France Très haut débit : malgré une accélération, « le plus dur reste devant nous »

Du sable en moins dans les rouages 9
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Crédits : Gregory_DUBUS/iStock
FAI
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le mardi 29 novembre 2016 à 15:06
Guénaël Pépin

Le déploiement de la fibre semble s'être dégrippé. Les projets des départements et régions sont validés en masse par le gouvernement, les marchés publics s'attribuent à la chaine et les lignes se multiplient. Mais de nombreux défis restent pour accélérer le rythme, couvrir les populations isolées et enfin résorber les zones blanches.

Les états des lieux complets du plan France Très haut débit (France THD) sont rares. Alors qu'il pilote le plan, le ministère de l'Économie ne fournit pas de données à jour. Il faut donc compter sur d'autres acteurs pour avoir une vue d'ensemble de l'avancée du très haut débit et de la fibre en France.

C'est ce qu'a présenté l'Association des villes et collectivités pour les communications électroniques et l'audiovisuel (Avicca), lors de son dernier colloque TRIP, la semaine dernière. Ce sont ces collectivités qui mettent en place des réseaux d'initiative publique (RIP), qui doivent couvrir en très haut débit les 43 % de la population les plus ruraux. Cela pour un coût d'environ 13 milliards d'euros, subventionné pour trois milliards par l'État.

Plan France THD
Crédits : France THD

Des bons présages, mais toujours des questions

Le lobby de collectivités, qui fête ses 30 ans, dresse donc un bilan positif du plan, loin de certaines inquiétudes de l'an dernier. Le colloque lui-même a marqué des avancées importantes, comme l'arrivée tardive de Bouygues Telecom et Free sur les réseaux d'initiative publique (voir notre analyse), le rapprochement entre les opérateurs Covage et Tutor, ainsi que la validation du plan par l'Union européenne, après plus de deux ans de discussions. Plus concrètement, c'est l'avancée des déploiements qui encourage la positive attitude des acteurs du secteur.

La France compte 6,5 millions de lignes fibre raccordables, dont près de 1,8 million déployées cette année. En parallèle, plus d'une dizaine de réseaux publics sont entrés en exploitation sur 2016, avec de nombreuses attributions de marchés publics. Les réseaux publics comptent d'ailleurs 919 000 lignes à la fin du premier semestre, contre 707 000 un an plus tôt.

L'association de collectivités pense donc que le million de lignes fibre publiques sera atteint d'ici la fin de l'année, comme le promettait la fédération des industriels des RIP (FIRIP). Malgré ce satisfecit, les défis restent une nouvelle fois nombreux, notamment en termes de commercialisation de la fibre « publique ». Explications.

Les réseaux publics arrivent, quand FAI et abonnés tardent

À la mi-2016, les réseaux d'initiative publique comptaient 187 000 clients finaux, ainsi que plus de 28 000 entreprises et établissements publics en fibre. Le nombre de particuliers connectés à Internet via un réseau public a donc bondi de 41 % en un an. Le chiffre d'affaires du secteur est passé à 462 millions d'euros (+8 % sur un an). Dans le même temps, le nombre de connexions cuivre (ADSL et VDSL), en Wi-Fi et WiMAX a chuté de 6 % sur un an, profitant d'autant à la fibre ; certains acteurs comme Altitude Infrastructures passent d'ailleurs massivement des réseaux hertziens type WiMAX à la fibre.

De bonnes nouvelles ? Pas totalement, pèse l'Avicca. Le taux de pénétration est bien plus faible sur les réseaux publics que privés. En outre, les habitants ont encore un choix très limité. Quand 59 % des lignes sur les réseaux fibre privés ont le choix entre au moins deux fournisseurs d'accès, elles ne sont que 23 % celles sur les réseaux publics.

Traduction : en étant couvert par un réseau de collectivité, il y a près de huit chances sur dix de se voir imposer son opérateur fibre, aucun autre n'étant présent. Un risque deux fois plus grand qu'en zone privée. Pour Patrick Vuitton, délégué général de l'Avicca, il s'agit d'une « discrimination flagrante et à risque ».

Du mouvement sur les délégations de service public

Concernant les projets de réseaux eux-mêmes, qu'ils soient portés par un département ou une région, l'année 2016 a signé de nombreuses avancées. C'est notamment le cas des attributions de délégations de service public (DSP) pour la construction et la gestion des réseaux.

France THD RIP 2G 2016
Crédits : Avicca

Une collectivité peut ainsi choisir de gérer le projet elle-même, via une société publique locale (SPL), ou d'attribuer le contrat à un acteur privé. Que ce soit pour la construction ou la gestion (donc la commercialisation) d'un réseau Internet, l'intérêt de choisir une entreprise privée est son expérience, parfois directement sur un premier réseau public déjà installé dans la région.

