L'ESA finance ExoMars 2020 mais annule l'Asteroid Impact Mission, les réactions

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Nouvelle Techno
Sébastien Gavois

Pour les années à venir, l'ESA dispose d'un budget de plus de 10 milliards d'euros. L'Europe continuera donc de contribuer à la Station Spatiale Internationale et valide la rallonge demandée par ExoMars, entre autres choses. Par contre le projet Asteroid Impact Mission est annulé faute de fonds, les responsables de la mission sont « dévastés ».

La semaine dernière se tenait le Conseil de l’ESA au niveau ministériel (C-M). Durant deux jours, les ministres des 22 membres de l'Agence spatiale européenne (ESA), de la Slovénie et du Canada (qui a des accords de participation avec l'ESA pour certains projets) se sont mis d'accord sur le budget et l'orientation pour au moins les cinq prochaines années.

Au total 10,3 milliards d'euros – sur environ 11 milliards demandés – ont été affectés à « des activités et programmes spatiaux reposant sur la vision d’un "espace uni européen" à l’ère 4.0 ». La quasi-totalité des missions est ainsi validée, dont ExoMars 2020, mais pas toutes malheureusement. Asteroid Impact Mission, qui devait mesurer le changement de trajectoire d'un astéroïde en le percutant avec un lanceur, n'est pas validé. Patrick Michel, responsable du projet, nous fait part de ses sentiments sur la question.

Bienvenue dans l'espace uni européen en version 4.0

Avant d'entrer dans le vif du sujet, une petite explication sur le terme 4.0. Pour l'ESA, l'espace 1.0 concerne les prémices de l'astronomie avec la découverte des planètes et de l'Univers. Le passage à la version 2.0 s'est fait lorsque des fusées ont décollé à la conquête de notre système solaire (notamment les missions Apollo sur la Lune). L'espace 3.0 signe le passage à une étude plus poussée avec la construction de la Station Spatiale Internationale (ISS) par exemple. Notez d'ailleurs qu'un Français – Thomas Pesquet – s'y trouve actuellement pour une mission de six mois (voir cette actualité).

ESA espace 4.0

À l'ère 4.0, l'exploration continue donc de plus belle, avec de nouveaux acteurs : des compagnies privées, des universités, le monde de l'industrie, des citoyens, etc. Pour l'ESA, cela se traduit par quatre piliers de développement dont le but est de concevoir un « espace uni européen » : Innover, Informer, Interagir et Inspirer (il n'est pas question d'INpactitude, dommage). L'agence parle alors de l'espace 4.0i, le « i » faisant référence aux préceptes précédents.

10,3 milliards d'euros, dont 1,4 milliard pour l'exploration spatiale

Les 10,3 milliards de dollars alloués à l'ESA se répartissent de la manière suivante : 

  • Observation de la Terre : 1 370 millions d'euros (jusqu’en 2025)
  • Télécommunications : 1 280 millions d'euros (jusqu’en 2024)
  • Navigation : 69 millions d'euros (jusqu’en 2021)
  • Exploration : 1 452 millions d'euros (jusqu’en 2021)
  • PRODEx (PROgramme de Développement d'Expériences scientifiques) : 172 millions d'euros (jusqu’en 2021)
  • Lanceurs : 1 611 millions d'euros (jusqu’en 2023)
  • Sécurité spatiale : 95 millions d'euros (jusqu’en 2022)
  • Technologie : 445 millions d'euros (jusqu’en 2022)
  • Science, recherche et développement : 3 813 millions d'euros (jusqu’en 2021)

Cette dernière, de loin la plus importante au niveau de son montant, se décompose en deux parties : 2 540 millions d'euros pour les programmes scientifiques et 1 160 millions d'euros pour les coûts de fonctionnement de l'ESA jusqu'en 2021. Les 113 millions restants correspondent à un ajustement annuel de 1 %.

La ligne Exploration à plus de 1,4 milliard d'euros a fait couler beaucoup d'encre. Elle permet notamment à ExoMars de récupérer les 400 millions d'euros que demandait David Parker, le directeur des Vols habités et de l'Exploration robotique de l'agence européenne, pour poursuivre la mission.

Le projet Asteroid Impact Mission (AIM) de l'ESA annulé...

Comme nous le disions un peu plus tôt, un projet reste sur le carreau faute de financement : AIM pour Asteroid Impact Mission. Il s'inscrit dans le cadre d'une mission plus vaste, baptisée AIDA, qui comprend un impacteur DART développé par la NASA et un orbiteur AIM de l'ESA qui s'occupe de mesurer les effets de l'impact d'un objet sur le déplacement d'un astéroïde.

