ses membres (voir notre analyse). Le projet des Hauts-de-France, lui, s'appuierait sur 344 millions d'euros privés, contre à peine 74 millions d'euros publics.

La concurrence reste un problème. « Si Orange a une part de marché de 75 %, c'est que la plupart du temps, il est tout seul » nous déclare encore la fédération d'industriels. Elle appuie le discours de l'opérateur historique sur les erreurs stratégiques des concurrents en matière de fibre. « Aujourd'hui, Orange a appuyé sur l'accélérateur, et ça ne suit pas derrière » résume l'organisation.

Un marché entreprises qui pose problème

Le marché entreprises, « parent pauvre de la régulation » selon l'Arcep, est l'un des points sensibles des opérateurs liés aux réseaux publics. « C'est l'une de nos inquiétudes majeures » explique son représentant, qui exprime une impression de « trop peu, trop tard » face aux mesures censées amener plus de concurrence... Alors qu'Orange domine sur tous les tableaux.

« On a pensé que la concurrence sur le marché entreprises serait un des axes forts de l'Arcep, j'ai bien peur qu'il ne se passe finalement pas grand-chose » assène Dugas. L'Arcep compte ainsi imposer à l'opérateur historique une offre passive et un accès facilité au réseau d'Orange, ainsi qu'à son génie civil (voir notre analyse). Dans le même temps, les petits acteurs du marché réclament des offres activées, clés-en-main, et non un simple accès passif au réseau.

Ce manque de concurrence « a un impact sur les réseaux publics, la plupart des opérateurs vivant du marché entreprises. Si on leur ferme le robinet parce qu'il n'y a pas d'offre activée en zones denses et AMII, c'est sclérosant » estime encore la FIRIP. Elle déclare que pour que les gros acteurs du marché entreprises (comme Adista et Nerim) puissent continuer leur développement, des offres de fibre jusqu'à l'abonné (FTTH) pro se développent hors des réseaux publics.

Un scénario probable est que le consortium Kosc (OVH) exploite l'offre passive d'Orange pour fournir des offres activées aux petits opérateurs. « C'est un sacré pari. On n'est pas sûrs que Kosc va effectivement suivre ce plan de marche. Aussi, est-ce que ce ne sera pas trop tard ? » s'inquiète encore la fédération. Cela au moment où, estime-t-elle, nombre d'entreprises renouvellent leurs offres télécoms, avec un choix limité en dehors d'Orange. La situation pourrait donc se pérenniser.

Une plateforme d'interconnexion à la gestation lente

La FIRIP compte aussi poursuivre le travail sur la plateforme d'interopérabilité, qui doit permettre aux opérateurs de s'interconnecter avec l'ensemble des réseaux publics sans modification de leur système d'information. Ce travail, lancé par Bercy, a été repris par la Fédération française des télécoms (FFT) et la FIRIP. Il s'appuie sur Inter'op, une initiative lancée par les groupes télécoms.

« Inter'op n'était pas structuré juridiquement et en termes de processus. On a obtenu avec la Fédération française des télécoms (FFT) et l'ensemble des acteurs de reprendre la main pour battre la mesure. C'est évidemment long et douloureux, c'est un travail qui va prendre du temps » reconnaît Étienne Dugas. Il accuse Free d'entraver ces travaux, alors que le « trublion » est celui qui réclame le plus cette plateforme d'interopérabilité. « Tout le monde est constructif au sein d'Inter'op, sauf Free » résume la FIRIP.

En fond, les services de l'État surveillent les travaux. « Ils sont là pour nous encourager. » La fédération a lancé l'embauche d'un troisième employé, qui s'occupera surtout des discussions au sein d'Inter'op, « très chronophage ».

Et après ?

Plus largement, l'étude IDATE évoque explicitement l'après 2022. Le défi : « dégager les financements pour desservir les 7 millions de foyers encore non couverts en fibre optique et devenir l’un des leaders du THD en Europe ». Tout un programme, quand les décaissements ont été provisoirement ralentis par la lente validation européenne et qu'une bonne part des fonds publics promis ne sont pas encore provisionnés.

