Wallabag, l'alternative libre à Pocket creuse petit à petit son nid

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Guénaël Pépin

D'abord conçu comme un simple projet sans ambition, Wallabag est devenu la principale alternative libre aux services de sauvegarde d'articles à la Pocket. Portée par quelques développeurs sur leur temps libre, l'application pourrait donner naissance à une plateforme payante, pour soutenir son développement.

Il y a quelques jours, Readability évoquait l'arrêt de son service de sauvegarde d'articles pour la fin du mois. Fin août, Instapaper annonçait son rachat par Pinterest, ainsi que la coupure de ses outils pour développeurs le 1er novembre. Autant de nouvelles qui posent la question du modèle économique des services qui proposent de garder les articles à lire plus tard. Cela alors que Pocket, le leader du domaine, multiplie les options de monétisation.

Pendant ce temps, la plateforme Framabag accueillait son 10 000ème compte. Un jalon important pour le service, fondé sur Wallabag, une alternative libre aux solutions commerciales qui se battent pour obtenir les pages à consulter plus tard. « L'intérêt de Wallabag, c'est de garder le contrôle de ses propres données, comme le proposent Framasoft ou Cozy Cloud. Même si un service est gratuit, on sait très bien qu'il faut quand même un modèle économique exploitant les données des utilisateurs », estime Nicolas Lœuillet, le fondateur du projet.

Né comme un projet purement personnel, Wallabag affiche désormais de vraies ambitions, avec la possibilité de monter un service payant pour le soutenir. Il occupe désormais le temps de plusieurs développeurs, et a largement évolué techniquement depuis sa genèse en 2013. De nouvelles fonctions importantes doivent bientôt arriver, ainsi qu'une intégration dans certaines liseuses, si l'appel de l'équipe est entendu.

De Poche à Wallabag, trois ans de chamboulement

En avril 2013, Nicolas Lœuillet se lance dans le développement d'un outil calqué sur Pocket, qu'il utilise à l'époque. Le but : se remettre à niveau côté code, et avoir une solution de repli si Pocket suit le destin tragique de Google Reader, fermé à cette époque. Le projet est suivi et relayé dans la sphère libre francophone, et voit ses statistiques grimper sur GitHub, mais reste une initiative isolée. En fait, Poche va faire parler de lui à cause de Pocket lui-même.

« Le gros pic est arrivé début 2014, quand j'ai reçu un courrier des avocats de Pocket qui m'ont dit que le nom n'allait pas, que le logo ressemblait au leur. C'était pourtant un projet personnel, avec peu d'utilisateurs » se souvient Nicolas Lœuillet. L'image de David contre Goliath s'est apposée à la confrontation et Framasoft a proposé son aide au jeune projet. C'est début 2014 que Poche est renommé Wallabag, avec un logo offert par une membre de la communauté.

Si le renommage devait éviter les soucis avec la société américaine, les soutiens ont tout de même afflué. « Framasoft nous a dit que si nous avions des soucis, ce serait l'association qui gèrera » plutôt que les développeurs eux-mêmes, explique encore le fondateur de l'outil.  Depuis cette époque, Wallabag opère Framabag, la principale plateforme reposant sur le logiciel. Il s'agit en fait d'un site préexistant, qui avait été renommé à l'époque. Il est toujours maintenu par les concepteurs de Wallabag, devenus plus nombreux depuis l'époque.

Un projet chronophage, mais sans vraies contraintes

Ce projet compte ainsi sur un noyau de trois développeurs : Nicolas Lœuillet, bien sûr, Jérémy Benoist et Thomas Citharel. Pour le premier, c'est une heure par jour qui est consacrée au support et au développement de nouvelles fonctions, avec 250 tickets ouverts aujourd'hui. Les demandes de support concernent pour beaucoup l'installation, qui reste aujourd'hui un problème, surtout sur des appareils qui ne sont pas prévus pour cet usage. On est encore loin de la fameuse procédure « en cinq minutes » d'un Wordpress.