Il y a quelques jours à peine, l'ESA publiait d'ailleurs pourtant un billet de blog sur le sujet. Elle y expliquait que le but de cette mission est d'« envoyer un vaisseau contre un astéroïde pour le dévier dans l'éventualité où l'un d'entre eux menacerait la Terre ». Cette mission y est présentée comme étant « la plus audacieuse depuis Rosetta ».

Pour rappel, Rosetta a été un large succès scientifique et médiatique (qui a largement dépassé les frontières du vieux continent), notamment grâce à son petit module Philae qui s'est posé, avec quelques rebondissements, sur la comète 67P. Nous avons d'ailleurs consacré un dossier sur le sujet, avec une rétrospective sur ce périple de 12 ans.

Les responsables du projet sont « dévastés »

Cette semaine, nous avons contacté Patrick Michel, astrophysicien, directeur de recherche au CNRS et surtout responsable du projet AIM. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que l'ambiance n'est pas joyeuse : « Nous étions effectivement dévastés par le résultat de la ministérielle, d’autant plus qu’on n’était vraiment pas loin d’y arriver » nous explique-t-il.

Une situation d'autant plus difficile à comprendre que l'ESA communiquait régulièrement sur AIM avec des vidéos, des conférences, etc. « Ça serait triste si tout cela est perdu, ou à refaire pour changer de concept » concède le responsable de la mission, qui « n'arrive pas à comprendre qu’un tel projet, qui n’engage pas des sommes énormes, par rapport à tout ce qui était discuté, n’ait pas été approuvé pour si peu, vu le potentiel ».

Notez que malgré l'arrêt de l'Asteroid Impact Mission, l'impacteur DART continue sa route. En effet, l'équipe en charge du projet a fait en sorte que les deux soient « complémentaires, mais indépendants ».

Si on lui ferme la porte, le directeur de l'ESA tentera de « passer par la fenêtre »

Est-ce un arrêt définitif ? Pour le moment oui, mais Patrick Michel nous précise qu'il cherche désespérément une solution afin de trouver un moyen de poursuivre l'aventure. Pour lui, les enjeux sont « trop importants : maintien de l’expertise européenne acquise avec Rosetta qui sera perdue autrement, visibilité de l’ESA (car on voit bien le fort potentiel de ce genre de mission qui intéresse les médias), inspiration pour les jeunes et le public, défense planétaire, technologie et science ».

Jan Woerner ESA
Crédits : ESA

Il dispose d'ailleurs d'un allié de poids dans cette quête : le directeur général de l'ESA, excusez du peu. Dans un billet de blog publié sur le site de l'agence européenne, Jan Woerner ne cache pas non plus sa déception. Il explique qu'il a été obligé d'annuler ce projet car les discussions étaient difficiles avec les États membres qui souhaitaient visiblement des applications concrètes et directes, ainsi qu'un retour à court terme.

« La porte a été claquée, mais comme je suis convaincu de la nécessité d'un tel projet, je vais essayer de trouver un moyen de passer par la fenêtre. C'est tout simplement trop important » affirme Jan Woerner. L'avenir nous dira s'il trouve un moyen d'arriver ou non à ses fins.

Une journée mondiale Asteroid Day le 30 juin, pour se souvenir des risques 

Hasard ou non du calendrier, quelques jours après l'annulation du projet, les Nations Unions ont décrété que le 30 juin serait désormais la journée mondiale de l'astéroïde. Une date en hommage au 30 juin 1908 et à l'événement de la Toungouska. Pour rappel, ce jour-là en Sibérie, retentissait une énorme explosion qui, selon les scientifiques, était due à l'impact sur Terre d'un objet céleste.

Pour Jan Woerner, cela montre que « les astéroïdes sont de plus en plus une préoccupation mondiale »... mais visiblement pas tant que cela pour l'Union européenne. À la question qui est de savoir si un astéroïde de cette envergure frappera de nouveau la Terre, l'astronaute Alexander Gerst répond que « la question n'est pas si, mais quand ». Bref, plusieurs scientifiques souhaitent trouver un moyen de continuer l'aventure, à voir s'ils trouveront les fonds nécessaires.