Une autre préoccupation, habituelle, est celle de la formation. La FIRIP, lobby vieux d'à peine trois ans (voir notre analyse), a signé l'an dernier un contrat de filière avec Bercy, pour former 30 000 à 40 000 personnes aux métiers du très haut débit d'ici 2020, pour 10 000 créations d'emplois promises à l'époque. Si, sur le papier, tout fonctionne, l'effort doit être maintenu pour qu'assez de bras puissent déployer les réseaux. Cela d'autant qu'un quart des membres de la fédération ont « exporté leur savoir-faire » à l'étranger en 2016.

FIRIP export
Crédits : Caisse des dépôts et FIRIP

L'organisation surveille aussi de près les travaux de l'Arcep sur les attributions de fréquences. Une consultation publique a enfin été lancée, après des mois d'impatience du côté des industriels et de Bercy. Pour les industriels justement, la réutilisation de la bande des 3,5 GHz est une bonne chose, une largeur de 40 MHz étant estimée suffisante pour la 4G fixe... Vue comme l'avenir commercial de certains de ses membres. Elle voit tout de même un « gâchis, de laisser la bande 2,6 GHz à nos amis autoroutiers et à la SNCF, qui ne vont utiliser qu'une toute petite partie du territoire ».

En parallèle, les perspectives du satellite semblent bien bouchées pour les trois prochaines années, avant le lancement des satellites ViaSat-3 en 2020... Dont nous ne savons encore que peu de choses (voir notre entretien avec Eutelsat). En attendant, son satellite KA-SAT voit sa capacité saturer en France, ayant même été coupé commercialement pour le grand public sur un tiers du territoire pendant plus d'un an. « Il n'y a pas de débit, il n'y a pas de débat » lâche Étienne Dugas, en forme de lapsus, attendant d'en savoir plus sur ViaSat-3.

Au fond, l'objectif 2022 est-il bien tenable ? « 100 % de très haut débit en 2022, cela se fera sans problème » affirme-t-il, même si 80 % de fibre « semble difficile à atteindre ». Interrogé en novembre, Antoine Darodes de l'Agence du numérique tablait, lui, sur 75 % à 85 % de fibre à cette échéance, selon l'avancée des travaux.

11 propositions pour les candidats à la présidentielle

Les doléances sont aussi nombreuses. La FIRIP appelle à la constitution d'une Agence du numérique indépendante, copilotée par l'État et les collectivités territoriales. L'étude de l'IDATE est d'ailleurs accompagnée d'une liste de 11 propositions du Club Numérique pour les candidats. Cela alors qu'Emmanuel Macron vient de révéler son programme numérique, encore très flou (voir notre analyse).

Dans le détail, ces propositions sont :

  • Créer un ministre dédié au Numérique, directement rattaché au Premier Ministre
  • Favoriser la politique numérique des régions et former les TPE et PME sur le sujet, via des ambassadeurs
  • Détacher entièrement l'Arcep de Bercy, qui contrôle encore son budget
  • Créer un fonds dédié au déploiement du très haut débit, pour en finir avec l'incertitude sur son financement
  • Équiper les zones rurales prioritaires en 4G (un chantier déjà en cours)
  • Placer la France en leader de l'intelligence artificielle
  • Placer le pays en tête sur l'économie numérique et collaborative
  • Rendre tous les processus administratifs accessibles en ligne, par défaut
  • Accélérer la création d'une identité numérique et d'un coffre-fort personnel pour les citoyens
  • Combler les déserts médicaux grâce aux technologies
  • Augmenter de 50 % le nombre d'ingénieurs numériques

Ces pistes ressemblent en partie à celles portées par la Digital New Deal Foundation, qui a interpellé les candidats à la présidence la semaine dernière. Cela même si ces dernières étaient bien plus tournées vers l'économie numérique.


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