La conception reste artisanale, et les périodes de creux existent, comme en juin et juillet. La version 2.1 était ainsi annoncée pour début juillet, pour être finalement repoussée à courant septembre, l'équipe ayant besoin de couper pendant l'été. « On ne s'impose rien, on est une équipe de bénévoles. On a des creux sur ce projet, parce qu'on a des pics sur d'autres par exemple » explique son principal développeur.

Ils sont appuyés par d'autres contributeurs, plus occasionnels, qui vont remonter des problèmes, en corriger et, surtout, développer les applications mobiles et extensions. La core team ne conçoit ainsi pas ces outils externes, qui sont chacun gérés par une autre personne. Elles évoluent au fil des disponibilités de ces contributeurs, auquel il est difficile d'imposer un rythme.

Comment monétiser une telle activité ?

En un peu plus de trois ans, l'équipe a reçu 1 200 euros de dons, qui ont surtout servi à se rendre à des événements pour présenter Wallabag. Pas de quoi consacrer du temps supplémentaire au projet. « Cela fait peut-être deux, trois mois qu'on n'en a pas reçu » ajoute-t-il. Une campagne de financement ou un appel aux dons a bien été envisagé, « mais le gros inconvénient est que je me sentirais redevable de quelque chose vis-à-vis des gens », alors que cela reste un projet sans grande contrainte aujourd'hui.

Tout juste son employeur, qui l'a embauché justement sur la base de ce projet, lui a financé cinq jours en 2015 pour travailler dessus. Une opération qui n'a pas pu être renouvelée cette année. Une autre option serait par exemple de passer 20 % de son temps de travail sur Wallabag, pour le faire avancer, même si elle n'est pas à l'ordre du jour.

Un autre projet est de monter une plateforme payante, comme Framabag, pour quelques euros par an. Cela dans le but de fournir un service clé en main et de soutenir le développement, y compris de fonctions encore aujourd'hui complexes à mettre en œuvre. « C'est un projet dans ma tête » qui n'a pas encore abouti, toujours faute de temps, déclare Nicolas Lœuillet.

Un nouveau départ avec la « v2 »

Si le projet n'a pas vocation à devenir une entreprise aussi importante qu'un Pocket, il s'est peu à peu professionnalisé. La « v2 », débutée début 2015 et sortie il y a un an, a été un grand pas en avant. L'équipe est partie de zéro, et doit encore réintégrer des fonctions manquantes de la branche 1.x. « L'idée était surtout d'avoir une base propre » explique Lœuillet. Wallabag 2.x s'appuie ainsi sur le framework Symfony, alors que la première version était conçue d'A à Z en PHP par lui-même, avec les soucis que cela pouvait comporter.

Il dit d'ailleurs avoir rapidement eu l'idée d'un nouveau départ, dès 2013, mais le projet a trainé et la première branche s'est beaucoup enrichie. L'arrivée de Jérémy Benoist a permis d'enclencher le travail sur la « v2 ». « Wallabag était une application PHP avec des patchs dans tous les sens. On validait à peu près toutes les contributions sans même relire le code. Ce n'était pas terrible » reconnait-il. Avec la « v2 », chaque contribution est relue et subit des tests unitaires.

« Rien que cela, cela garantit qu'un ajout ne cassera pas autre chose de complètement inattendu à côté » estime le fondateur du projet, qui dit travailler plus sereinement. L'équipe tente aussi de s'imposer de sortir une version majeure tous les trois mois, même si l'échéance de juillet pour la 2.1 a été manquée et repoussée à ce mois-ci.

Wallabag 2.1 : des tags mieux gérés et un import Readability

Cette nouvelle branche apporte surtout une API, l'un des principaux manques de la première branche. Le travail des derniers mois a surtout été de répliquer les fonctions manquantes de la « v1 » dans la « v2 ».  « On s'est dit que la première version de la V2 ne pourrait pas avoir une parité fonctionnelle avec la V1 » explique Nicolas Lœuillet.