Fin 2015, des réseaux publics étaient attribués sur 21 départements. Un an plus tard, ce sont 45 départements qui ont (au moins) choisi leurs partenaires. En 2017, ce nombre doit passer à 61, estime l'Avicca. 14 procédures sont d'ailleurs en cours, sur 16 départements.

Selon l'enquête de l'association de collectivités, l'équilibre des forces est celui-ci :

  • Altitude Infrastructures gère 6 réseaux publics sur 8 départements
  • Axione gère 10 réseaux sur 15 départements
  • Covage et Tutor gèrent 4 réseaux sur 4 départements
  • Orange gère 5 réseaux sur 11 départements
  • SFR Collectivités gère 6 réseaux sur 6 départements
  • Des sociétés publiques locales gèrent 6 réseaux sur 8 départements

 « Si 2015 était l'année d'Altitude, 2016 est celle d'Axione » a-t-il été résumé. La filiale de Bouygues a gagné dix marchés sur l'année, gérant environ deux millions de lignes. C'est ce qui a, entres autres, attiré Bouygues Telecom et Free vers lui. L'année a aussi été marquée par le rachat de l'opérateur Tutor par Covage, qui ouvrent accès à 1,3 million de lignes ensemble. Comme nous l'a affirmé Bercy, des doutes semblaient planer sur la capacité de Tutor à tenir sur le long terme. L'acquisition par Covage ressemble donc à une étape logique pour l'entreprise.

72 millions d'euros décaissés sur trois milliards prévus

Du côté de l'État, 72 millions d'euros ont été décaissés jusqu'ici, sur 150 millions prévus cette année. Interrogé, Antoine Darodes affirme que l'objectif est bien de dépasser les 100 millions d'ici la fin de l'année. 

« Pour le coup, c'est à cause de collectivités qui ont pris du retard dans l'élaboration ou le lancement de projet. On a trois à six mois de retard à l'allumage, qu'on rattrape très vite après, avec un rythme plus rapide que prévu. On pensait pouvoir décaisser 70 millions d'euros sur le dernier trimestre, mais on sera plus contraints par les procès-verbaux de recette » qui doivent garantir que les travaux ont bien débuté, détaille le directeur de l'Agence du numérique.

France THD Avicca décaissements 2016
Crédits : Avicca

En parallèle, les validations de dossiers des collectivités par Bercy (qui permettent de lancer un marché public) se sont accélérées. 31 dossiers supplémentaires ont été validés par le Premier ministre, passant de 43 à 74, pour 85 départements (32 de mieux). L'immense majorité des dossiers a donc reçu un accord de principe de la part de l'État. Sur cela, 22 ont une convention de financement. Enfin, trois retardataires ont déposé un dossier, qui n'a pas encore été étudié par le Comité de concertation France THD à Bercy.

La machine administrative est donc bien lancée. Quelques semaines à peine après la validation du plan par la Commission européenne, le blocage de l'an dernier et les incertitudes longues de deux ans ont des airs de lointains souvenirs.

Bercy toujours confiant sur le 100 % de très haut débit en 2022

Depuis un an, l'objectif de 100 % de très haut débit en 2022, dont 80 % de fibre optique, a suscité de larges doutes. Ils ont par exemple été exprimés par un rapport sénatorial (voir notre analyse), pour qui le gouvernement doit rééquilibrer les zones couvertes par les opérateurs nationaux ou par un réseau public, et imposer une couverture intégrale en 4G pour 2022.

Plusieurs experts, avec lesquels nous avons discuté, doutent toujours de cet objectif, y compris de la capacité à accélérer constamment les déploiements. C'est pourtant une nécessité, a expliqué l'Avicca, pour qui déploiements et commercialisation doivent vite grimper pour connecter le pays en très haut débit. Le discours est, tout de même, plus rassurant du côté de l'Agence du numérique, qui affirme que « le plan est dans la bonne tendance, avec 100 % de très haut débit, dont 75 % à 85 % de fibre ».

Des questions se posent également en zone moins dense, c'est-à-dire les agglomérations moyennes où les opérateurs privés coinvestissent. La répartition entre les deux opérateurs-déployeurs, Orange et SFR, a été revue l'an dernier : SFR ne tirant plus de fibre dans les zones où il a déjà du câble, son concurrent a pris le relai sur environ 800 000 lignes.

Une possible re-répartition serait pourtant en route, SFR demandant à reprendre une plus grande part du travail. Interrogé, un responsable d'Orange estime que SFR n'est pas en mesure d'en récupérer plus. Cette incertitude peut être dommageable, quand l'Avicca demande d'y mettre un coup de collier. À peine 10 % de locaux couverts en fibre à la mi-2016, contre 69 % en zone très dense.