Asteroide Terre

ExoMars peut souffler : la mission continue, le crash de Schiaparelli ne change rien

D'une mission à une autre, l'ambiance n'est pas du tout la même et c'est plutôt le soulagement côté ExoMars. L'exploration de la planète rouge a en effet droit à sa rallonge de 400 millions et peut donc continuer sur sa lancée. Pour rappel, elle se compose de deux volets : ExoMars 2016 et ExoMars 2020 (anciennement ExoMars 2018, mais qui a été repoussé).

Le premier s'est déroulé récemment, avec la mise en orbite de TGO selon les plans et le crash de Schiaparelli à la surface de la planète, ce qui n'était évidemment pas prévu. Selon les derniers éléments de l'enquête, une « saturation » d'un capteur a faussé les mesures et le module pensait s'être posé alors qu'il était encore à 3,7 km d'altitude. Il a donc coupé tous ses systèmes de freinage avant de descendre en chute libre pour finalement arriver sur son site, mais à plus de 300 km/h.

Suite à cet incident, certains se demandaient si ExoMars 2020 allait continuer... Une question finalement pas si pertinente que cela à en croire Francis Rocard, responsable du programme d'exploration du système solaire au CNES. En effet, lors d'une conférence sur ExoMars 2016 à laquelle nous avons participé, il expliquait que les résultats de Schiaparelli (qui était alors en route vers Mars et qui ne faisait pas encore la crêpe sur place), n'auraient « aucune conséquence » sur la mission ExoMars 2020. Il rappelait que le module avait pour but de « préparer le futur à plus long terme ».

Il reste tout de même des inquiétudes pour ExoMars 2020

De plus, la conception du Rover est différente de celle de Schiaparelli et l'ESA n'a évidemment pas attendu l'arrivée du petit module sur Mars pour commencer à réfléchir à son rover qui devrait se poser en douceur en 2020. Ce n'est pas en seulement quatre ans qu'il pourrait être développé explique Francis Rocard. Ce dernier n'est pour autant pas complètement rassuré concernant ExoMars 2020. Lors de la conférence il expliquait que « ce qui nous fait un peu peur ,c’est la partie russe qui doit poser le rover sur Mars ».

Un tacle envers les Russes qui fait suite au lancement chaotique d'ExoMars 2016. Au début de cette année, c'était une fusée russe Proton qui s'était chargée d'envoyer dans l'espace cette mission. Si le vaisseau a pu décoller et prendre son chemin sans encombre, le dernier étage Briz-M de la fusée a explosé juste après avoir largué son chargement. Lors de la conférence, le responsable du CNES expliquait que, ce « détail », repéré par l'observatoire brésilien OASI, « les Russes se sont bien gardés de nous le dire ». Ambiance...

Rover ExoMars
Crédits : ESA

Les autres projets : Copernicus, ARTES, Space Rider... 

Même si les missions sont marquantes, ExoMars et AIM ne sont évidemment pas les seuls projets dont il a été question à ce Conseil ministériel de l’ESA. Nous ne reviendrons pas sur les prochaines fusées, dont Ariane 6, puisqu'un accord avait déjà été donné début novembre et que vous avons déjà détaillé les ambitions de l'Europe sur ce point, notamment face à SpaceX.

Parmi les autres missions validées par l'ESA, on peut citer « l'avenir des télécommunications spatiales » avec le programme ARTES, l'observation de la Terre avec EOEP, la préparation de la prochaine génération de satellites Sentinel pour le programme Copernicus dédié au climat, etc. Des détails sont disponibles dans le compte rendu des résolutions et des principales décisions prises durant cette réunion.

Les responsables et partenaires aux anges

Thierry Mandon, secrétaire d'État chargé de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, se félicite de ces décisions et tient à rappeler que « la France, par son engagement dans la totalité de ces programmes et par sa capacité à fédérer les énergies européennes, a confirmé son rôle de premier contributeur de l’Europe spatiale ».

Pour Jean-Yves Le Gall, le président du CNES, « C'est un succès. C'est un programme conséquent et très équilibré », comme le rapportent nos confrères de l'AFP. Même son de cloche pour Jan Woerner, « c'est beaucoup d'argent pour l'avenir, cela nous permet d'aller vraiment de l'avant », même si le directeur de l'ESA cherche toujours une solution pour AIM.

De son côté, Thales Alenia Space, une société spécialisée dans l'aérospatiale, ne cache pas son enthousiasme de voir des milliards d'euros ainsi disponibles dans les lignes de compte de l'ESA. La société s'est même fendue d'un communiqué de presse pour expliquer qu'elle « salue à la fois le niveau du budget qui a été alloué, les priorités stratégiques qui ont été approuvées et l’engagement soutenu des pays membres ».


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