La v2.1, qui doit arriver courant septembre, apporte surtout une gestion améliorée des tags, avec par exemple l'application de filtres sur les articles. Elle intègre aussi un import depuis Readability, qui ferme dans quelques semaines. Une intégration qui n'a pas été très longue pour l'équipe, qui propose déjà l'import de contenus depuis plusieurs services.

Du Material Design pour rajeunir l'interface

Le passage à la « v2 » a notamment signé l'arrivée d'une interface basée sur le Material Design de Google. Un moyen simple de fournir une interface plus attrayante, avec des règles ergonomiques établies. Il faut dire que le besoin était important, surtout face à des solutions commerciales, comme Pocket, régulièrement saluées pour la qualité visuelle.

Lœuillet explique préparer un chantier ergonomique avec quelques contacts professionnels, selon leur disponibilité. L'accessibilité est aussi un sujet sur lequel l'équipe compte travailler. Problème : les compétences dans la conception d'interface sont encore difficiles à mobiliser sur un projet open source bénévole.

« On est développeurs, ni infographistes, ni ergonomes. Des fois, on conçoit des choses en se disant que cela convient. On connait l'application, on sait ce qu'elle fait, on ne réfléchit pas comme un utilisateur lambda, du coup il y a forcément des incohérences » résume le principal développeur. Avec l'usage du Materiel Design, l'équipe espère aussi pouvoir apporter une cohérence aux différentes applications, même s'il est difficile d'imposer quoi que ce soit aux concepteurs des solutions tierces.

Simplifier l'application et l'intégrer aux liseuses

Après la v2.1, les chantiers sont encore nombreux. L'un des soucis récurrents est la simplicité de l'installation, même avec une version Docker disponible. L'équipe réfléchit à une installation plus accessible, et à une  mise à jour en un clic depuis l'interface d'administration. Des fonctions auxquelles sont habitués les utilisateurs de Wordpress par exemple, et que les utilisateurs ont tendance à attendre de toute application en PHP, malgré les difficultés que cela peut poser pour leurs développeurs.

Un autre travail d'importance est l'amélioration du moteur de recherche, capable de fouiller dans l'ensemble du contenu stocké, avec une prise en compte des labels. Pour l'équipe, l'objectif serait par exemple de fournir des suggestions de lecture à la fin d'un article, tirée des contenus déjà sauvegardés par l'utilisateur. Contrairement à un Pocket, il est hors de question de proposer des contenus appréciés d'autres utilisateurs ou poussés par des tiers. Si un contenu est proposé, il doit venir de l'internaute lui-même.

D'autres fonctions sont aussi en cours de conception, comme un support des paywalls, déjà expérimenté avec succès pour Mediapart. « Il nous reste un peu de travail là-dessus, mais c’est aussi une attente forte des utilisateurs » affirment les développeurs. L'import d'articles en arrière-plan est aussi prévu, pour éviter de bloquer le serveur en ingurgitant d'un seul coup plusieurs milliers d'articles d'un compte Pocket, par exemple.

Mais le projet qui doit occuper Nicolas Lœuillet dans les prochaines semaines est tout autre : l'intégration de l'outil à des liseuses. Fin août, il a lancé un appel aux fabricants de liseuses pour intégrer la solution libre, qui changerait de Pocket, aujourd'hui fourni avec les terminaux Kobo, notamment vendus par la Fnac. Selon lui, sa proposition a été entendue par deux entreprises françaises. « Techniquement, il n'y a pas grand-chose à faire, vu que Wallabag exporte les articles en plein de formats compatibles liseuse » pense-t-il. Reste le problème de s'appuyer sur un projet open source de ce type, aux garanties moindres qu'une solution professionnelle.

« L'idée c'est que je puisse lire tous les articles que je stocke, parce que je développe mais j'utilise peu Wallabag » reconnait Lœuillet. Cela pourrait aussi amener de nouveaux utilisateurs, alors que l'application a été téléchargée un peu plus de 40 000 fois en trois ans. Pas de quoi faire de l'ombre aux géants du secteur, mais déjà une base suffisante pour évoluer dans les prochaines années.


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