« 2017 sera la grande année de la montée en débit radio »

La montée en débit, qui permet d'améliorer temporairement les débits en attendant la fibre, a aussi eu le vent en poupe. L'amélioration de la boucle locale cuivre d'Orange sur fonds publics concerne ainsi 1 624 répartiteurs (NRA) à la mi-2016, soit 78 % de plus sur un an. Sur cet ensemble, 1 167 sont dégroupés.

Pourtant, « 2017 sera vraiment la grande année sur la montée en débit radio. On a réglé l'essentiel des problèmes sur le filaire. Pour traiter les 10 derniers pourcents d'habitants, on n'a pas d'autre solution que de mobiliser les technologies hertziennes (satellitaires et terrestres) » estime Antoine Darodes. Plutôt que du WiMAX, il sera par exemple question de satellite (l'un d'eux ayant été saturé plus d'un an sur un tiers du pays) et de solutions comme la 4G fixe, qu'expérimentent certains opérateurs.

Ces technologies doivent « couvrir les habitats isolés, et même un peu au-delà », estime Bercy. Comme les industriels et les collectivités, l'Agence du numérique dit attendre avec impatience la consultation publique sur l'utilisation des fréquences en 2,6 et 3,5 GHz, qui doit marquer une étape en ce sens. Une nouvelle version du plan pourrait aussi renforcer cette partie.

Antennes télécommunication mobile
Crédits : 12521104/iStock

Cet enthousiasme technologique pour la radio n'aurait pas été possible il y a deux ans : « Je pense qu'avec un grand plan radio au début de France THD, cela aurait été un plantage grotesque et industriel. Là, nous arrivons à la maturité technologique, nous attendons celle réglementaire » appuie Darodes. Le message est transmis à l'Arcep.

Pour l'Agence du numérique, les trois quarts des investissements dans la montée en débit sont réutilisables pour la fibre jusqu'à l'abonné. En clair, les tronçons de fibre amenés jusqu'au répartiteur (qui envoie ensuite le signal sur cuivre) seront exploitables. Antoine Darodes pense pouvoir atteindre 80 % ou 90 % de réutilisation en faisant à nouveau évoluer l'offre d'Orange. Cette analyse laisse perplexes certains responsables de réseaux publics, pour qui la multiplication de petites opérations de montée en débit (pour quelques dizaines ou centaines de lignes) serait incompatible avec un réseau en fibre.

Des besoins nombreux pour la suite

Pour Antoine Darodes, le plan est à la moitié du chemin, « mais le plus dur reste devant nous ». L'industrialisation de la production de la fibre, de la formation des personnes qui la déploieront et des installateurs ne seraient pas mince affaire. De son côté, l'Avicca a présenté une longue liste de courses.

L'association de collectivités souhaite ainsi faciliter les déploiements, revoir les conditions fiscales et permettre d'amortir les subventions sur 40 ans (ce qu'a annoncé Axelle Lemaire). À l'Arcep, elle demande la continuité territoriale, le lissage de la tarification des réseaux publics et une meilleure coopération entre les acteurs du secteur, publics et privés. Pour voir plus loin, les collectivités réclament aussi un observatoire et des garanties réglementaires sur l'Internet des objets, dont la disponibilité des réseaux très bas débit (type LoRa et Sigfox) partout en France.

Industrialiser le déploiement dans le génie civil est aussi à l'ordre du jour. Ouvrir de nouvelles tranchées pour la fibre est la partie la plus chère d'un déploiement de réseau, et le génie civil d'Orange s'avère quelque peu difficile d'accès.

Comme l'Avicca, des collectivités disent déployer leur propre génie civil en parallèle de celui de l'opérateur historique, faute de disposer d'accès simple. Interrogé, Orange reconnaît des « difficultés opérationnelles » dans certaines zones, notamment du fait d'une forte demande. L'entreprise estime aussi que certaines collectivités prennent ces difficultés comme prétexte pour construire leur propre génie civil.

Bien entendu, le mobile n'est pas oublié : pas d'égalité territoriale sans un réseau mobile partout. Pourtant, selon les derniers chiffres de l'Arcep, la partie est encore loin d'être gagnée, malgré les plans successifs pour résorber les zones blanches et la préparation d'une plateforme de signalement de problèmes. Lors du colloque, Bercy nous a confirmé que la promesse de couvrir l'ensemble des centres-bourgs français à la fin de l'année ne sera pas tenue. La faute à des difficultés de construction des pylônes fournis par l'État, sur lesquels les opérateurs doivent poser leurs antennes.


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